—«Où va-t-elle?...» Cette question n'eut pas plus tôt traversé l'esprit de Jeanne qu'elle y avait répondu mentalement comme auraient fait neuf cent quatre-vingt-dix-neuf Parisiennes sur mille.—Où donc peut aller une jolie femme de trente ans et qui se cache?...—Était-il possible pourtant que Valentine, la sévère et prude Valentine, fût vraiment en train de se diriger vers un rendez-vous coupable, ou d'en revenir? Tout dans son caractère protestait contre une pareille hypothèse. Mme de La Node le savait mieux que n'importe qui, ayant été élevée avec elle, et se trouvant, pour des raisons qui n'étaient pas à sa gloire, au courant des plus intimes secrets de l'existence de sa cousine. Mais quand une femme n'est pas une honnête femme—et Jeanne n'en était pas une—elle ne croit jamais sans réserves à l'irréprochable vertu d'une autre. Que le plus léger indice la mette sur la voie de ce que l'argot du monde appelle «un paquet», et vous la verrez, fût-ce à propos de sa meilleure amie, déployer un génie de soupçon aussi flétrissant que celui d'un vieux magistrat. C'étaient certes des riens et qui pouvaient s'expliquer si simplement: ce refus de sortir à deux, ce prétexte de visites, puis cette entrée dans ce grand magasin! Il suffisait que Mme de Chaligny n'eût pas trouvé la ou les personnes qu'elle allait voir, ou bien qu'en passant rue de Rivoli, devant la principale façade de l'immense maison de nouveautés, l'idée d'un achat en retard lui eût traversé la mémoire. C'était un rien encore, cette mise effacée, ce voile épais, ce glissement presque furtif à travers la foule... Et déjà cette si vague, cette si gratuite hypothèse d'un mystère criminel contre-balançait, dans l'esprit de Jeanne, la longue expérience qu'elle avait de la nature de Valentine, puisqu'elle la suivait de loin, maintenant, et sans l'aborder. Elle la vit, marchant toujours de ce pied qui va droit vers son but, sans une distraction, sans un arrêt, s'engager de galerie en galerie et gagner enfin une porte écartée du magasin, presque à l'angle de la rue Saint-Honoré, en face de la rue Croix-des-Champs. Mme de Chaligny, au moment de pousser l'énorme battant vitré, fut prise dans un groupe d'arrivants. Elle dut attendre une minute et elle se retourna. La poursuivante, qui n'était qu'à quelques mètres, n'eut que le temps, pour n'être pas surprise en flagrant délit de son ignoble espionnage, de se retourner elle-même et de s'absorber dans la contemplation d'un lot d'objets de cuir étalés devant elle. Valentine de Chaligny ne l'avait-elle pas vue, ou bien, l'ayant reconnue, ne s'était-elle pas crue reconnue? Toujours est-il que Jeanne, lorsqu'elle regarda de nouveau, n'aperçut plus les ailes grises du chapeau, son point de repère dans cette course à deux à travers la cohue. Le soupçon grandissant continuait de la posséder avec tant de force qu'elle courut, plutôt qu'elle ne marcha, vers la porte, assez vite pour qu'arrivée sur le trottoir son regard circulaire, et qui fouilla trois rues à la fois, saisît la silhouette à la poursuite de laquelle elle s'acharnait. Mme de Chaligny parlementait avec le cocher d'un fiacre évidemment arrêté au passage. Cet homme retenait son cheval impatient au milieu de la rue Saint-Honoré, tout en écoutant l'adresse que lui donnait sa nouvelle cliente, la main sur la portière ouverte. Il fit le geste d'avoir compris. Les ailes grises s'engouffrèrent dans la voiture. La petite main referma la portière, et le cheval partit dans la direction du Louvre, si vite que Mme de La Node désespéra de trouver sur place un véhicule qui lui permît de suivre la piste où le plus inattendu des hasards la jetait. Elle héla un premier cocher qui passait, puis un second. A son appel ils opposèrent, celui-là un insolent silence, l'autre un imperceptible haussement d'épaules. Ils avaient tous deux leur voiture occupée.

—«Que je suis sotte!...» se dit la petite baronne. «Je ne la rattraperais plus maintenant... Il faudrait savoir si elle est sortie de chez elle avec ses chevaux et ses gens...» Et, obéissant machinalement à l'instinct de police soudain éveillé en elle par cette rencontre, elle longeait déjà le trottoir qui va vers la place du Palais-Royal. Elle se préparait à passer la revue des équipages qui attendaient à la queue leu leu. Elle n'eut pas besoin d'une longue recherche pour reconnaître, debout parmi les autres domestiques en livrée qui stationnaient devant la grande porte, Jean, le valet de pied de la marquise. Un peu plus loin le cocher Joseph, assis sur son siège, maintenait les deux chevaux bais, attelés au coupé officiel. Valentine avait exécuté la classique manœuvre. Elle était descendue de sa voiture à cette entrée pour assurer un alibi à son emploi d'après-midi, en vertu de l'aphorisme du Misanthrope sans repentir: «Avant d'arriver où elle ne veut pas être vue, une femme qui sort va toujours où elle veut qu'on la voie.»—Et, encore une fois, où donc peut aller une jolie femme, et de ce rang, qui ne veut pas qu'on la voie?...

II

HISTOIRE ABRÉGÉE D'UNE LONGUE HAINE

Pour comprendre quels sentiments une pareille découverte soulevait chez Jeanne de La Node, il est nécessaire de préciser une situation de fait, déjà indiquée, et une situation de cœur plus essentielle encore. Certains actes sont par eux-mêmes si graves qu'ils semblent toucher la limite de notre culpabilité. Ils peuvent s'aggraver cependant encore, par la malice des sentiments qui nous y ont poussés. On l'a deviné à travers les lignes du début de ce récit: à la date où cette histoire commence, Mme de La Node avait une liaison avec Norbert de Chaligny, le mari de Valentine. Cette liaison durait depuis plus d'une année. Si l'on pense que les deux cousines n'étaient pas seulement apparentées par le sang,—étant les filles des deux frères,—mais qu'elles ne s'étaient jamais quittées; qu'elles avaient grandi ensemble, débuté dans le monde ensemble, et que cette intimité s'était accompagnée, qu'elle continuait de s'accompagner de ces chatteries de langage et de manières, la grâce caressante des amitiés féminines,—peut-être jugera-t-on que cette perfidie dépassait de beaucoup la mesure de ces coquets délits mondains, qui se commettent quotidiennement sous le nom jadis si grave, aujourd'hui très insignifiant, d'adultère. Le vrai crime de cette aventure n'était pourtant pas là, dans une trahison que la faiblesse d'un cœur surpris, un mariage mal assorti,—Jeanne était séparée de son mari depuis trois ans,—un amour partagé, pouvaient expliquer. Le motif véritable de la faute était pire que cette faute. Il tenait tout entier dans la plus mesquine, dans la plus dissimulée des passions, mais c'est la plus violente dont les natures sèches soient capables: Mme de La Node n'aimait pas Chaligny, elle haïssait Valentine, et depuis leur lointaine enfance, pour des raisons si profondes, si mêlées aux arrière-replis de sa personnalité, qu'elle les avait ignorés d'abord elle-même. Elle n'en était pas très consciente encore aujourd'hui. On ne s'avoue pas aisément que l'on envie quelqu'un,—le mot hideux de cette énigme morale est prononcé,—car c'est s'avouer à la fois une infériorité par rapport à celui que l'on envie, et la présence en soi d'un sentiment avilissant. Mais quelque déguisement que prennent nos bas instincts, leur vilenie n'en subsiste pas moins sous les formes hypocrites dont nous les habillons à notre propre regard, et c'était bien l'insupportable crispation de tout l'être devant la félicité d'un autre être que Jeanne avait commencé d'éprouver auprès de Valentine, dès l'enfance, quand elles étaient deux petites filles qui couraient dans les allées du parc, leur natte dans le dos. Cette même crispation, elle l'éprouvait à trente ans, maintenant que leur vie à toutes deux était faite,—«si injustement!» pensait Mme de La Node. De la destinée de sa cousine, Jeanne ne voyait que les réussites, de la sienne propre que ses échecs. En pensant et sentant ainsi, elle se trompait. Mais l'envie ne se trompe-t-elle pas toujours quand elle imagine la joie d'autrui? C'est là son premier châtiment: elle l'exagère, et en souffre davantage. Elle se trompe aussi le plus souvent quand, ensuite, elle essaie d'organiser le malheur qui doit la venger. Neuf fois sur dix, ses efforts, faussés par la haine, atteignent précisément le résultat contraire. La mise en lumière de ces deux lois, assez consolantes dans leur pessimisme, servira de moralité à cette analyse d'une crise aiguë traversée par un ménage parisien dans la première année du vingtième siècle.

Comme tant de nos mauvais sentiments, cette envie de Jeanne pour sa cousine s'était insinuée dans son cœur sous ces apparences de délicates susceptibilités, qui nous permettent de mal agir en nous en excusant. Les pères des deux cousines étaient frères, je l'ai dit plus haut; ils s'appelaient,—d'après la funeste coutume française qui détruit la noblesse en multipliant les titres de courtoisie, au lieu que toute la maison devrait être titrée dans un seul membre, son représentant,—l'un le comte, l'autre le vicomte de Nerestaing. Valentine était la fille de l'aîné. Celui-ci avait hérité le magnifique donjon familial qui porte leur nom et qui partage, avec ceux de Rambures et de La Tour-Enguerrand, l'honneur d'être en Picardie la plus intacte des forteresses construites contre l'invasion anglaise. Nerestaing date de 1338, de l'armistice même que le pape Benoît XII imposa au roi Édouard III. Les partages, en attribuant cette merveille d'architecture médiévale au chef du nom et des armes, avaient relégué le cadet dans une gentilhommière avoisinante, échue aux Nerestaing par la libéralité d'un allié: les Saulaies. Jeanne y était née. Ses plus lointains souvenirs d'enfance lui montraient le pauvre castel—un ancien pavillon de chasse—où elle grandissait, et, par contraste, la seigneuriale demeure où habitait sa cousine. Ses impressions rétrospectives se précisaient. Elle se revoyait, toute petite encore, allant chercher Valentine, dont la mère venait de mourir, pour l'emmener passer quelques semaines dans ces modestes Saulaies. Son oncle allait voyager, afin de distraire son désespoir. Il avait perdu sa femme d'une façon presque foudroyante, en pleine fleur de jeunesse et de santé. C'est là, dans le séjour de l'orpheline auprès d'elle, que Jeanne avait commencé de souffrir. Elle avait toujours eu quelques-uns de ces incorrigibles défauts qui tiennent à la réaction la plus involontaire de notre système nerveux. Elle les gardait encore à trente ans, sous sa roideur jouée. Elle était impulsive et facilement désordonnée, inégale et capricieuse, remettant sans cesse au lendemain la besogne de la veille, perdeuse et gâcheuse; enfin une de ces machines nerveuses mal ajustées où les médecins modernes voient volontiers un type fruste de demi-hystérie. Sa mère, qui ne connaissait pas cette commodité des excuses physiologiques, lui avait toujours reproché ces fâcheuses dispositions. La présence de Valentine sous leur toit multiplia ces réprimandes, à cause de la comparaison. Celle qui allait devenir la gentille châtelaine du glorieux Nerestaing était en effet l'enfant la plus régulière, la plus réservée, la plus mesurée, une petite dame déjà; et sa tante, gagnée par son charme, se prit à la vanter à sa propre fille, avec une imprudente partialité, en même temps que, par une pitié naturelle, mais non moins imprudente, elle prodiguait à l'enfant sans mère les plus indulgentes gâteries. L'irrésistible et secret instinct d'antipathie presque animale qui avait rendu insupportables à Jeanne ces éloges et cette tendresse se justifiait trop, chez la fillette de treize ans, par la jalousie de l'affection maternelle. Cette aversion avait été si vive qu'un jour il lui était arrivé, seule dans la chambre de Valentine, de tacher d'encre les cahiers rangés sur la table, de déchirer les effets pendus dans l'armoire, de jeter par terre et de piétiner le portrait de sa cousine, follement, furieusement. Après dix-sept ans révolus, elle se rappelait quelle honte avait brûlé ses joues et son cœur quand Mme de Nerestaing l'avait surprise à cette honteuse occupation de vengeance. Et ç'avait été sa cousine qui avait demandé pardon pour elle et obtenu sa grâce. Ce méfait avait eu du moins cet avantage: Valentine partait presque aussitôt pour aller chez une autre de leurs parentes. La mère avait compris.

Par une anomalie, étrange au premier regard et qui apparaîtra comme bien logique à la réflexion, cette jalousie conçue pour Valentine fut la cause que, pendant leurs années de jeunesse, Jeanne se rapprocha d'elle plus étroitement. Envier quelqu'un, c'est y penser. C'est sentir par lui. C'est par un de ces détours déconcertants, si familiers à notre nature émotive, éprouver à la fois l'attrait et l'aversion de sa présence. L'envie n'est pas d'abord, elle n'est jamais la haine pure. C'est plus ou c'est moins, puisqu'il s'y mélange forcément une admiration, douloureuse, involontaire, révoltée, mais une admiration tout de même, par suite une façon d'amour. Ainsi s'expliquent, dans l'existence des artistes, par exemple, où cette passion compliquée a son domaine propre, ces alternatives d'engouement et de diffamation entre rivaux, aussi sincères que contradictoires. De leur treizième à leur dix-huitième année, Jeanne fut persuadée qu'elle n'avait pas de meilleure amie que Valentine. C'était vrai, en ce sens qu'aucune de ses compagnes de cette époque ne lui donna des impressions aussi fortes. Soit qu'elle subît la fascination des jolies qualités de sa cousine, soit qu'elle se rebellât contre elles, intérieurement, avec une amertume irritée, cette cousine lui fut toujours, intimement, intensément vivante, à chaque heure, à chaque minute. Quand elles entrèrent toutes deux dans le monde, l'attrait l'emporta, pour un temps assez long, dans cette sensibilité mal équilibrée, par cette raison que Jeanne eut alors, pour la première fois, plus de succès que Valentine. Celle-ci, qui n'avait pas cessé de primer tant que les jeunes filles se mouvaient dans un cercle étroit, par le sérieux vrai, la délicatesse simple, l'harmonie, la suavité de tout son être, passa soudain au second plan lorsqu'elles commencèrent de figurer sur un autre théâtre. Il y avait dans Valentine un goût du silence, de l'effacement, et dans Jeanne un instinct de séduire, un appétit de briller, qui devaient faire de l'une la plus méconnue des comparses, dans une première visite, un premier dîner, un premier bal, et attirer sur l'autre cette attention superficielle, mais grisante, dont tant de coquettes naïves sont trop aisément les victimes, dans cette époque de transition où la femme s'éveille au désir de plaire. Le résultat fut que Jeanne se maria, dès cette année de leur commun début,—et la première. L'avidité de ce triomphe, le plus flatteur entre jeunes filles, ne fut pas étrangère à la facilité avec laquelle elle répondit «oui» à la demande du baron de La Node. Il faut ajouter que ce mariage représentait tout l'idéal que des parents un peu grisés, eux aussi, du succès de leur fille, pussent désirer chez un fiancé, en cet an de grâce 1890: une tournure élégante, un beau nom, de la fortune, et ce prestige qu'exercent, malgré tout, même sur des gens de la meilleure compagnie, quand ils ont beaucoup vécu en province, les «personnalités parisiennes». Jules de La Node faisait courir. Il était du Jockey. Il figurait au premier rang de cette coterie qui mène la mode à Deauville l'été, dans les chasses de Seine-et-Marne ou de Seine-et-Oise en automne, à Pau ou sur la Rivière en hiver, et au printemps à Paris,—ce Paris, qui va de la place Vendôme à Longchamp. Jeanne s'était vue, par avance, menant cette vie de fêtes perpétuelles, qui est réellement, pour leur malheur, le plus souvent, celle des jeunes femmes lancées dans le même tourbillon. Son orgueil de réussite, lors de ses fiançailles, était si profond, si complet, qu'il acheva de fermer la vieille blessure d'envie. Ces cicatrices-là sont, hélas! toujours si près de se rouvrir! Jamais auparavant, jamais depuis, elle n'avait autant aimé sa cousine. Elle était sur le point de la plaindre, en comparant le brillant avenir qu'elle se forgeait par avance, au sort encore incertain de l'effacée Valentine. Plus tard elle devait en vouloir à l'autre de cette pitié, comme d'une duperie.

Il n'est que juste de le reconnaître à sa décharge, et pour expliquer, sinon excuser les âcretés de ses désillusions: si un tel mariage, malgré ses apparences séduisantes, avait beaucoup de chances de n'être pas très heureux, il en avait beaucoup de n'être pas très malheureux. Il s'en conclut tant de pareils, qui sont du moins tolérables. Or celui-là fut très malheureux. Jeanne n'eut qu'un enfant, un fils qui naquit dans des conditions difficiles. Il fallut le sacrifier pour la sauver. La maternité lui était refusée pour l'avenir. Son mari, qui essayait, comme tant de ses camarades, d'élargir la marge de son budget en déplaçant et replaçant sans cesse les quelque douze cent mille francs qui constituaient leur fortune liquide, se trouva pris, coup sur coup, dans plusieurs spéculations désastreuses. Il joua pour réparer ses pertes, et perdit davantage. Il dut demander des signatures à sa femme. Celle-ci les donna d'abord; puis, conseillée par ses parents, elle refusa de renouveler des sacrifices où son indépendance aurait sombré. Ces questions d'argent devinrent, pour ce ménage sans enfants, auquel une quotidienne dissipation interdisait toute vie morale, le principe de discussions bientôt violentes et qui dégénérèrent en disputes. De scènes en scènes, la séparation s'imposa. Elle fut prononcée avant la fin de la septième année de ce beau mariage et «si sympathique», comme avait dit le compte rendu des journaux spéciaux, lors de la célébration. Il y avait presque quatre ans de cela, et Jeanne s'attendait sans cesse que son mari demandât une dissolution plus complète du lien conjugal, pour se rendre libre entièrement, et réparer, par une nouvelle union, sa fortune plus d'aux trois quarts détruite. Elle s'y attendait, et quoique les idées religieuses qu'elle prétendait professer lui fissent une obligation de résister à un tel projet, elle le désirait. L'article 310 du Code civil qui permet à l'un des deux époux de faire transformer un jugement de séparation de corps en jugement de divorce, après un certain délai, faisait l'objet de ses continuelles méditations; car à elle aussi, cet article ouvrait la porte à un second mariage, qui eût contredit ses attitudes, que sa famille eût blâmé, que la société eût mal accepté. Tout ne valait-il pas mieux que cette précaire existence, à un second étage de la rue Barbet-de-Jouy, où elle était venue se réfugier, avec trente-deux pauvres mille livres de rentes,—ce qu'elle dépensait pour sa toilette, dans les débuts de sa vie de femme,—et à deux pas du somptueux hôtel qu'occupait sa cousine, devenue la marquise de Chaligny?

C'était là, en effet, pour Jeanne, la lame brisée dans la blessure, la pointe enfoncée dans le plus intime de son amour-propre, presque de sa chair: à chacun des désastres de sa vie avait correspondu une chance heureuse dans l'existence de Valentine. Au moment même où Mme de La Node accouchait, dans les tortures, de ce fils aussitôt perdu, Valentine se fiançait inespérément avec Chaligny, et, tout de suite, elle venait habiter dans ce véritable palais de la rue de Varenne, digne pendant de l'historique Nerestaing, dont elle était maintenant propriétaire. Un an après, elle y donnait naissance à une fille; puis, une année plus tard, à un garçon, qui vivaient, eux, qui grandissaient, eux, et dont la grâce eût fait la fierté de tout foyer. Et voici que, coup sur coup, des héritages inattendus apportaient à l'heureuse mère une opulence qui dépassait les plus exigeantes ambitions formées pour ses enfants. Aussi oisif que La Node, lancé comme celui-ci dans les hautes et mouvantes régions du sport et de la mode, Chaligny s'était trouvé aussi bon administrateur de ses revenus que l'autre avait été gaspilleur des siens. Il possédait cette entente avisée de ses intérêts qui s'associe moins rarement qu'on ne le croit à ces existences de luxe et de prodigalités. Tous les gens riches ne se ruinent pas, et une fortune qui se conserve veut un talent, comme une fortune qui s'acquiert. Elle suppose ce don de bien calculer, qualité dont la présence ou l'absence n'a rien à voir ni avec notre intelligence, ni même avec nos mœurs. La preuve en est que le sens de la conservation de l'argent acquis se rencontre dans le demi-monde le plus corrompu et le plus ignare, aussi bien que dans la plus correcte bourgeoisie et la plus cultivée. Chaligny ne jouait pas sur un cheval qu'il ne gagnât; il ne donnait pas à son agent de change un ordre d'achat que la valeur ne montât; et il était médiocre cavalier, médiocre boursier. Il se connaissait peu en objets d'art, et il ne se trompait guère sur un bibelot. Et ainsi du reste. Bref, à mesure que le ménage des La Node allait se désagrégeant, celui des Chaligny allait se fortifiant, se développant, s'épanouissant, au moins dans ces manifestations extérieures qui font dire au public: «Ce sont des gens heureux!...» Comment l'ancienne envie n'aurait-elle pas reparu, plus forte elle aussi, plus développée, plus épanouie dans le cœur de la cousine, séparée, ruinée, vaguement déclassée déjà, et qui pouvait se prononcer chaque jour, en passant, dans son coupé de remise loué au mois, avec marchandage, devant la porte de l'hôtel princier de la rue de Varenne, le: «Pourquoi elle, et non pas moi?» murmuré jadis toute petite, à la vue des quatre massives tours à mâchicoulis du donjon de Nerestaing?