Mai 1903.

LA RANÇON

I

Il y avait bien longtemps que Mme Le Hélin n'avait point paru aussi jolie à Pierre Guchery que ce jour-là. Pour une minute, la femme qu'il avait tant aimée—plus d'un quart de siècle auparavant,—sa chère Albertine, à la taille souple et fine, aux beaux cheveux châtains avec des reflets fauves, au sourire clair, aux fraîches prunelles brunes sur un teint de lait, l'adorable maîtresse de sa trentième année, reparaissait dans la vieille dame à la taille lourde, aux joues couperosées, aux paupières flétries, aux cheveux grisonnants, qu'il avait pris l'habitude, lui-même quasi sexagénaire, de venir voir chaque après-midi. C'était, entre eux, une de ces liaisons du monde, presque officielles, tant elles ont duré. Elles gardent du moins, parmi les misères que de tels rapports imposent, cette demi-noblesse de la fidélité. L'histoire de ces amants tenait en quelques lignes: Guchery s'était pris pour Mme Le Hélin d'une passion folle, au lendemain de la guerre, et, à cette passion, il avait tout sacrifié. Comme elle vivait à Paris, et pour ne plus jamais la quitter, il avait donné sa démission de l'armée, où l'attendait un bel avenir. Comme elle était mariée, il avait renoncé à se construire un foyer à lui. Comme elle était mère, et qu'elle n'avait pas voulu lui sacrifier son fils, il avait accepté la plus humiliante des situations, au foyer d'un autre... Avec le temps, cette passion s'était transformée en un attachement indéfinissable, mêlé de souvenirs et de regrets, de reconnaissance pour les bonheurs qu'elle lui avait donnés autrefois, et de pitié pour les irréparables atteintes dont il la voyait frappée par l'âge. L'habitude avait aussi sa part dans ce sentiment.—A soixante ans on a tant vu mourir, et l'on tient par des fibres si fortes à ce qui reste!—Tout cela faisait bien encore une espèce d'amour. La preuve en était dans l'émotion qui agitait cet homme, si voisin de la vieillesse, quand, à des instants, de plus en plus rares, hélas! ce visage dont il connaissait chaque ride lui montrait un reflet de sa grâce d'antan. Mais, à cette visite-ci, ce n'était même plus un reflet, c'était cette grâce elle-même que le fidèle amoureux de Mme de Hélin venait de retrouver, dès son entrée dans le petit salon bleu où elle se tenait presque toujours. Qu'il y était venu de fois, depuis ces vingt-sept ans! Qu'il s'y était assis de fois, près d'elle, dans la bergère Louis XV, à gauche de la fenêtre! Ce cadre d'objets familiers n'avait guère changé depuis qu'il fréquentait l'hôtel Le Hélin, et la dame du petit salon bleu semblait, elle aussi, en ce moment, avoir à peine changé, tant ses yeux brillaient, tant le plaisir éclairait, transfigurait toute sa physionomie. Le velours violet de sa robe de demi-deuil,—elle était veuve depuis quinze mois,—relevé par quelques bijoux: une chaîne et une broche de diamants, un bracelet avec des perles,—la rajeunissait aussi, en l'allongeant, en l'amincissant. Pierre ne put s'empêcher de lui dire, après avoir mis un baiser, plus long que d'habitude, sur sa petite main restée si fine et dont toutes les bagues lui rappelaient des anniversaires communs:

—«Vous êtes tout à fait en beauté aujourd'hui, ma chère Albertine... Par ce jour noir de décembre»—on était à l'avant-veille de Noël—«vous regarder, c'est retrouver le soleil... Vous avez l'air si contente, si joyeuse même!... Que se passe-t-il?...»

—«Il ne se passe rien,» répondit-elle, «sinon ce qui s'est toujours passé depuis que je vous connais: je vous aime, tout simplement... J'ai trouvé mon cadeau de Noël pour vous,» ajouta-t-elle avec un sourire fin, «et je crois qu'il vous fera plaisir... Voilà pourquoi je suis contente...»

—«Faudra-t-il attendre et mettre mon soulier au coin de la cheminée, comme un petit garçon bien sage, pour savoir quel est ce cadeau?» répliqua-t-il, sur le même ton de badinage tendre.

—«Comment?» fit-elle, «vous ne devinez pas?...» Elle le vit soudain pâlir, et elle comprit qu'il comprenait: «Oui,» continua-t-elle, «vous vous rappelez qu'au lendemain du jour où je me suis trouvée libre, vous m'avez promis de me laisser fixer moi-même le moment de notre mariage. Hé bien, mon ami, votre Albertine sera Mme Guchery, quand vous voudrez, à partir d'aujourd'hui... Mais qu'avez-vous?...»