—«Et vous avez fait cette démarche auprès d'elle?...» interrogea-t-il, d'une voix si étrange qu'elle en eut peur.
—«Comme vous me posez cette question!... Ah! vous voyez bien que j'ai eu tort de vous parler; que je vous déplais toujours, toujours, dans ce que je fais, dans ce que je dis, comme dans ce que je porte... Toujours! Toujours!...»
—«Et que vous a répondu Mme de Séricourt?» interrogea-t-il, sans paraître prendre garde à cette exclamation.
—«Elle a été si bonne,» dit Cécile; «elle m'a promis de m'aider... Elle m'a aidée.»
—«Elle vous a aidée?...» demanda de nouveau Maurice. «Alors, cette toilette que vous portez ce soir...»
—«C'est elle qui me l'a choisie...» reprit la jeune femme. «Oui, c'est elle qui m'a conduite chez le couturier; elle qui a décidé ma robe, ma coiffure, mes bijoux... Et voyez comme tout est contre moi... Quand nous avons été sur le devant de la loge, j'ai senti qu'elle, qui a tant de goût pour elle-même, s'était trompée pour moi... Mais qu'y a-t-il? Que se passe-t-il?...»
Il se passait qu'en l'écoutant raconter, avec cet accent découragé et passionné, sa touchante démarche et l'infâme manière dont l'autre en avait abusé, une révulsion violente et subite de son cœur avait bouleversé Paluau. Une grille posée sur une écriture secrète en éclaire soudain tout le sens. Certaines révélations sont cette grille. Paluau comprenait que son ancienne maîtresse s'était complu à savamment organiser, ce soir, cet écrasant contraste entre elle et Cécile: l'épouse légitime, et qui ne se savait pas trahie, s'était mise à la merci de sa rivale, et celle-ci en avait profité pour exercer sur elle, hypocritement et méchamment, la plus mesquine des vengeances: mais poussée par quoi?... Elle n'avait pas su aimer Maurice autrefois, puisqu'elle l'avait laissé partir. Le retrouvant marié, et constatant, elle était si fine et Cécile avait été si naïve, que son ménage roulait déjà sur la route des malentendus, elle avait voulu mettre entre la femme et le mari quelque chose d'irréparable. Elle l'avait repris, quitte à le renvoyer de nouveau, plus tard, à un foyer pour toujours renversé... Pourquoi encore? La haine des femmes qui ne sentent pas pour celles qui sentent vraiment expliquait tout. De là sa scélératesse dans l'invention d'un procédé très misérable—hélas! il avait trop bien réussi!... De là les mots qu'elle avait prononcés dans l'arrière-fond de la loge,—et son complice de jadis y avait cru!... Et voici que la lumière se faisait en lui, éclatante, par une nouvelle comparaison que la subtile Clotilde n'avait pas su prévoir. Cette visite de la femme sincère chez la femme coquette, sublime de bonne foi, ne permettait pas le doute, et Maurice était révolté d'une si hideuse ruse? Attendri jusqu'au plus intime de son âme par cette confidence de la femme amoureuse, sa femme, il sentit les larmes lui venir. Il la prit entre ses bras et il la serra contre son cœur avec passion, tandis qu'abandonnant sa tête sur l'épaule de son mari et perdue de ravissement, elle gémissait:
—«Ah! tu me pardonnes! Ah! que je t'aime, et que tu es bon de me laisser te le dire!»
—«Te pardonner?» répondait-il, et il répéta: «C'est toi qui me demandes de te pardonner!...»
Jamais Mme de Séricourt ne comprendra pourquoi cet homme qu'elle a laissé si visiblement fou de passion à l'Opéra n'est pas venu au rendez-vous qu'il lui avait lui-même demandé, ni par quel point de son caractère,—elle le sait si faible!—il a trouvé la force de quitter Paris sans l'avoir revue. C'est le seul de ses anciens amants, car la féline et souple personne a sa liste, dont elle parle avec un peu d'aigreur,—quand elle en parle. Et encore, car elle a du goût, même dans la rancune, dit-elle simplement: «Ce pauvre Paluau! Il était bien agréable, mais quand on a épousé une telle sotte!...»