—«On?...» reprit-elle finement, «c'est possible... Mais René Vincy!... Je vous ai vu travailler autrefois. Je me souviens comme les beaux vers vous venaient, si naturellement, si facilement...»
—«Oui,» répondit-il, et sentant bien que c'était l'instant de parler ou jamais, il répéta: «Oui, quand j'en composais pour vous.»
A cette allusion si directe, la seule qu'il se fût permise depuis le début de cet entretien, le sang afflua aux joues de la pauvre femme. Il y eut une nouvelle tombée de silence entre eux; puis, sans avoir le courage de la regarder, et lui-même, la pourpre au visage:
—«Ces vers que je vous ai écrits, vous vous rappelez, pendant six mois, tous les jours...» interrogea-t-il, «ces vers... Vous les avez gardés?»
—«Si je les ai gardés!...» dit-elle simplement. «Comme vous m'avez demandé cela?... Pourquoi?...» Et le fixant soudain avec des yeux où il put lire une véritable angoisse de ce qu'elle osait concevoir et formuler.—«Ah!» s'écria-t-elle, «je comprends... C'est pour cela que vous êtes venu... pour me les redemander? Vous voulez me les reprendre... Vous voulez...»—Elle n'acheva pas, et, fièrement, après un instant d'hésitation presque terrible pour son interlocuteur, tant il y sentit passer de douloureuse révolte: «C'est trop juste, ils sont à vous. Je vais les chercher...»
Elle s'était levée et elle avait déjà fait un pas vers la porte. Que René se tût seulement, qu'il la laissât sortir de la chambre, et sans même qu'il eût eu la honte d'exprimer son féroce désir, il rentrait en possession de ces vers de jeune homme. Le volume, annoncé insolemment à l'insolent Jacques Molan, était à sa portée, et sans doute les «deux sous de gloire», plus peut-être... Mais que Molan était loin de Vincy à cette minute, et loin les misérables vanités de la vie littéraire!... Un élan irraisonné venait de le faire se lever, lui aussi, tout d'un coup. Il avait pris le bras de Rosalie pour la retenir, et, d'un accent où frémissait à nouveau, pour la première fois peut-être depuis qu'il était célèbre, la sensibilité délicate et passionnée de ses vingt-cinq ans:
—«Non,» disait-il, «ne pensez pas cela... Ne me jugez pas ainsi... Je ne suis pas venu vous redemander ces vers. Je les aurais que j'aurais horreur de les publier... Moi vivant, ils ne paraîtront jamais. Je vous le jure... Et d'ailleurs, je n'ai aucun droit sur eux. Ces vers ne sont pas à moi. Ils sont à vous... Je suis venu savoir si vous m'aviez pardonné, vraiment pardonné. Oui. Voilà pourquoi je suis venu, pour cela seulement. Je le sais et je vous en remercie...»
En prononçant ces mots si absolument contraires à ceux qu'il avait préparés, René portait à ses lèvres cette petite main, fatiguée par le travail; la tremblante main de la naïve bourgeoise dont son souvenir avait été l'unique roman, dont ses vers avaient été l'unique poésie, et il mettait sur ces doigts qui avaient si précieusement gardé ses vers de jeunesse un baiser dont l'émotion lui remua le cœur d'un frisson qu'aucun de ses triomphes de théâtre ne lui avait jamais fait connaître.
Novembre 1900.