—«Juste quand j'ai quitté, paraît-il. Je n'ai pas eu de détail, vous comprenez. Comme j'arrivais tout à l'heure, le domestique, qui rentrait de chercher le prêtre, m'a raconté l'accident.»
Mme de Chaligny avait senti qu'en entendant cette nouvelle son mari s'appuyait sur son bras pour ne pas tomber. Elle avait vu que l'émotion de cette mort apprise ainsi se doublait du repentir d'avoir hésité à venir et d'avoir manqué cette occasion suprême et unique de montrer un peu de piété filiale à celui qu'il savait son père. C'est à cause de cela et pour adoucir aussitôt cette douleur, qu'elle avait forcé le cocher à préciser un détail qui devait, lui semblait-il, atténuer, du moins sur un point, l'impression subie par Norbert. Elle put voir que la seconde réponse le laissait tout aussi troublé. Il avait pâli affreusement. Elle crut qu'il allait défaillir. Elle ignorait encore que l'attaque qui avait emporté le malade s'était déclarée dès la minute de sa rencontre si absolument inattendue avec le visiteur soi-disant venu de sa part à elle, et, frissonnante, elle le repoussa vers la voiture, en insistant:
—«Tu es trop ému. Il faut que nous rentrions... Si tu veux lui dire adieu, nous reviendrons demain...»
—«Non,» répondit-il. «Je veux le voir, maintenant.»
—«Ah! mon ami!...», fit-elle tout bas. «Tu leur as pardonné. Ah! que c'est bien!»
—«Leur pardonner!...» répéta-t-il, en mettant dans ce soupir tous les sentiments contradictoires qui l'agitaient à cet instant: l'horreur d'avoir été la cause, quand même, de cette crise dernière où le moribond avait succombé;—la révolte encore frémissante de son honneur contre la révélation faite sur sa mère;—un sursaut d'humanité, malgré tout, et un attendrissement à l'idée que là, entre les murs de ce pavillon solitaire, venait de mourir celui que cette mère avait aimé, celui dont il était né;—une reconnaissance, grandissante à chaque seconde, pour l'épouse méconnue et trahie, oui, qu'il avait trahie, comme sa mère avait trahi M. de Chaligny. Avait-il le droit de s'en indigner, de «pardonner», avait dit Valentine? Pour pardonner, ne faut-il pas avoir le droit de condamner? Et il subissait aussi cet impérieux besoin: revoir, avant la complète dispersion, le cadre d'objets où s'était déroulée cette longue tragédie cachée à laquelle il venait d'être initié lui-même si tragiquement;—contempler les traits de celui qui en avait été le héros, de cet homme qui avait assez passionnément ému le cœur de sa mère pour qu'elle ne l'eût pas renié après son crime;—chercher sur ce masque immobile la trace d'une ressemblance avec son propre visage, la preuve de cette filiation qui lui rendrait désormais si cruel d'entendre seulement prononcer le nom qu'il devait continuer de porter! Il avait, certes, sonné à cette petite porte, quelques heures auparavant, avec une amère émotion, lorsqu'il croyait tenir la preuve de l'adultère de sa femme. Qu'était-ce auprès du serrement de cœur qui l'étouffait maintenant!... La porte se rouvrit comme l'autre fois; il aperçut l'étroit escalier, avec son tapis, ses tentures, ses tableaux, à l'arrangement duquel sa mère avait sans doute présidé. Comme l'autre fois, il entra dans l'antichambre, puis dans le salon-bibliothèque où se tenait à présent le professeur Salvan, auquel dans le désarroi de la catastrophe, on n'avait pas transmis la première réponse, car il accueillit les deux nouveaux venus en leur disant:
—«Je vous attendais... Il a fini de souffrir, et dans une émotion douce qu'il vous aura due,» ajouta-t-il, en s'adressant à Norbert. «Il avait repris sa connaissance, et j'avais pu comprendre qu'il voulait vous revoir. Dans ces paralysies bulbaires progressives on est toujours à la merci d'une syncope. Elle s'est produite exactement comme ma voiture partait. J'ai entendu le bruit des roues. Lui aussi... Il m'a regardé avec une reconnaissance!... Cinq minutes après il n'était plus... Il y avait longtemps qu'il avait fait son sacrifice et qu'il s'était mis en règle. Il se pourrait bien que ce fût le plus sûr... D'ailleurs vous allez voir quel air de paix il a maintenant... Moi je n'ai plus rien à faire ici. Je vais à d'autres misères. Il y en a de pires, et qui n'ont pas une sainte pour les consoler...»
Le médecin avait quitté la pièce, et le roulement de sa voiture, ce dernier bruit de la vie perçu une heure plus tôt par le mourant, avait annoncé que ce grand savant était en route, comme il l'avait dit, vers d'autres misères. Celle au dévouement de laquelle son scepticisme avait rendu justice en des termes d'une vénération attendrie, continuait, elle aussi, sa mission de charité, accomplie, depuis des années, dans cette vieille maison du vieux quartier, asile jadis de tant de vocations religieuses. Les quelques tilleuls du jardin, à l'époque où leurs charmilles ombrageaient le préau d'un couvent, avaient vu passer sous leurs feuilles vertes en été, dorées en automne, bien des ouvrières de consolation. Aucune n'avait eu le cœur inondé d'une charité plus pitoyable et plus brûlante que cette femme, quand elle s'agenouilla dans la chambre du mort. Elle avait pris dans sa main, de nouveau, la main de son mari, qui, debout, regardait son père, immobile dans son fauteuil de malade. La soudaineté des attaques répétées n'avait pas permis qu'on transportât M. de Rayneville—rendons-lui son nom véritable—jusque dans son lit. On avait seulement, pour prévenir tout choc dans les convulsions, glissé sous sa tête un épais oreiller sur lequel se détachait un visage, détendu maintenant, et dont l'extrême maigreur attestait le marasme d'une physiologie usée par une longue maladie. Les lèvres ne recouvraient pas tout à fait les dents, dont la pointe brillait dans la bouche livide. Les paupières abaissées ne recouvraient pas non plus les globes déjà vitreux des yeux. Les os des joues tendaient sous la peau, décolorée, comme collée à eux. Mais le professeur Salvan avait dit vrai: malgré ces signes de dépérissement qui auraient dû rendre cette dépouille sinistre, un apaisement s'en dégageait, la détente de la délivrance enfin atteinte. Le prêtre, appelé au dernier moment, et qui priait dans un autre coin de la chambre, avait déjà placé sur la poitrine du mort un crucifix sur lequel étaient croisées les mains. Elles semblaient de cire, et les spasmes de la dernière attaque en avaient comme noué les doigts. Les cheveux rares et la barbe blanche avaient été peignés. On avait boutonné jusqu'au col le veston de drap fin que le malade portait chez lui, et disposé un châle sur ses jambes, sans doute pour dissimuler la contraction qui tordait ses pieds. A une seconde, Valentine sentit, sous la pression de main de son mari, que les idées soulevées en lui par ce spectacle étaient trop douloureuses. Elle se leva, et elle l'entraîna, presque malgré lui, dans le salon attenant, où la Mme de Chaligny de 1875 souriait dans son cadre ovale,—comme elle avait dû sourire en pensée, tandis qu'elle posait, à celui pour qui elle faisait faire ce portrait.—Là, sérieuse, caressante, persuasive, elle lui dit:
—Tu vas retourner rue de Varenne. Norbert, je te le demande. Je resterai ici encore un peu pour un dernier devoir. Le tien, à toi, c'est de leur rendre justice, à présent, dans ton cœur...» Et, de sa main, elle montra l'image de la mère, d'abord, puis la porte de la pièce où reposait le mort. «Tu entreras dans mon petit salon. Tu chercheras dans le tiroir qui est sous la tablette de mon secrétaire un coffret en cuir. Tu l'ouvriras...» et elle décrocha d'un bracelet où étaient appendues quelques breloques une petite clef d'or qu'elle lui tendit. «Tu y trouveras une enveloppe sur laquelle j'ai écrit de ma main: Pour mon mari, après ma mort... Tu prendras connaissance de ce qu'elle contient... Et si tu désires revenir ensuite ici, nous reviendrons ensemble... C'est ta mère qui le veut...»
Le fils était à ce point usé par tant de secousses, et trop violentes, qu'il obéit à sa femme, comme il eût, vingt-six ans plus tôt, obéi à une prière émanée de celle dont l'effigie, apparue à cette même place, lui avait été un saisissant indice. Il prit la clef et se laissa conduire par Valentine jusqu'à la porte. Une demi-heure plus tard, ayant trouvé le coffret de cuir noir dont elle lui avait parlé, et, dans ce coffret, l'enveloppe, avec la suscription annoncée, voici les pages qu'il commença de lire. Elles étaient toutes de l'écriture de Valentine et datées du 3 septembre 1897, deux jours exactement avant la mort de la mère. Les mots tracés sur l'enveloppe étaient reproduits en tête de ces pages dont la première ligne, par un rappel de la tendre appellation que Valentine donnait à Mme de Chaligny, toucha aussitôt le fils aux larmes. Comme il avait été coupable de ne pas avoir senti, lui aussi, dès cette date, ce qu'était cette femme! Pourquoi sa mère ne le lui avait-elle pas révélé? Quelle misère! Les mêmes silences sur lesquels il avait vécu dans son ménage, et comme mari, il les avait connus jadis, au foyer familial, et comme enfant. Ils tenaient aux côtés obscurs et farouches de son être, conçu dans le mensonge et dans la terreur. Portant elle-même de tels poids sur son cœur, comment sa mère aurait-elle pu vivre avec lui dans cette communion qui suppose l'entière sincérité? C'est l'inévitable expiation des bonheurs défendus que ce devoir du mystère qui ne permet même pas à une femme de dire à son fils quel sang coule dans ses veines et le nom de celui qu'il devrait appeler son père!