—«Pourquoi?... Mais parce que vous ne pouvez pas ne pas savoir ce que l'on a répété partout...». Elle hésita une seconde, puis résolue, comme quelqu'un qui accomplit un pénible devoir. «Ah! si c'était vrai, je ne vous en parlerais pas. Mais il faut que je vous en parle. J'en ai le droit, puisque je sais, oui, je sais que ce n'est pas vrai. Je sais que vous êtes un honnête homme et que vous n'auriez pas supporté, vous si fier, de vivre, comme je vois vivre tant de gens à Paris, que je méprise, dans un mensonge de chaque heure, de chaque minute... Je sais que vous ne vous seriez pas mêlé du mariage du fils de votre maîtresse... Car voilà ce que l'on a dit, que Mme Le Hélin était votre maîtresse... On n'a pas fait que le dire. On l'a écrit... Oui, mon ami, il s'est rencontré des personnes assez infâmes pour envoyer à Henry des lettres non signées, lui dénonçant sa mère, et vous nommant. Et pas une fois, entendez-vous, mais plusieurs... La dernière de ces lettres est venue quelques jours après notre mariage. C'est presque heureux, et les méchants lui ont rendu service, sans le savoir, en saisissant ce moment pour le frapper. Cette lettre, il n'a pas pu me la cacher. De me parler a chassé du moins de son esprit tout soupçon. Pensez donc. Il avait beau croire en sa mère, croire en vous, les premières lettres l'avaient impressionné. C'était une obsession, m'a-t-il dit, et dont il avait eu tant de mal à triompher! Mon pauvre cher Henry!... Depuis que je l'ai lue, cette abominable lettre, je n'ai eu qu'un souci constant, qu'il ne pense plus jamais rien sur sa mère et rien sur vous... Oh! Je n'ai pas eu beaucoup de peine. Ma belle-mère est si charmante, vous êtes un si brave homme, Guchery, et Henry est si tendre!... Mais le vieux mot sur la calomnie, vous savez, est trop vrai. Il en reste toujours quelque chose... La preuve, c'est qu'il m'a dit, il n'y a pas deux mois,—et s'il ne se rongeait pas de temps à autre, à mon insu, de pareilles idées ne lui viendraient même pas:—«Je suis bien sûr maintenant que ces atroces lettres avaient menti...»—«Tu en as donc jamais douté?» Lui ai-je demandé.—«Non,» m'a-t-il répondu, «mais enfin, maman est libre, et Guchery ne l'épouse pas. C'est une preuve, cela, et indiscutable...»—«Et quand il l'épouserait,» lui ai-je dit, «où serait le mal?...»—«Nulle part,» a-t-il repris, «mais, tout de même, cela me fait bien plaisir qu'il ne l'épouse pas...»—«Comprenez-vous maintenant pourquoi j'ai été bouleversée quand vous m'avez annoncé ce projet de mariage, tout à l'heure?...—Je vous en supplie, mon ami, avant d'y donner suite, pensez à ce que je viens de vous raconter... Et ne m'en veuillez pas d'avoir été si franche avec vous. Je n'ai pas su me retenir. Il y va de la paix de son cœur, et pour toujours... Je le sens. Je le sais...»

—«Ah!» s'écria Guchery douloureusement, «j'avais bien deviné qu'il avait quelque chose, à plusieurs reprises... C'était donc cela... Mais qui a pu écrire ces lettres? Qui? Mais qui?...»

—«Taisez vous,» interrompit la jeune femme en mettant son doigt sur ses lèvres: «j'entends ouvrir la porte. On vient... C'est lui... Je vais vous prouver que je n'exagère rien... Laissez-moi lui parler, et, quoi que je dise, ne me démentez pas. Seulement, regardez-le...»

C'était, en effet, Henry Le Hélin qui entrait dans le salon. Louise avait déjà repris la petite boîte de soldats de plomb, abandonnée tout à l'heure, et elle paraissait absorbée dans son attention à la suspendre aux branches, tandis que Guchery, assis auprès d'elle sur une chaise, s'efforçait de dominer l'émotion dont le bouleversaient les paroles qu'il venait d'entendre. Le nouveau venu ne prit même pas garde à leur trouble. Il arrivait, portant dans ses bras d'autres paquets qu'il commença de déplier, après avoir serré la main affectueusement à son vieil ami, et il disait à sa femme:

—«J'ai trouvé des jouets si amusants que je les ai achetés... Comme tu as bien fait de venir, mon bon Guchery! Louise ne voulait pas t'inviter.—«Ce sera une corvée pour lui,»—disait-elle,—et moi je lui disais:—«Je suis sûr qu'il s'amusera.»—Ce n'est qu'une fête d'enfants, mais les enfants, c'est toute la vérité de la vie... avec l'amour,» ajouta-t-il, et il attira sa femme à lui, pour la baiser au front, puis, tendant la main à Guchery: «Et avec l'amitié...»

—«La nôtre ne lui suffit pas cependant,» dit la jeune femme, en se dégageant de l'étreinte de son mari. «Imagine-toi qu'il est venu me parler, mais devine de quoi?... Tu n'y es pas?... D'un projet de mariage pour lui...»

—«Il veut se marier?...» dit Henry et le même éclair de douloureuse méfiance que l'amant de la mère avait vu passer dans ses yeux, à diverses reprises, y alluma soudain son étrange lueur, et sa voix tremblait un peu pour demander: «Et avec qui?...»

—«Il n'a pas voulu me la nommer», reprit vivement Louise, «d'autant plus, encore une fois, que ce n'est qu'un projet. Tout ce que je lui ai arraché, c'est qu'il s'agit d'une vieille fille, pardon, enfin d'une demoiselle qui n'est plus toute jeune, et par laquelle il prétend qu'il sera très bien soigné... Je lui ai dit:—«Nous vous défendons de vous faire soigner par d'autres que par vos amis Le Hélin...» Et elle insista: «Suis-je dans le vrai?...»

—«Tu es dans le vrai», répondit Henry. Son visage exprima un tel soulagement que Guchery comprit combien tout était exact dans ce que lui avait dit la jeune femme, et, se forçant à sourire, comme un homme qui raille sa propre folie, il répéta, en s'adressant à elle:

—«Oui, Louise, tu es dans le vrai...»