—«Vous voyez bien qu'il faut que vous vous en alliez..., pour vous aussi!...»
Elle n'attendit pas ma réponse. Elle s'était levée et élancée au-devant de son frère, appelé par mes cris, et qui nous rejoignait, effrayé, aux grandes allures du paisible Fauteuil. En ce moment, ce petit tableau est aussi réel pour moi que cette forêt et que ce ciel... Le cob rouan était là, près de cet arbre, qui arrachait maintenant des pointes de branches et les mangeait en verdissant son mors, son filet et sa gourmette avec délice. Le soleil dorait les cheveux d'Irène, qui courait en relevant son amazone, avec une élégance svelte de jeune page. Son grand dadais de frère l'écoutait, en poussant des exclamations de surprise, penché sur l'encolure de son cheval gris... Une heure après nous étions revenus à Hyères, et j'avais pris congé d'Irène à la porte de sa villa, en lui disant un «Adieu, Mademoiselle,» auquel elle avait répondu un «Adieu» jeté de nouveau d'une voix bien étouffée... Je me rappelle être resté chez moi, après cet adieu, plusieurs heures seul, en proie à une tempête d'émotions contradictoires, qui se termina sur une volonté de départ immédiat, comme elle me l'avait demandé. La certitude s'imposait à moi qu'Irène avait trop raison. Nous étions sur un chemin sans issue. La disputer à son cousin, essayer de transformer l'intérêt qu'elle me portait déjà en un sentiment plus tendre, je pouvais l'essayer. Y réussirais-je? Et ensuite?... Je n'étais plus très jeune. La prendre à sa famille, à son milieu, à ses habitudes, c'était m'engager à lui remplacer ce que je lui ferais perdre. La fantaisie tendre qu'elle avait émue en moi était-elle assez profonde pour tourner à un dévouement absolu, celui que supposait un tel mariage, où je devrais être tout pour elle. J'avais vécu, beaucoup vécu. Je savais que d'un être humain, d'une femme surtout, il ne faut pas attendre des impressions toujours exquises. Je venais d'en éprouver par cette jeune fille de si complètes, de si rares, tandis qu'elle me parlait et que je la sentais à la fois si prise et si révoltée, si vibrante de cette dualité sentimentale dont elle s'effrayait, qu'elle n'acceptait pas, qu'elle subissait cependant. Qui sait? Du fiancé ou de moi, si nous entrions en lutte ouverte, maintenant, peut-être le fiancé l'emporterait-il? Peut-être, s'étant ressaisie, m'en voudrait-elle du trouble qu'elle m'avait montré, et arriverait-elle à ne plus nourrir pour moi que de l'antipathie, à ne plus me regarder qu'avec des yeux où je verrais luire une autre âme?... Et je suis parti le soir même, et je ne l'ai jamais revue!... Vous savez le reste, par ce qu'a raconté le cocher. De tous les fantômes qui hantent ma mémoire, aujourd'hui que je suis de l'autre côté de ma vie, il n'en est pas auquel j'aime davantage à me caresser le cœur. Ce n'est qu'une ébauche d'amour, les quelques lignes d'un dessin, jetées presque au hasard...—et c'est la perle du musée!... Je vous le répète. Vous vieillirez, et vous saurez cela, nos meilleurs bonheurs ne sont pas ceux que nous avons réalisés. Ce sont ceux que nous avons rêvés... Alors, vous comprendrez pourquoi ce pauvre cheval, retrouvé ainsi, m'a donné l'impression d'une ironie trop dure...»
V
... Sept ou huit jours après avoir écouté cette confidence, je rencontrai de nouveau, par un hasard cette fois-là cherché, la diligence de Baptistin, comme elle rentrait de la Tour Fondue à Toulon. Je constatai, au premier regard, que le cob rouan, dont l'étique silhouette avait si péniblement surpris l'amoureux d'Irène, n'était plus là à traîner, en compagnie de Smith et de Tardieu, la pesante guimbarde, vide toujours, malgré les vantardises de son automédon.
—«Miomandre est donc mort?» l'interrogeai-je. Il s'était, de lui-même, arrêté pour me dire bonjour, et aussi pour me poser de son côté une question:
—«J'allais vous demander de ses nouvelles?» me répondit cet homme. «On n'a pas travaillé pendant des années avec une bête, sans s'y attacher...»
—«Des nouvelles?» fis-je, «et comment en aurais-je?...»
—«Vous ne savez donc pas,» reprit-il, «que Monsieur votre ami l'a racheté à M. Besse?... Té! Le patron a eu du nez de lui en demander un billet de mille. Il l'a donné. Et ce monsieur l'a envoyé à Paris, avec un de nos hommes pour l'accompagner, encore, chez... attendez, chez...» et il me baragouina, en l'estropiant, le nom d'un des grands loueurs de chevaux, où je sais que Perron-Duménil a en effet ses bêtes en pension...
—«Voilà qui est singulier,» pensai-je. Perron m'avait quitté, après avoir dîné avec moi, le soir de sa confidence, en m'annonçant qu'il prenait le premier train pour Nice, le lendemain matin. «Il a acheté le cob rouan?... Pour qu'il ne traîne plus cette diligence, évidemment...» Et je me souviens que, visitant les écuries de Eaton Hall, un palefrenier m'avait montré dans un des boxes le meilleur cheval de course du seigneur du lieu, le célèbre Bend'Or, que l'on laissait vieillir, de sa belle vieillesse—sans plus travailler. «Aurait-il eu une fantaisie de ce genre? Dans ce cas faut-il qu'il ait aimé cette jeune fille, et qu'il regrette de ne pas l'avoir disputée!»
Ma curiosité avait été si fort éveillée que revenu à Paris, et tout en me jugeant moi-même extravagant d'une pareille enquête, un jour que j'étais près de la rue Spontini, où le loueur en question a ses écuries, je m'acheminai droit chez lui. J'entrai dans la longue cour, des deux côtés de laquelle ouvrent les portes des boxes réservées aux bêtes les mieux traitées. Il faisait beau. C'était au printemps, par une après-midi tiède, et les parties hautes et mobiles de ces portes étaient ouvertes, pour donner de l'air aux animaux... Et je reconnus la misérable haridelle, presque blanche à cause de l'âge, que j'avais vue, trottant, les jambes enflées, le long de la route de Giens,—le cob rouan d'Irène Miomandre! Seulement, aujourd'hui, les côtes garnies de graisse, le poil luisant, pansé, nettoyé, la crinière peignée, il avançait sa vieille tête osseuse, trouée d'énormes salières, et montrait ses énormes dents avec la placidité reposée d'un cheval rentier qui mange de l'avoine et du foin tout son saoûl, et qui ne se couche plus que sur une litière fraîche de bonne paille épaisse et choisie...