«Pour mon mari, après ma mort

«3 septembre 1897.

«Maman avait été si mal hier que le médecin appréhendait qu'elle ne passât pas les vingt-quatre heures. Elle m'a demandé de la veiller, elle qui d'ordinaire veut toujours que j'aille me reposer. Sa garde devait me relever dans la seconde moitié de la nuit. J'avais aussitôt compris, à son insistance passionnée, qu'elle avait une recommandation dernière à me faire, à laquelle elle attachait une importance extrême. Je ne pouvais pas deviner combien cet entretien serait solennel et quelle confidence j'y recevrais, que je dois transcrire ici, en ce moment où toutes ses paroles sont encore si précises dans ma mémoire. Elle veut que, si je meurs avant une certaine personne, mon mari soit le dépositaire de ce secret qu'elle n'a pas eu la force de lui dire. Elle le veut, pour qu'un certain devoir soit rempli, qu'elle m'a confié. Je me conformerai à son désir, en laissant après moi, si cela est nécessaire, ce témoignage. Il faut qu'il soit sa voix elle-même et que je n'y mêle pas mes émotions. Je ne pourrais pas les dire, d'ailleurs. Depuis cette conversation, je suis comme brisée, comme nouée. Je ne vois qu'elle. Je n'entends qu'elle.


«Il flottait autour de l'hôtel un immense silence. Les voitures qui passent rue de Varenne dans cette saison ne sont pas nombreuses. La paille que nous avons fait mettre sur la chaussée étouffait même ce bruit. Je m'étais installée au chevet du lit, avec mon ouvrage que je n'avais pas le cœur de continuer. Je le posais sans cesse pour regarder le pauvre visage de cette femme qui était encore si belle quand je me suis mariée, et où je voyais la mort. Elle fermait les yeux et semblait sommeiller. Elle priait mentalement pour demander le courage de me parler, et quand elle releva ses paupières, je lus dans son regard une si intense ardeur que je devinai son désir. J'essayai de la devancer, pour lui épargner un peu cet effort d'articuler qui lui fait si mal:

—«Vous êtes tourmentée, maman?...» lui dis-je. «Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous? J'y suis prête.»

—«Oui,» répondit-elle. Son accent, faible ces derniers jours, était redevenu fort. Je sentis que sa dernière flamme de vie s'y consumait. Elle ajouta: «Que c'est dur!»

Le trouble où je la voyais m'effraya tellement que je lui dis:—«Chère mère, vous êtes trop souffrante en ce moment. Si vous avez quoi que ce soit à me demander, vous savez que vous m'aurez là, toujours. Attendez demain, après-demain, huit jours... Vous aurez repris des forces...»

—«Non,» répondit-elle, en me montrant son visage terreux, couleur de buis, «je serai morte. C'est à présent qu'il faut que je vous parle... Valentine», continua-t-elle avec sa voix d'autrefois, revenue presque entièrement, par un miracle d'énergie, «je vous répète que je vais mourir. Je le sais. J'ai obtenu du médecin la vérité, en lui disant que j'avais une affaire extrêmement importante à régler. Cette affaire, c'est de confier à votre honneur un secret qui ne doit être su de personne, excepté de Norbert, peut-être, un jour, dans deux circonstances que je préciserai. C'est aussi de vous charger d'une mission très délicate, très pénible. Si elle l'est trop, vous me le direz. Cela, je le veux...»

—«Je garderai votre secret, maman,» fis-je, «et si la mission n'est pas impossible, je la remplirai. Je vous le promets.»

—«Merci,» dit-elle... «Mais pour avoir le courage de vous parler, il faut que je prie.» Elle referma ses yeux. Sur sa pauvre figure, si malade, je lus une expression d'intense douleur. Ses lèvres décolorées récitaient tout bas une oraison que je n'entendais point. J'avais peur... Quand sa prière fut finie, elle me dit: «Enlevez la lumière de la chambre. Je ne peux pas parler si vous me voyez, ou si je vous vois.» Je lui obéis: «Venez près de moi,» reprit-elle encore, «tout près, et tenez-moi la main.» Je lui obéis de nouveau. L'étreinte de ses doigts brûlants de fièvre, dans l'obscurité où nous étions maintenant, le son de cette voix qui semblait venir d'au delà de la vie,—et n'était-ce pas la confession d'une âme réellement sortie du monde?...—jamais je n'oublierai cela.

—«Ma fille,» commença-t-elle, «ce que j'ai à vous dire doit être dit tout de suite. J'ai aimé un homme qui n'était pas mon mari. Cet homme vit toujours, et il est le père de Norbert. Il s'appelait;» elle insista, «je dis: il s'appelait Philippe de Rayneville... Sur le point de paraître devant Dieu et d'être jugée, pour une faute que j'ai pourtant bien expiée, que j'expie encore à cette minute, je n'essaierai pas de m'excuser. J'avais connu Philippe avant mon mariage. Il était le fils d'un voisin de campagne de mes parents. Nous nous étions aimés, sans nous le dire, avec l'espérance, avec la certitude d'une union, qu'un événement inattendu, une brouille violente entre son père et le mien, pour une question d'intérêt, rendit impossible. Nos familles savaient nos sentiments. La sienne le fit voyager. La mienne me cacha qu'il fût parti par ordre. On me persuada qu'il m'oubliait. Je me laissai marier à M. de Chaligny. Je vous répète que je ne m'excuse pas. C'était mal d'épouser quelqu'un que je n'aimais point, avec un sentiment pour un autre dans mon cœur. Ce fut plus mal de ne pas cacher à mon mari mon indifférence à son égard. Ce fut très mal, l'ayant éloigné de moi par ma froideur, de prendre prétexte de son infidélité pour justifier la mienne. Il eut une maîtresse. Je le sus. Je me dis que son manque de foi me rendait libre. J'avais retrouvé Philippe dans le monde. Notre ancienne passion se réveilla. Je fus à lui. Il me rendit mère.»

Elle s'était tue. Je serrai sa main avec toute la pitié qui, devant cet aveu d'une tragédie si simple mais si poignante en son expression toute humaine, me remplissait l'âme. De mon autre main, celle qui était libre, j'essayai de lui donner une caresse sur la joue, comme je fais quelquefois quand elle souffre trop et qu'elle ne peut qu'à peine supporter qu'on la touche. Mes doigts se mouillèrent à des larmes qui coulaient, coulaient silencieusement, sous ma caresse, dans cette nuit. Pour me prouver combien cette caresse, après ce qu'elle venait de me confier, lui était douce, elle fit le geste de me prendre cette main libre, et elle la posa sur ses lèvres. Je n'ai jamais pleuré moi-même comme à ce moment-là.


—«Le pire reste à dire,» reprit-elle. «Quand Norbert naquit, je vous jure qu'il n'aurait pas reçu le nom de Chaligny si je n'avais pas eu déjà un autre enfant. Je n'avais pas trouvé dans ma tendresse pour ce premier enfant la force de rester une honnête femme. Je n'eus pas celle de le quitter. J'endormis ma conscience en me justifiant par tant d'exemples de compromis pareils autour de moi, et aussi parce que la grande fortune était de mon côté. Ces misérables sophismes furent bien punis. Si je m'étais enfuie avec Philippe, rien de ce qui arrive, et qui est affreux, ne fût arrivé. J'étais très riche, vous le savez. Je vivais dans notre monde, comme vous y vivez, sans plus prendre garde que vous n'y prenez garde, à ces questions d'ordre matériel que je n'avais jamais rencontrées. M. de Rayneville, lui, avait hérité des siens une fortune très entamée. Pour se maintenir dans ma société, et y faire figure, il dépensait plus que ses revenus. La mauvaise chance, je l'ai su depuis, s'en mêla. La faillite d'une banque où il avait imprudemment placé une partie de ses fonds acheva de le ruiner. S'il m'avait parlé, seulement!... Mais j'ignorais tout. Acculé à cette nécessité de changer entièrement sa vie, c'est-à-dire,—il le croyait, le malheureux!—de me perdre, il commit un crime. Il avait un oncle très âgé, et très fortuné, sans enfants. Aucun de ses cousins n'avait un vrai besoin de cet héritage. Cet oncle mourut d'une attaque, à l'époque même où Philippe était le plus tourmenté. Appelé à ce lit de mort, la tentation fut la plus forte. Il détruisit le testament de son oncle, et il en fabriqua un qui lui laissait tout... Un matin, à mon réveil, M. de Chaligny entra dans ma chambre, et il me montra un journal où la découverte de ce faux était racontée, et l'arrestation de M. de Rayneville... Si je ne suis pas devenue folle du coup, c'est que le regard de mon mari me fit comprendre qu'il soupçonnait notre liaison. Je pensai à Norbert, et j'ai su me taire...»

—«Ah! pauvre mère!» m'écriai-je, «vous avez trop raison de dire que vous avez expié. Vous avez tout payé par ce dévouement à votre fils dans ce quart d'heure-là. Est-ce votre faute si vous vous étiez trompée sur ce M. de Rayneville et s'il était un misérable?»

—«Ne l'appelez pas ainsi!» interrompit-elle. Quand j'avais qualifié de ce mot si dur l'amant faussaire, mon imagination avait devancé sa confidence. Je m'attendais à l'histoire sinistre d'un chantage. A l'énergie avec laquelle sa main se crispa sur mon bras, je compris que ses sentiments pour le père de Norbert n'étaient pas ceux de la haine et du mépris. Et je l'écoutai continuer:

—«Tout ce que Philippe avait fait, il l'avait fait parce qu'il m'aimait. Je peux me rendre cette justice que j'en ai eu l'intuition dès ce premier moment. C'est la certitude d'un horrible malentendu qui m'a permis de ne pas succomber là, tout de suite. Mon instinct de femme ne m'avait pas trompée... Mais» et son accent se fit désespéré, «comment vous prouver ce que je sais pourtant, ce dont j'ai tant eu la preuve depuis? On juge les hommes par leurs actes, et celui-là est de ceux que l'on ne pardonne pas. Quelqu'un a tué, parce qu'il aimait. Il trouve encore des gens pour lui donner la main, pour le plaindre, pour l'estimer. Un faux, c'est la honte, la honte éternelle, ineffaçable, inexpiable... Et pourtant!... Écoutez, Valentine; vous me connaissez... Aussi vrai que je vais paraître devant Dieu, je n'ai jamais, dans ma vie, commis une seconde faute, jamais menti qu'alors. Vous m'avez vu vivre. Vous me verrez mourir. Un serment d'une femme qui en est où j'en suis, cela compte... Hé bien! je vous jure que Philippe n'a pas été plus coupable que celui qui tue, parce qu'il aime. Il n'y a eu que de l'amour dans son crime, je vous répète que je vous le jure, que de l'amour. La société avait le droit de le frapper comme elle a fait. Les siens avaient le droit de l'exécuter, comme ils ont fait; ses amis de ne plus le connaître. Lui-même, il avait le droit, il avait le devoir de se condamner, comme il a fait aussi... Mais moi, moi pour laquelle il avait commis ce crime, pour ne pas me quitter, pour vivre de ma vie, parce qu'il m'aimait, enfin, j'étais la seule qui ne l'avais pas, ce droit de le condamner, et je ne l'ai pas condamné...»

—«Il vit toujours?» demandai-je, comme elle se taisait. «Vous savez qu'il vit, où il vit?»

«Quoique je n'aperçusse pas distinctement le but où tendait ce suprême entretien, je comprenais qu'elle voulait m'associer d'une façon qui m'épouvantait à l'avance, mais que j'étais déjà décidée à accepter, à quelque œuvre de pitié envers cet homme. Sans doute elle avait continué d'entretenir une correspondance avec ce malheureux, retiré loin de Paris, et, lui ayant caché son état, elle appréhendait qu'une lettre de lui, arrivée après la mort, ne tombât entre les mains de Norbert. Allait-elle me demander d'être la messagère de la funeste nouvelle? Je ne pressentais qu'une partie de sa volonté. Pouvais-je deviner à quelle folie de dévouement l'avait conduite sa fidélité pour ce criminel par amour, dont elle était restée la seule consolation, dans son désastre? J'avais très souvent entendu dire que le monde est rempli de romans cachés, plus fantastiques, dans leur réalité vécue, que les plus folles inventions des livres. Mais qu'une aventure comme celle-là fût possible;—qu'une femme de notre société eût poussé l'exaltation du sentiment jusqu'à consacrer la part la meilleure de son existence, des années durant, à un amant déchu;—(et de cette déchéance!)—qu'elle eût trouvé le moyen de lui apporter cette aumône de sa tendresse, dans sa prison, par des lettres qui l'avaient empêché de se tuer;—qu'elle les eût continuées, ces lettres, pendant qu'il accomplissait sa peine;—qu'elle l'eût revu, cet amant, cette peine accomplie;—qu'elle eût pu, non pas une fois, mais cent, mais mille, échapper à toutes les servitudes de son rang pour aller dans une maison perdue au fond d'un faubourg, passer une heure avec lui, le réconforter dans sa détresse, l'aider de ses conseils dans son relèvement moral;—que cet homme coupable d'un si grand crime, n'eût plus, sous cette influence, nourri qu'une seule pensée: se montrer digne d'une telle amie, racheter un instant d'aberration par une vie tout entière consacrée à de bonnes œuvres;—et que les relations de ces deux êtres se fussent prolongées ainsi, de mois en mois, pendant des années, sous la menace d'un danger continuel, dans ce Paris de la fin du dix-neuvième siècle, si positif, si brutal...—non, ce roman-là, je ne l'aurais jamais même imaginé, et moins encore que l'héroïne fût la mère de mon mari, cette marquise de Chaligny qui m'avait tant séduite quand je lui avais été présentée, par sa grâce fine, son charme, sa douceur d'accueil, et maintenant j'écoutais frémir, dans sa voix de mourante, le martyre intime de ses tragiques amours:

—«... Quand tout fut découvert,» disait-elle, «il n'eut plus qu'une idée: me faire savoir pourquoi il avait cédé à cet égarement, obtenir mon pardon et mourir. J'ai sa lettre. Vous la lirez. Vous saurez alors ce que j'ai souffert... Ah! que j'ai souffert...! Il m'indiquait un moyen de lui répondre. J'obtins de lui qu'il vécût. J'obtins qu'il se laissât juger et condamner, quand il pouvait échapper par le suicide. Mais je ne voulais pas. Je l'aimais, et aussi je croyais. J'ai toujours cru, même quand je m'abandonnais à ce bonheur défendu... J'eus l'évidence, dès lors, que cette horrible épreuve était notre châtiment à tous deux, et que Dieu ne nous punirait pas ailleurs, si nous acceptions de porter cette croix. Mais qu'elle fut lourde, et pour lui, à cette époque, et pour moi, qui devais écouter les commentaires du monde sur son action, sans avoir la liberté ni de le défendre, ni même de pleurer! On étouffa de l'affaire ce que l'on put, grâce à sa famille, pas assez pour que le compte rendu du procès n'arrivât pas au public... Et les années suivantes, pendant qu'il faisait sa peine, moi, je vivais dans le luxe, dans l'honneur, et je n'embrassais jamais son fils sans me dire: «le père est là-bas...»; sans le voir, lui, dans la maison centrale, que je connaissais d'après ses lettres. Il a toujours su me les faire tenir... Et puis, lorsqu'il en est sorti, et que je me suis retrouvée en face de lui, pour la première fois, depuis l'affreuse chose!... Allez. Je ne souffrirai pas plus demain, quand je passerai... Pendant qu'il était en prison, une ironie du sort voulut qu'il héritât, par la mort subite d'un cousin décédé intestat, d'une nouvelle fortune. C'est alors que j'ai pu le juger tout entier, en le voyant, redevenu libre, se retirer dans un quartier pauvre de Paris, sous un faux nom, et y commencer une existence de charité, qui n'a eu, pendant des années, d'autres événements que des recherches de misères à soulager, et que mes visites... Jusqu'à ce que j'aie été emprisonnée dans cette chambre par la maladie, il ne s'est point passé de semaine, quand j'étais à Paris, où je ne l'aie vu une ou deux fois. Veuve, ces courses m'ont été faciles. Auparavant, elles étaient bien périlleuses. Je n'ai tremblé que pour Norbert... Ce que j'ai senti, d'ailleurs, importe peu. Ce qui importe, c'est que je vais mourir, et c'est mon désespoir qu'il apprenne ma mort ainsi... Voilà ce que j'ai voulu vous demander, Valentine, d'aller le voir quand je n'y serai plus, pour lui rendre des lettres d'abord que je n'ai pas eu le courage de détruire, et puis, pour essayer de lui adoucir le coup... C'est un vieillard maintenant, et un malade... Il a eu une attaque de paralysie, il y a plus d'un an. Il vous connaît. Il sait par moi ce que vous êtes, tout votre cœur, ce cœur pour qui j'ai tant d'estime. Je crois que je vous le prouve... Votre présence lui sera la seule douceur qu'il puisse recevoir... Et puis, si j'ai été bonne pour vous, si vous me gardez un souvenir, vous y retournerez quelquefois, pour l'aider à attendre le moment qui nous réunira...»

—«Je vous promets que je ferai ce que vous me demandez, ma mère,» ai-je répondu à travers des larmes. A ce seul souvenir, ces larmes coulent de nouveau sur ce papier; mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit. Il faut seulement que j'ajoute ces autres phrases, qu'elle m'a dites encore:

—«Norbert doit toujours tout ignorer. Si pourtant la fatalité voulait que vous fussiez très malade vous-même, et exposée à disparaître avant que son père ne fût mort, je vous demande de lui parler. Parlez-lui encore si Philippe réclame son fils à son lit de mort... Sinon, le silence!»


«J'ai transcrit cette conversation tout de suite, pour que si l'une des deux circonstances se produit, je puisse obéir vraiment à la pauvre femme. Je n'aurai qu'à faire tenir ce témoignage à Norbert. Ce ne sera plus moi, ce sera elle dont il entendra l'appel. Qu'il l'écoute, comme je l'ai écouté! Et qu'il me croie si je lui dis que j'ai pour elle, en ce moment où nous venons de vivre, âme contre âme, pendant cette heure d'agonie autant de vénération que de pitié!

«Elle m'a dit encore que M. de Rayneville, à cette date, habite rue Lacépède, no 11, sous le nom de Monsieur Dumont.

«Valentine.»

X

ÉPILOGUE

Il était quatre heures de l'après-midi quand le fils des deux héros de ce douloureux et mystérieux drame d'amour avait commencé de lire ces pages, où les aveux de la morte se trouvaient rapportés avec une émotion que trahissaient l'écriture et la rédaction. La nuit était tout à fait tombée qu'il était encore là, tenant dans ses mains ces feuilles dont il ne pouvait pas se lasser de reprendre les phrases une par une. C'était comme si ces paroles prononcées dans les ténèbres de la chambre d'agonie lui arrivaient, en effet, de là-bas, du Père-Lachaise, et du tombeau, où il avait enseveli sa mère, bien peu de jours après qu'elle avait épanché les secrètes amertumes de sa vie dans cette confession suprême. Mme de Chaligny n'avait pas voulu qu'on la déposât dans la sépulture de famille. Elle s'était fait construire, de son vivant, dans la dernière année, un caveau particulier, en demandant que sur le fronton de la chapelle, son petit nom: Armande, fût seul gravé. Son fils s'était conformé à cette disposition du testament de sa mère, en y voyant un de ces caprices d'hypocondrie comme les maladies du foie, qui ébranlent si profondément le caractère, en produisent souvent. Il comprenait maintenant la raison cachée de ce désir. Il se rappelait que la tombe d'à côté était aussi toute neuve et sans aucun nom gravé encore sur le fronton d'une chapelle presque pareille à celle de sa mère. Il s'était étonné de cette similitude. On lui avait répondu que l'acquéreur de ce terrain avait fait copier le monument voisin, pour en avoir admiré la simplicité élégante. Cet acquéreur, il le devinait, avait été M. de Rayneville. L'ami et l'amie avaient rêvé de reposer du moins dans deux tombes jumelles, ne pouvant être réunis dans le même caveau. Qui reconnaîtrait l'ancien homme à la mode du Paris élégant d'après la guerre, le condamné pour faux, sous cette appellation anonyme, ce nom presque impersonnel de Dumont, qui lui avait servi à déguiser sa personnalité depuis sa sortie de prison, qui lui servirait à déguiser la fidélité posthume de son dernier asile? Quand le fils irait désormais porter des fleurs, comme il avait fait au commencement de ce mois de novembre, sur le tombeau de sa mère, le tombeau de son véritable père se dresserait là près de lui, qui implorerait un regard, une pensée, un pardon... Les refuserait-il, ce pardon et cette pensée?... Non. Le changement que Valentine lui avait annoncé s'accomplissait en lui. Il lui devenait impossible de condamner ces deux êtres, dont il était sorti. Leur faute avait été si cruellement poursuivie par la justice vengeresse, attachée aux bonheurs défendus, que, même dans le cœur d'un étranger, la pitié eût noyé la sévérité. Comment un fils n'eût-il pas senti cette pitié surabonder en lui, ruisseler en larmes sur ce papier où se voyaient les taches faites par d'autres pleurs? Et ces traces rappelaient au mari de Valentine le tendre génie féminin qui avait achevé de purifier une aventure, coupable à ses débuts, quoique avec tant d'excuses,—criminelle ensuite par l'égarement d'un de ses acteurs,—ennoblie plus tard, même dans ce crime, par la fidélité et la douleur. Mais elle n'était devenue absolument délicate que par sa femme. C'était vers elle qu'allait en ce moment toute son âme malade. En elle seule il pouvait se réconcilier entièrement avec la morte et le mort, de l'adultère desquels sa naissance l'avait rendu complice, malgré lui, rien que par son nom. Ils avaient fait pire. Ils avaient transmis à son être le plus intime les violentes contradictions de leurs actes et de leurs sensibilités. Ce qu'il avait en lui d'élevé et de fier, cet instinctif appétit de noblesse qui l'avait toujours fait souffrir du mensonge, dans sa trahison envers Valentine, il le leur devait. Le romanesque étrange de leur liaison démontrait assez que ces amants avaient du moins respecté leurs cœurs. Ils avaient été dans la passion et non pas dans l'intrigue et la galanterie. Sa faiblesse lamentable de volonté devant certaines tentations, c'était eux encore. Le péché de leur amour avait passé dans son sang, et aussi les émotions du danger qu'ils avaient dû subir pour se donner l'un à l'autre. Ce qu'il avait de farouchement timide en dérivait, et cette ombrageuse, cette maladive susceptibilité, l'obstacle dressé depuis tant d'années entre sa femme et lui, après s'être dressé entre lui et sa mère. Pour que la mourante ne l'eût pas pris comme confident, à cette minute suprême, il fallait qu'il eût laissé grandir entre eux ces épaisseurs de silence que déchirent seules des catastrophes comme celle qu'il subissait... Voilà les idées qui se levaient de ces feuillets, déjà un peu jaunis, pour cet homme, soudain mis en face de la plus bouleversante des révélations,—idées encore mêlées et indéterminées, confuses et incertaines. Elles ne se dessinaient pas dans sa réflexion en si vives arêtes. Elles le possédaient déjà cependant, et elles se condensaient, elles se ramassaient dans une reconnaissance passionnée pour Valentine, dans un besoin de lui payer en tendresse, en culte, en révérence, tout ce quelle avait fait pour la mourante de la confession d'abord, pour le solitaire de la rue Lacépède ensuite, pour lui-même, Norbert, enfin! Le jeu naturel des événements allait trop vite lui fournir l'occasion de la prouver, cette gratitude, et, comme il arrive, quand on s'est placé dans certaines situations d'une ambiguïté insoluble, ce retour au respect de son foyer ne pouvait s'accomplir qu'aux dépens de celle qui le lui avait fait profaner.

A travers le va-et-vient de ces idées, et absorbé comme il était par l'évocation de sa mère, rendue vivante à nouveau dans ces paroles de son agonie, il avait oublié où il était, et qu'avant le dîner sa femme recevait d'habitude dans ce petit salon. Les domestiques étaient entrés pour vaquer à leur service ordinaire, allumer les lampes, fermer les volets et les rideaux, préparer la table à thé. Norbert n'y avait pas pris garde. Il eût dû prévoir que Mme de La Node, après la manière dont il l'avait quittée ce matin, accourrait certainement aux nouvelles par cette fin d'après-midi. Le «petit six heures» de Valentine était un prétexte trop commode. Mais Norbert avait complètement désappris l'existence de sa maîtresse. Certains accidents de la destinée ressemblent vraiment à ces cataclysmes, au sortir desquels,—un incendie comme celui du bazar de la Charité, un tremblement de terre comme celui de la Martinique,—l'homme qui en réchappe devient, en quelques heures, un individu nouveau. La secousse, nerveuse et sentimentale à la fois, a été trop forte. Ce témoin d'un désastre presque déconcertant pour la raison ne pourra plus retrouver ni ses joies ni ses douleurs d'avant, ni jamais oublier la commotion subie. Il avait vingt-cinq ans ce matin, à présent il en a soixante, il en a cent. Il se jouait de lui-même et de la vie. Elle l'a ébranlée jusque dans son arrière-fond. Son insouciance est aussi finie que sa jeunesse. Un autre ne se connaissait pas, ni son propre cœur. Il allait se cherchant des émotions compliquées à travers des expériences où il n'arrivait pas à se plaire vraiment. Ces facticités s'effacent d'un coup. Elles s'anéantissent, par la seule entrée en lui d'une impression si forte, si mordante, que rien n'a plus de saveur à côté. Ce dernier cas était celui de Norbert de Chaligny. Son intrigue avec Jeanne, où les sens avaient eu la plus grande part, ne pouvait plus l'intéresser, sinon comme un remords, après les heures brûlantes qu'il venait de vivre. Il ne se l'était plus même rappelée, cette intrigue, durant cette après-midi, que pour se reprocher amèrement d'avoir tant méconnu Valentine. Aussi lui fut-ce une surprise, toute mêlée de gêne et d'irritation, que de voir sa maîtresse entrer dans le petit salon de sa femme, comme elle y entra, sans se faire annoncer, et quand il avait encore dans les mains les feuilles dépositaires du terrible secret. Mme de La Node avait dépensé, elle, son après-midi en courses et en visites, avec cette idée fixe: «Chaligny est à la maison de la rue Lacépède... Que s'y passe-t-il?...» Toutes sortes d'hypothèses avaient tour à tour surgi devant sa pensée, depuis celle du meurtre, qu'elle avait de nouveau reprise et de nouveau chassée comme intolérable, pour descendre jusqu'à celle, beaucoup plus vraisemblable, et en partie conforme aux faits, d'une enquête auprès des boutiquiers voisins. Elle connaissait trop bien Norbert pour n'être pas sûre que, lui ayant promis le silence auprès de Valentine, il tiendrait sa parole. Que risquait-elle à passer à l'hôtel Chaligny? Et elle y avait passé. On lui avait dit en bas que Mme la marquise n'était pas rentrée, mais que M. le marquis était là. Jeanne était donc montée, comme tant d'autres fois, soi-disant pour attendre sa cousine, en réalité pour avoir avec Norbert quelques instants de tête-à-tête, où elle le confesserait. Elle vit, dès le premier coup d'œil, qu'il continuait d'être bien troublé. Ce secrétaire d'autre part, avec son tiroir à demi-ouvert; ce coffret de cuir qu'elle savait appartenir à sa cousine, ouvert lui aussi; cette lettre dont elle ne reconnut pas l'écriture, car Norbert étendit aussitôt sa main sur la page; ce geste même, et le sursaut de surprise qu'il ne dissimula point,—ces divers signes s'accordaient trop bien à l'état de violence et de soupçon où elle avait laissé le mari jaloux. Elle crut qu'ayant échoué rue Lacépède dans son enquête autour de la maison suspecte, il avait pris le parti de forcer la cachette où Valentine enfermait sa correspondance. Il était en train d'y surprendre la preuve après laquelle le doute ne serait plus possible. Son passionné désir que sa rivale heureuse de tant d'années fût enfin perdue et à jamais éclata dans ce cri par lequel l'envieuse, à peine entrée dans la pièce, interrogea son amant:

—«Tu n'as rien pu savoir là-bas?... De qui est cette lettre?... Valentine...»

—«Arrêtez-vous, Jeanne,» interrompit Chaligny en se levant, et sa main continuait de poser sur la lettre, pour la défendre, «Je ne peux pas vous permettre de me parler de Valentine... Vous vous êtes trompée...» continua-t-il avec une fermeté impérative et qui ne supportait pas la réplique. «Oui,» insista-t-il, «vous vous êtes trompée, dans ce que vous m'avez écrit et dit sur elle... Vous étiez de bonne foi. Je ne vous adresse aucun reproche. Mais je vous demande que jamais aucune allusion ne soit plus faite entre nous à des choses dont je dois ne plus même me souvenir pour continuer à m'estimer...»

Mme de La Node avait écouté cette protestation, pour elle si complètement inattendue, avec une stupeur qui, pendant une minute, la paralysa. Elle lisait, sur la physionomie de cet homme, qu'elle avait toujours trouvé hésitant et complexe, une résolution si nette, si vive! Par quels procédés la visiteuse du pavillon de la rue Lacépède avait-elle retourné cette volonté, si vacillante d'habitude, en ce moment si fixe? Jeanne n'avait aucune donnée qui lui permît de répondre à cette question. Absolument persuadée que sa cousine était coupable, comment lui eût-elle accordé, une seconde, le crédit de supposer ces procédés loyaux et sincères? A une amie qui serait venue lui demander conseil en pareille circonstance, elle aurait, sans aucun doute, indiqué, comme la seule voie à suivre, une apparente condescendance à l'illusion d'un mari, complaisamment abusé malgré l'évidence. La haine contre l'épouse triomphante fut en cet instant plus forte chez la maîtresse que le génie de la ruse, et, avec un accent de mauvaise ironie, elle repartit:

—«C'est heureux que vous ne doutiez pas de ma bonne foi. Je vous en remercie... Ce que je vous ai écrit et dit, pour parler comme vous, je vous l'ai écrit et je vous l'ai dit, pour qui? Pour vous... Il vous plaît de ne plus en tenir aucun compte, après vous être mis, à ce sujet, dans un tel état que vous m'avez fait peur. Je ne suis venue ici, ce soir, qu'à cause de cela, et parce que j'étais inquiète de votre violence. Valentine a été assez adroite pour réussir où j'ai échoué. Elle a calmé votre fureur. Tant mieux pour elle!... Mais vous, de votre côté, souvenez-vous bien que le jour où vous voudrez me reparler d'elle et des prétendues révélations qu'une parente ou des amis lui auraient faites, je ne vous laisserai pas aller plus loin. J'en ai assez d'être toujours sacrifiée...»

Norbert la regarda sans lui répondre. Il venait de communier avec une âme magnifique dans une de ces crises où l'extrême douleur exalte en nous comme un nouveau sens, auquel toute sincérité est perceptible et tout mensonge. Il apercevait à cette minute, avec une évidence affreuse, le fond même du cœur de Jeanne:—la passion de cette femme pour lui n'avait jamais été faite que de sa haine pour Valentine!—Sa longue faiblesse lui interdisait des reproches qui, émanant de lui, eussent été aussi ridicules qu'odieux. Sachant, d'autre part, ce qu'il savait maintenant, rien que d'entendre sa maîtresse prononcer le nom de cette femme admirable lui semblait une profanation, contre laquelle son honneur protestait. Il se résigna donc à se taire, pour marquer mieux sa volonté de couper court à une explication insoutenable, et il commença de mettre de l'ordre dans le secrétaire, replaçant les feuilles du «Témoignage» dans leur enveloppe, cette enveloppe dans le coffret, et comme il refermait le coffret lui-même avec la petite clef d'or, Jeanne, qui avait vu depuis des années cette petite breloque au bracelet de Valentine, éclata soudain de ce rire insolent qu'elle avait eu ces derniers jours, à deux reprises, on l'a vu. A ces deux reprises, Norbert avait sursauté sous l'outrage. Cette fois encore, il frémit et ses mains tremblèrent. Mais pas une question n'échappa de ses lèvres, à laquelle l'autre pût rattacher une nouvelle insinuation. Aurait-elle eu, si ce tête-à-tête s'était prolongé, l'audace de braver la colère contenue dont elle voyait son amant dévoré? Que cette clef fût entre les mains du mari qu'elle avait laissé follement soupçonneux, qu'elle retrouvait si étrangement rassuré, après des indices si accusateurs, c'était la preuve, pour elle, qu'une scène avait eu lieu entre les époux. Pressée par Norbert, Valentine avait employé cette ruse dernière des femmes traquées: exiger une inquisition, réclamer que leurs papiers intimes soient fouillés pendant leur absence. Elles ont tout préparé, pour que cette recherche aboutisse à un aveuglement définitif de leur dupe. Jugeant sa cousine à sa propre mesure, Jeanne de La Node interprétait de la sorte un revirement, si extraordinaire qu'elle n'y avait pas cru d'abord, qu'elle y croyait à peine. Allait-elle articuler cette nouvelle accusation et provoquer, de la part de cet homme qui, résolu à rompre avec elle, se contraignait pour ne pas la brutaliser, une explosion de révolte et de mépris? L'arrivée inopinée de Valentine elle-même vint épargner à l'envieuse cette mauvaise action. Inquiète de son mari, qu'elle savait en train de lire cette confession de la morte, et tout épuisée d'avoir accompli, rue Lacépède, un funèbre devoir, la noble femme avait tressailli d'une suprême douleur quand elle avait su que Jeanne l'attendait.—On se souvient qu'elle s'était débattue pendant des heures, depuis que sa tante Nerestaing lui avait parlé, contre des preuves indiscutables. (La Node avait communiqué à la douairière, entre autre pièces, un rapport d'une agence, précisant le nom d'un hôtel de province où les deux amants avaient passé deux jours, et la date. Cette date était exactement celle d'un voyage simultané qu'avaient fait Norbert et Jeanne.) Puis le bruit de voix échappé du petit salon et la volte-face de son mari averti avaient eu raison des derniers doutes de la confiante Valentine.—On se souvient encore que dans cette âme tout dévouement, toute générosité, la vision de la souffrance du fils si terriblement éclairé sur sa mère avait été toute puissante. La pitié l'avait emporté. La morsure de la jalousie l'avait reprise à son seuil, si aiguë qu'elle hésita pour entrer dans la pièce où causaient les deux coupables. Son émotion avait été telle qu'une minute elle s'était appuyée contre le mur, dans le corridor qui précédait le petit salon. C'est alors que, se rappelant l'étreinte dont la main de son mari avait serré sa main, d'abord à la descente du fiacre, quand la nouvelle de la mort de M. de Rayneville leur avait été annoncée brusquement, puis auprès du fauteuil où l'ancien ami de Mme de Chaligny était étendu, immobile à jamais, elle sentit de nouveau combien cet homme, faible et passionné, avait besoin d'elle. En même temps,—car elle était femme,—le désir la prit de lui prouver la noblesse d'un cœur qu'il avait méconnu, en présence même de celle pour laquelle il l'avait méconnu. Elle se dit:—«Je ne dois pas savoir ces vilenies. C'est ma seule vengeance...» Et elle trouva l'énergie de pousser la porte du salon et de saluer Mme de La Node des mêmes mots qu'elle eût employés, huit jours auparavant, lorsqu'elle ne soupçonnait réellement rien: