—«Je suis en retard, c'est impardonnable pour une femme qui n'a pas de jour... Tu m'excuseras, Jeanne... Mais tu aurais dû préparer le thé. Veux-tu le faire pendant que je vais ôter mon chapeau?»
—«Je suis un peu pressée,» répondit l'autre. «J'étais seulement venue demander de tes nouvelles. Je m'en vais. Je suis moi-même attendue rue Barbet et en retard.» Et, regardant Norbert avec des yeux d'une impudeur et d'une dureté singulières: «Ton mari était si impatient de te voir rentrer que je suis évidemment de trop...» Elle fixa sa cousine d'un regard où brûlait son ancienne haine, exaspérée par l'échec, inattendu et pour elle inexplicable, d'une attaque où elle avait tant cru triompher. Il y avait aussi dans ce regard une pire ironie et plus insultante, celle d'une femme qui, mentalement, dit à une autre: «Tu peux mettre dedans cet imbécile, mais moi, non, ma petite...» Et tout haut: «Je suppose que vous avez beaucoup de choses à vous raconter. Je vous laisse aux joies du ménage...»
Elle sortit sur cette parole qui, dans sa bouche, avait une si insolente signification. Norbert et Valentine avaient également senti la cruauté voulue de ce persiflage. Ils restèrent quelques instants sans se parler; puis, s'agenouillant devant sa femme, et lui prenant les mains dans ses mains jointes, le mari infidèle dit presque tout bas:
—«Sera-ce assez de toute ma vie pour tout te payer?...»
—«Me payer, et de quoi?» répondit-elle. «De ce que je t'ai aimé sans savoir te le montrer? Tu le vois maintenant. Je ne suis pas à plaindre.» Et elle ajouta, forçant Norbert à se relever et appuyant sa tête lassée sur l'épaule de cet homme qu'elle sentait enfin à elle: «Ceux qu'il faut plaindre, ce sont ceux qui se sont aimés sincèrement et qui n'en avaient pas le droit; ceux qui n'ont pu être vrais avec eux-mêmes sans mentir aux autres... Les plains-tu?» implora-t-elle.
—«Je les plains,» répondit-il, et dans l'émotion inexprimable de tant de tristesses et de tant de remords, de tant de magnanimité et de tant d'erreurs, ces deux êtres échangèrent le premier baiser d'amour qu'il eussent l'un et l'autre donné et reçu.
Cette histoire d'un romanesque épisode, déroulé dans le monde le moins romanesque qui soit, la haute société parisienne, ne serait pas complète si le chroniqueur ne transcrivait pas—sans commentaires, comme on dit en style de gazette—ce bout de dialogue surpris un soir du printemps dernier, au théâtre dans l'arrière-fond d'une baignoire où il figurait, à son habitude, moins pour la pièce jouée sur les planches (c'était d'ailleurs une apologie en règle de l'union libre), que pour celle ou celles qu'il pouvait deviner dans la salle. L'une des interlocutrices était Mme de Bonnivet, déjà nommée, et Saveuse, déjà nommé aussi. Ignorant l'un et l'autre qu'ils parlaient devant un témoin autrement renseigné qu'eux-mêmes, ils potinaient:
—«Vous savez la nouvelle?», disait-il, «Mme de La Node épouse un Américain extrêmement riche, un M. Harris, de New-York, le cousin du premier mari de la princesse d'Ardea.»
—«Ça, c'est d'une amie,» répondait-elle. «Si elle vit aux États-Unis, nous n'aurons pas une femme divorcée de plus à recevoir ou à ne pas recevoir, suivant les jours. Est-il bien au moins, cet Harris?»
—«Un charmant homme, joli garçon et très amoureux d'elle,» dit Saveuse.