—«A qui est ce cheval?» demandai-je à un homme d'écurie, en train de refaire, pour la cinquantième fois de la journée, avec du sable jaune, sur les dalles de la cour, de ces dessins chimériques, orgueil des palefreniers, que les pieds des bêtes et des cavaliers détruisent, aussitôt tracés:
—«A M. Perron-Duménil» me répondit ce garçon. «Je voudrais bien finir comme ce lascar-là,» continua-t-il en ricanant. «Il a au moins vingt-cinq ans, si pas plus. On ne lui voit plus l'âge. Il était à un des amis de M. Perron. Pour lors, ce monsieur a demandé dans son testament, paraît-il, qu'on ne l'abattît pas, et mon gaillard vieillit sans rien faire. Nous l'appelons Henri IV ici, à cause de la chanson, vous savez, sur le Pont-Neuf: descends donc de ton cheval, feignant... Si vous l'aviez vu quand on nous l'a amené! Il se remplume. Pas vrai, Riquatre? C'est pourtant pas un hôpital de chevaux, ici. Le patron l'a pris par rapport à M. Perron-Duménil, qui est un des bons clients. Il en garde un cœur pour son ami, cet homme-là, car il vient voir cette bête, toutes les semaines, et lui porter du sucre... Ça a dû être un rude cheval dans son temps... Il sait que l'on parle de lui, le malin. Voyez son œil.»
Et le vieux cheval, en effet, tout en frottant le dessous de sa mâchoire contre le bois de la porte, et réchauffant son crâne bosselé au bon soleil, nous regardait avec ces vagues prunelles troubles où se devine l'éveil d'une conscience confuse, et il avait l'air de dire: «Je ne comprends pas trop ce qui m'arrive; mais c'est très doux...» Et il s'ébrouait gaiement dans la lumière et le vent printanier.
Mars 1903.
LE PORTRAIT DU DOGE
I
—«Vous serez assez bien logé,» dis-je à Roger de Montglat, quand nous fûmes arrivés devant l'étonnant château que le vieux Joseph W. Macdougall, de Philadelphie, s'est fait construire à Newport, sur cette haute falaise d'où se découvre un des plus grandioses paysages de mer qui soient au monde. Le pauvre vieux Joe, comme on continue à l'appeler, n'a pas habité une heure ce palais de briques, à coins de pierre, dans le style de la première moitié du dix-septième siècle français, avec son escalier en fer à cheval, ses toits en éteignoir et ses fenêtres copiées sur celles de l'élégant Courances. Ce roi des mines de cuivre, qui avait commencé, tout petit garçon, par vendre des journaux dans les rues de sa ville natale, et qui a laissé dix millions de dollars à sa veuve et à sa fille unique, est mort, comme il convient à un grand homme d'affaires des États, d'une attaque, et à son bureau, tué de travail avant d'avoir même atteint sa cinquante-cinquième année. Cet infatigable ouvrier de millions prévoyait-il, en faisant venir d'outre-mer un artiste parisien pour lui construire ce gigantesque bibelot d'architecture, qu'il préparait une demeure d'été à un gendre issu d'un des gentilhommes de Louis XIII? Le jeune homme de trente-deux ans à qui je décochais gaiement cette innocente épigramme appartenait en effet,—il appartient encore, grâce à Dieu—à la lignée de ce marquis de Montglat, chevalier des ordres du roi en 1632, grand maître de la garde-robe et maréchal de camp en 1637, qui nous a laissé de curieux mémoires sur la vie de la cour et celle des camps à l'époque du cardinal de Richelieu. Le marquis actuel n'est pas trop indigne de cet ancêtre par l'esprit, qu'il a très vif, sinon très cultivé. Mais de l'énorme fortune qui, du mémorialiste à ses descendants, avait passé à peu près intacte, son grand-père a dévoré sous la monarchie de Juillet la plus grande partie. Son père a fortement entamé le reste sous le second Empire. Lui-même a continué sous la Troisième République.—Ils ont tous les trois simplement vécu cette vie d'oisifs qui coûte si cher... Et c'est la raison pour laquelle Roger avait suivi de Cannes à Paris, puis à New-York, puis à Newport, la très belle et très riche Jessie Macdougall. C'était même pour me présenter à elle qu'il m'avait entraîné à Newport, et comme il m'avait fait ses confidences avec cet air de demi-plaisanterie qui lui est volontiers habituel, ma taquinerie,—je n'en défends pas le bon goût,—ne l'offensa point. Il me répondit sur le même ton: «D'autant plus que cela ne me changera pas trop de Montglat, qui était du même temps et du même style...» puis, haussant les épaules: «quand je dis du même style!... Pourquoi la copie d'une bâtisse ancienne, si exacte soit-elle, a-t-elle toujours un air de parodie? Cela paraît si simple de reproduire, à un centimètre près, une façade, un toit, un escalier!... Ah! si vous aviez vu Montglat! Mais nous le rachèterons et nous le restaurerons, pourvu que...»
Il n'acheva pas, et il me sourit de ce sourire qu'il avait chaque fois qu'il faisait devant moi quelque allusion à son mariage possible avec l'héritière des millions de Joe Macdougall. C'est un trait bien français, encore, celui-là, cette disposition à se railler un peu soi-même, pour désarmer les autres. Montglat avait tort cependant de redouter ma critique. Je trouvais parfaitement légitime qu'il offrît des armes et une couronne de marquise à la charmante Américaine, à laquelle d'ailleurs la jolie tournure et la fière mine du jeune homme rendaient cet ennoblissement très agréable. Quant au désir qu'elle avait elle-même de ce mariage, elle m'en donna aussitôt une preuve, car, sachant l'heure de la venue de son futur fiancé, elle l'attendait en se promenant, par ce commencement d'une belle après-midi d'août, dans une des allées du jardin de la villa. Elle le vit. Elle me vit aussi, et une contrariété à peine dissimulée passa sur son visage qu'une ombrelle de soie rose teintait d'un reflet tendre. Je compris qu'elle trouvait que Roger, pour sa première visite à Newport, aurait bien pu venir seul. Mais il avait tant insisté pour m'emmener avec lui à Cliff Lodge, et j'éprouvais une telle curiosité de pénétrer dans un de ces intérieurs de millionnaires dont j'avais entendu parler avec tant d'enthousiasme tour à tour et de dénigrement! Je me résignai donc à jouer ce rôle du terzo incommodo qui protégeait évidemment les dernières indécisions de mon compatriote. Ce ne fut d'ailleurs qu'une impression d'une minute, aussitôt domptée. A peine Montglat m'eut-il présenté que miss Jessie causait avec moi aussi familièrement que si nous nous fussions connus depuis des années, et elle m'interrogeait, à la manière des gens de son pays, avec cette maladive envie de savoir au juste quelle impression le nouveau monde fait aux enfants dégénérés de la vieille Europe:
—«Vous avez dû trouver New-York bien laid?...» disait-elle. «Quand le grand-duc Paul est venu l'année dernière sur le yacht de Dickie Marsh, il n'a pas voulu y rester un jour. Tout de suite nous l'avons eu à Newport. En revanche il ne voulait plus partir d'ici. C'est que, pour comprendre l'Amérique, il faut se rappeler que nous avons beaucoup de volonté, trop de volonté. Nous distribuons, nous découpons notre existence en des parties aussi distinctes que les ailes de ce petit château... A New-York, comme dans toutes nos autres villes, nos hommes font une vie d'affaires, et seulement d'affaires. C'est pour cela que les rues sont si laides. Ici nous faisons une vie de société, et seulement de société... Oh! Il y a beaucoup de crudités encore. Mais, vous verrez, ce n'est pas ennuyeux... Nous n'avons pas de mesure, même dans le plaisir, c'est vrai. Lord Ronald Strabane, vous ne le connaissez pas? Le fils du duc de Gairloch, disait toujours: «La saison de Newport à côté de la saison de Londres c'est le Niagara à côté d'une cascade d'Écosse...»