—«Je vous demande pardon, Maurice,» dit-elle. «Je viens de vous inquiéter, ce sont mes nerfs qui m'ont trahie... Je serai plus forte, une autre fois... C'est ma faute, si les choses sont comme elles sont, je le sais. Je sais qu'en me conduisant comme j'ai fait je ne peux que les rendre pires... Mais il y a des moments où je suis trop misérable...»

—«Vous me parlez par énigmes,» répondit-il. «Quelles sont ces choses dont vous vous plaignez? Quels sont ces moments où vous êtes si misérable, et pourquoi?»

—«Pourquoi?...» reprit-elle d'un accent accablé. «Tout à l'heure je voulais vous le dire. Je m'en croyais la force. Je ne l'ai plus, et à quoi bon?»

—«Mais c'est moi qui veux que vous vous expliquiez maintenant,» insista-t-il. «J'ai le droit de savoir les raisons de l'état où je vous ai vue...» Et après une hésitation: «Avez-vous quelque reproche à me faire?»

—«A vous?...» répondit-elle, et secouant sa tête plus douloureusement: «A vous? Non. Je vous le répète, la faute est à moi.»

—«Quelle faute?» demanda-t-il de nouveau, et d'un accent d'impatience: «Mais parlez, parlez...»

—«Ah!» fit-elle, «ne soyez pas dur pour moi... Hé bien! puisque vous l'exigez,» et sa voix tremblait, «je parlerai... Ce que je voulais vous dire, c'est que vous ne devriez pas, vous, me laisser comme vous me laissez, sans conseil, sans appui... J'ai toujours su, quand je vous ai épousé, que je n'étais qu'une simple, et que j'aurais beaucoup de peine pour devenir pareille aux femmes de la société où vous avez vécu jusqu'ici... Mais je vous aimais!... J'ai pensé que j'apprendrais, que j'arriverais... Si vous m'aviez un peu aidée?... Si j'avais pu vous demander?... Mais vous m'intimidez tant!... tant!... Pour que j'ose m'ouvrir à vous, comme je fais, il faut que j'aie peur de vous déplaire davantage encore en me taisant... C'est là toute ma misère, je vous l'ai dite: de ne pas savoir me faire aimer... Surtout depuis que nous sommes à Paris, je le sens, vous avez honte de moi,» et, se cachant le visage dans les mains comme si réellement elle avait elle-même la conscience d'un opprobre mérité, elle redit, avec un grand sanglot: «honte de moi!...»

Il y avait, dans cette confession de la plus dure épreuve que puisse subir une jeune femme au début de son mariage, une telle humilité; cette plainte, qui ne récriminait pas, qui ne se rebellait pas, qui gémissait seulement, correspondait si peu à l'attente de Maurice; elle aggravait tellement sa faute de la soirée en lui prouvant combien celle qu'il trahissait était sans défense!... Il en demeura un instant décontenancé, ému malgré lui par une si évidente sincérité, saisi plus encore par la surprise devant l'être qui se révélait soudain. C'était comme si une autre créature se dégageait devant lui, de la Cécile qu'il connaissait. Une pâleur avait envahi son visage tandis qu'elle parlait. L'audace de son discours faisait refluer tout son sang à son cœur. La tension nerveuse l'avait redressée. La lourde toilette, si engoncée tout à l'heure, ne l'écrasait plus, tant elle était palpitante d'émotion, la gorge soulevée, la taille frémissante. Enfin, elle vivait par toutes ses fibres, et cette intensité de vibration intérieure l'animait, la transfigurait. Si Paluau eût été capable d'analyser froidement ces deux scènes si voisines: celle qu'il avait eue à l'Opéra avec Mme de Séricourt et celle qu'il soutenait à présent, il aurait compris et mesuré quelle différence sépare une femme vraie et une femme coquette, la créature qui aime parce qu'elle aime et celle qui joue la comédie du sentiment pour se faire aimer... Mais, à cette minute, il ne raisonnait pas. Il avait pitié de Cécile, tout simplement, et, pour la calmer, il lui disait:

—«Moi, avoir honte de vous!... Voyons? Quand un mari a honte de sa femme, est-ce qu'il la présente partout comme je vous ai présentée?... Est-ce qu'il se montre avec elle comme je me montre avec vous?... Si j'avais honte de vous, comme vous dites, vous aurais-je conduite à l'Opéra, ce soir, comme je vous y ai conduite?»

—«Oh! ce soir!...» interrompit-elle en lui prenant le bras qu'elle serra convulsivement. «Ce soir!... Ne me parlez pas de ce soir!... Ç'a été le plus dur de tous... N'essayez pas de me mentir. Je sais, vous êtes bon... Vous ne voulez pas vous avouer que vous rougissez de celle à qui vous avez donné votre nom... Mais si vous vous étiez vu pendant le spectacle, et votre regard quand il se posait sur moi!... Je vous voyais me comparer à Mme de Séricourt. Elle était si jolie, et si élégante, si grande dame! Je comprenais si bien qu'à côté d'elle j'étais si gauche, si empruntée!... Et pourtant, si vous saviez ce que j'avais fait pour vous plaire ce soir! J'avais remarqué que vous admiriez cette femme. Quand il s'agit de goût, c'est toujours le sien que vous citez... Lorsque j'ai su que nous allions à l'Opéra avec elle, l'autre semaine, j'ai fait appel à tout ce que j'ai de courage... Je suis allée chez elle... Je lui ai parlé... Ne m'en veuillez pas! Je ne me suis pas plainte de vous. Je n'en ai pas le droit. Je mourrais, plutôt que de vous manquer ainsi... Mais vous ne pouvez pas trouver que je n'avais pas le droit de la prier de m'aider un peu, de me conseiller...»