Lorsque Paluau se retrouva tout seul avec sa femme, une demi-heure après cette conversation, dans le coupé qui les ramenait, la fièvre de ce dialogue, si court, mais si chargé, pour lui, de souvenirs et d'espérances, de regrets et de désirs, le brûlait encore. A cette impression d'enivrement se joignait, pour l'augmenter, celle de la soudaineté de cet éclat. Une telle explosion de sentiments, et si violents, devait le laisser comme déconcerté, d'autant plus qu'elle était aussi imprévue qu'instantanée. Le trait principal du caractère de cet homme était une contradiction intime et radicale entre la vie qu'il avait menée et sa nature. Les grandes lignes assez nobles de son visage devaient à cette anomalie une physionomie tantôt exaltée et tantôt souffrante qui lui donnait un air de héros de roman, au lieu qu'il était tout simplement le descendant très représentatif d'une longue lignée de seigneurs terriens, un homme destiné par tout son tempérament à cette existence de château, à la fois primitive et conventionnelle, large et monotone, occupée et paresseuse. Le hasard avait voulu que, privé de son père tout jeune et maître de sa fortune, il vînt à Paris, où sa sœur était mariée. Il s'y était laissé prendre, comme beaucoup de ruraux, par cet attrait du mouvement qui leur fait paraître morne et insipide la régularité de la campagne. Très bien apparenté, très riche, avec une belle tournure et une naturelle élégance de manières, il était entré aussitôt dans ce courant de la haute vie, qui emporte vers la passion et ses orages tant de destinées faites pour la famille et l'habitude. Il avait eu plusieurs aventures. Sa liaison avec Mme de Séricourt avait été la plus flatteuse et la dernière. Pourtant l'arrière-fonds de l'hérédité était si fort chez lui qu'il n'était pas devenu un Parisien. Il n'en avait acquis ni les qualités d'aisance et de légèreté, ni la sécheresse positive. De même qu'il restait timide—parce qu'il se savait malgré tout un peu provincial,—avec un air facilement altier, il était resté sensible et sincèrement épris de droiture, de rectitude et de loyauté, dans des situations aussi fausses que celle qu'il avait occupée trois ans chez les Séricourt. Cela devait faire et faisait une âme obscure et trouble sous des dehors de calme et très incohérente sous des apparences de force. Pour de tels hommes, le mariage, qui semble une sagesse, est en réalité une très dangereuse épreuve. Leur complication déroute la confiance. Ils intimident leur femme par leur manque de transparence morale; et ils risquent d'arrêter à jamais chez elle l'élan spontané et l'expansion. Le silence appelle le silence, comme la vérité appelle la vérité, et le silence produit naturellement le malentendu. Déjà, sans qu'il en eût reconnu la cause dans son propre caractère, Paluau sentait que sa femme ne lui était pas complètement intelligible. Il n'y avait jamais eu de scènes entre eux, et ils ne vivaient pas cœur contre cœur. L'ayant épousée sans entraînement, moins encore par raison que sous l'influence de sa mère, il n'avait pas su voir que Cécile, elle, l'aimait profondément, passionnément, et qu'elle n'osait ni ne savait le lui dire. Il ne voyait pas non plus que, depuis les huit semaines qu'ils étaient à Paris,—campés dans son ancien appartement de garçon et en train de préparer leur installation définitive,—la mélancolie de la jeune femme s'accroissait chaque jour. Il n'est que juste d'y insister: avant cette foudroyante surprise d'émotion qui l'avait, ce soir, fait parler à Mme de Séricourt comme il lui avait parlé, il n'avait jamais manqué ni en actes ni en discours à ce pacte d'honneur que le mariage représente toujours à un homme élevé dans certains principes. Ce soir marquait donc pour lui une date ineffaçable, celle du premier parjure: le rendez-vous demandé à son ancienne maîtresse, et accordé par elle, dans ces termes, avec ce regard, c'était l'infidélité, certaine, toute proche, déjà commise, et le mari coupable en éprouvait le remords dans cette voiture où son bras frôlait le bras de sa femme; où il la sentait respirer, bouger, vivre. Ces sensations contradictoires se mélangeaient dans le plus violent tumulte intérieur. Ce brusque et irrésistible désir pour son ancienne maîtresse, la stupeur de l'éprouver si intensément et de l'avoir avoué si brutalement, l'appréhension du chemin où il venait de s'engager et son incapacité, il le sentait d'avance, à s'en retirer, quels événements et qui faisaient courir dans ses veines le frisson de trop d'émotions passées! Il allait revivre, il revivait déjà toute son existence parisienne, dont il avait eu la nostalgie à son insu après en avoir eu la lassitude. En même temps, il ne pouvait se défendre d'une véritable honte à se constater si déloyal et vis-à-vis de qui? De cette enfant de vingt ans qui portait son nom, à laquelle il n'avait pas un reproche à faire, dont il avait pris la vie,—et il allait la trahir, il l'avait trahie!... Tant de mouvements du cœur et de si passionnés le contraignaient de se taire. Comme s'il eût craint que même ses yeux dénonçassent ses pensées, il regardait machinalement, à travers la portière, les maisons closes profiler leurs façades muettes sous le reflet des becs de gaz, les passants attardés en train de se hâter sur le trottoir, d'autres voitures venir en sens inverse. Il n'observait pas que sa compagne, après avoir essayé de lui poser quelques questions auxquelles il n'avait répondu que par des monosyllabes, le regardait avec des prunelles dont il aurait eu peur. Il ne s'y lisait que la plus craintive, la plus passionnée des supplications, mais une supplication si angoissée, si douloureuse qu'elle supposait chez la jeune femme qui sentait ainsi la divination de son malheur,—jusqu'où?...

Le coupé allait de la sorte, traversant au grand trot de son cheval ce vaste quartier de Paris qui sépare l'Opéra de l'extrémité de la rue Saint-Dominique, pas très loin de la place des Invalides, où habitaient momentanément les Paluau. L'absorption du jeune homme dans ses pensées avait été si entière qu'il éprouva presque le saisissement d'un somnambule réveillé par un choc, lorsqu'étant rentré dans l'antichambre et se préparant, comme il faisait d'habitude, à se retirer dans la pièce qu'il s'était réservée,—son ancien cabinet de travail où on lui préparait chaque soir un lit, dissimulé le jour dans un canapé,—sa femme lui dit, d'une voix qu'il ne lui connaissait pas:

—«Maurice, j'ai à vous parler. Il faut absolument que je vous parle...»

Il fut bien obligé de lever les yeux sur elle, cette fois. Il vit qu'elle était pâle et tremblante. Il pensa qu'elle soupçonnait tout et il pâlit lui-même. Il essaya pourtant de plaisanter.

—«Il est tout près d'une heure,» répondit-il; «il serait plus sage d'aller vous reposer. Nous aurons le temps de causer demain.»

—«Non,» dit-elle, «ce soir... Demain je ne serais pas sûre d'avoir encore la force... Je l'ai maintenant. Je viens d'avoir trop mal. Je vais renvoyer ma femme de chambre. Venez chez moi...»

Il y avait dans cette imploration, proférée à voix basse, pour que le valet de pied, debout près de la porte d'entrée, ne l'entendît pas, une telle ardeur; la physionomie de Cécile, d'ordinaire immobile et si aisément insignifiante, s'éclairait à cette seconde d'une telle flamme; une si impérieuse volonté émanait d'elle que l'ancien amant de Mme de Séricourt n'eut plus de doute. Elle ne soupçonnait pas. Elle savait. Il répondit:

—«Je serai chez vous dans un instant.»

Il avait voulu s'accorder ce dernier répit pour se ressaisir et assurer son attitude dans une explication, qui, au demeurant, ne pouvait porter que sur son passé. Évidemment quelqu'un, ami ou parent, avait dénoncé à sa femme la liaison de ses dernières années de célibat. Une lettre anonyme avait dû être écrite. Cécile l'avait observé durant la soirée. Cet entretien en tête à tête dans le fond de la loge avait provoqué une crise de jalousie aiguë. Du coup tous ses instincts d'indépendance s'insurgèrent dans le jeune homme. Les cinq minutes qu'il passa dans sa chambre avant de se diriger vers celle de sa femme suffirent à changer l'équilibre si instable de son âme. S'il avait eu, tout à l'heure, dans la voiture, un secret remords à l'idée de la trahir, quand il la croyait si naïvement confiante, cette jalousie devinée chez elle avait endurci soudain son orgueil d'homme. Et puis,—ces petites impressions animales sont si étrangement déterminantes durant ces scènes d'intimité conjugale,—elle venait, dans cette antichambre, quand elle l'avait interpellé ainsi, de lui paraître de nouveau, comme pendant la soirée, si gauche et si lourde, si engoncée par sa robe trop riche, si peu plaisante malgré sa jeunesse. Le masque de sang que la chaleur du théâtre lui avait mis aux joues et sur le front s'empourprait encore de son émotion nouvelle... Enfin, lorsqu'il se présenta devant elle, comme il l'avait promis, la plus sèche irritation nerveuse le dominait. Il était décidé à ne supporter aucun reproche, dût cette première explication aboutir au départ de Cécile le lendemain. Le fantôme de sa délicieuse amie de l'autre année traversait de nouveau sa pensée et l'ensorcelait à distance. Il l'avait revue, en esprit, assise sur le divan de la loge, puis sur le canapé de damas rouge, à côté de lui. Contre de tels souvenirs que pouvaient les reproches qu'il lisait d'avance sur la bouche tremblante de l'épouse légitime, sinon lui donner cette horrible sensation de la chaîne qui paralyse tout chez l'homme, même la pitié?

Il la trouva, assise sur un fauteuil, les bras pendants, la tête abandonnée, et qui pleurait. Elle lui fit signe de la main qu'il attendît, qu'elle allait lui parler, qu'elle ne pouvait pas en ce moment. Puis, quand elle se reprit enfin, sa première phrase fut si différente de ce que prévoyait le mari déjà plus d'à moitié perfide, qu'il en demeura immobile d'étonnement: