—«C'est votre fille aînée?» demanda-t-il, plus gêné encore par cette spontanéité de sympathie naïve.

—«C'était la seconde,» répondit Rosalie, «nous en avons perdu une. Il nous reste celle-ci et trois autres, deux filles et un garçon. Ils sont en classe maintenant. J'ai gardé Émilie à la maison parce qu'elle était un peu fatiguée... C'est un petit monde, vous voyez.»

—«Alors,» reprit Vincy après un nouveau silence, «vous êtes heureuse?...» Il avait remarqué qu'en prononçant le mot «nous,» la charmante femme avait eu un rien d'hésitation. C'était sa première mention de son mari, dont l'ancien fiancé n'avait pas eu le courage de lui parler.

—«Heureuse?...» répliqua-t-elle, en hochant sa tête, «on n'est jamais tout à fait heureux... Il y a eu bien des épreuves. Les enfants ont été malades. M. Passart n'a pas toujours eu autant de leçons qu'il en a aujourd'hui. Mais je suis contente... C'est vous qui devez être heureux! Tout vous a si bien réussi!... Vous avez la gloire, la fortune. Vous avez tout ce que vous avez rêvé, quand...» Elle ne finit pas sa phrase et ajouta:

«Si Mme Fresneau vivait seulement pour vous voir!...»

—«Elle verrait quelqu'un qui regrette souvent la rue Coëtlogon», repartit le poète.

—«Vous dites cela?...» fit-elle avec un peu de rougeur sur ses joues pâles.

—«Et c'est bien vrai,» répondit-il, et voici lentement, longuement, se laissant aller à penser tout haut, il commença de peindre la vie littéraire, sa vie, telle qu'il la sentait à cette minute, et la femme qu'il avait choisie jadis pour l'associer à cette vie l'écoutait, avec un étonnement douloureux dans ses yeux émus. Ce n'était pas, de la part de René, du cabotinage, quoiqu'il mît quelque complaisance à se poser en victime de sa propre renommée. Ce n'était pas du calcul, quoique la diplomatie la plus raffinée n'eût pas choisi un autre procédé pour atténuer, sinon supprimer, ce qu'allait avoir de brutal la demande qu'il préparait. Non. L'auteur à la mode se soulageait de toutes les blessures dont son amour-propre avait saigné et qu'il n'avouait jamais, en dénombrant ainsi ces tracasseries de la carrière d'écrivain qu'une imagination irritable tourne si naturellement au tragique. Il disait la levée de hautes et de basses jalousies dont s'accompagne le succès; l'atmosphère d'hostilités et de calomnies où respirent ceux que le public aperçoit de loin dans une apothéose, l'inconsciente férocité de ce même public qui traite ses auteurs comme un autocrate ses ministres, toujours prêt à briser le favori d'hier. Il disait les lassitudes que la surcharge forcée de la production impose aux plus courageux ouvriers en vers et en prose; le supplice intime de l'artiste à qui l'on reproche de se répéter, et qui doit, à tout prix, se renouveler, sous peine de périr. Il ne s'apercevait pas lui-même que cette lamentable élégie était la plus terrible condamnation de son existence intellectuelle. Il n'y parlait que de succès et d'insuccès! Quelle triste preuve qu'il n'avait jamais travaillé qu'en vue d'un effet à produire! La confidente de son premier rêve de gloire, devenue, pour quelques minutes, la confidente de sa désillusion dans ce rêve accompli, ne pouvait pas comprendre quelle misère morale trahissait une si maladive frénésie de vogue et d'applaudissements. Quand enfin il eut raconté, en l'attribuant toujours à l'envie, l'échec de sa dernière comédie et l'insolence des sociétaires qui s'étaient permis, eux, des cabotins, de le recevoir à corrections, lui, l'auteur de dix pièces acclamées:

—«Ah! c'est indigne!...» s'écria-t-elle. «Mais il faut vous venger. Oui, vengez-vous par un nouveau chef-d'œuvre.»

—«Un chef-d'œuvre?...» répondit-il avec un haussement d'épaules découragé. «On ne fait pas un chef-d'œuvre, comme on veut.»