—«J'ai,» dit-il, «que j'ai trop désiré cette heure. Elle me fait du mal à force de me faire du bien... Et puis c'est si tard! J'aurais tant voulu vous donner mon nom, quand nous avions l'avenir devant nous, quand...» et son soupir révélait l'âcre nostalgie dont il avait été tourmenté dans la possession de cette femme, qui le regardait avec des yeux noyés de larmes, tant elle le sentait l'aimer. «Mais laissons ces regrets,» poursuivit-il d'une voix qu'il voulait rendre gaie, «il n'est jamais trop tard pour vivre avec la femme que l'on aime, avec la seule que l'on ait aimée... Ah!» et son accent se fit de nouveau ému, malgré lui, «que nous allons vieillir heureux!» et, mettant un genou en terre, il attira vers lui la tête de sa vieille amie, et sur ses paupières que l'attendrissement rendait humides il appuya une caresse dont elle se dégagea en lui disant:

—«Mon pauvre Pierre, vous retardez de bien des années!... Regardez-moi donc. Vous oubliez que ce n'est pas un mariage d'amour que vous allez faire... C'est un mariage de raison, et il faut parler raison... Je suis deux fois grand'mère, pensez-y...»

—«Vous le voulez...» répondit-il, «parlons raison.» Puis, comme si l'allusion qu'elle avait faite à ses petits-enfants lui rappelait à lui-même qu'à côté de son existence cachée d'amie, elle avait toute une existence de famille: «Avez-vous parlé de votre projet à votre fils?» demanda-t-il.

—«Pas encore,» répondit-elle, «j'ai voulu que vous fussiez le premier averti. C'est bien naturel. Mais je vais chez Henri demain. Il a un arbre de Noël pour les deux petits et leurs amis et leurs amies. Je lui apprendrai la grande nouvelle, ainsi qu'à ma belle-fille...»

—«Et vous n'avez pas cherché à le sonder déjà, pour savoir ce qu'il en pensera?» demanda Guchery.

—«Ce qu'il en pensera?» répéta-t-elle. «Il aura peut-être un petit moment d'émotion, c'est trop naturel encore. Il aimait tant son père!... Mais il vous adore... Quant à ma belle-fille,» ajouta-t-elle en riant, «si elle ne donnait pas son consentement, elle serait trop ingrate. Car c'est vous qui avez fait leur mariage, et elle ne l'a pas oublié... Tâchez seulement que je ne sois pas jalouse d'elle, quand elle sera devenue votre belle-fille à vous...»

—«Et vous ne craignez pas qu'Henry ne se demande...»

—«Quoi?» insista-t-elle, comme il hésitait.

—«Mais si ce mariage ne cache pas un mystère, si... Enfin, n'avez-vous pas peur qu'en me voyant vous épouser il ne devine la vérité, et que nos relations n'ont pas été ce qu'il a pu croire?...»

—«Lui!» s'écria la mère, «quelle idée! Si jamais une pareille pensée avait traversé son cerveau, est-ce qu'il serait avec vous comme il est? Non. Je connais mon fils, c'est le cœur le plus simple, le plus confiant! Ah! mon ami, vous savez que c'est à lui que je vous ai sacrifié... Sans lui, je ne serais pas restée la femme d'un autre, vous aimant comme je vous aimais. Mais j'en ai été récompensée. Il n'a jamais douté de moi. C'est vrai que j'en aurais cruellement souffert, même dans le bonheur. Cette épreuve m'a été épargnée... Elle me sera épargnée jusqu'au bout,» continua-t-elle. «Je n'ai pas été comme tant d'autres. J'ai été une femme mal mariée, qui a eu dans sa vie un seul sentiment. Je ne me suis jamais considérée comme votre maîtresse, mais comme votre épouse secrète. Ce n'est pas au moment où tout ce qu'il pouvait y avoir de coupable dans ce sentiment est fini, où je vais pouvoir l'avouer, que Dieu me frapperait, n'est-ce pas?... Je n'ai jamais eu que mon fils et vous dans le cœur,—vous, mystérieusement. Je vous y aurai ouvertement tous deux, et vous verrez comme il en sera heureux... Je vous répète qu'il vous aime tant!...»