Dangereuses paroles, mais elles seraient demeurées sans doute inefficaces comme tant d'autres soupirs de jalousie jetés à chaque minute dans ce Paris de luxe et d'ostentation, par tant de vanités humiliées, que supplicie la vision de l'opulence étalée d'autrui! Le malheur voulut que Valentine, ou bien ne devinât pas ces sentiments chez sa compagne d'enfance, ou bien qu'elle éprouvât, les devinant, un magnanime besoin de les guérir à force de bonté. C'est la pire faute que l'envié puisse commettre à l'égard de l'envieux. Certains procédés très généreux, par la supériorité morale qu'ils démontrent, exacerbent encore la funeste passion. Dans le cas présent, ils avaient cet autre danger qu'ils consistaient surtout, de la part de la parente comblée, à sans cesse associer la parente moins fortunée aux facilités de sa vie. Déjeuners, dîners, courses en ville, loges de théâtre, séjours à la campagne,—tout était prétexte à Valentine pour épargner à Jeanne une petite dépense, pour lui procurer un petit plaisir. Elle ne réfléchissait pas qu'avoir toujours Mme de La Node auprès d'elle, c'était la mettre toujours auprès de son mari. Rien de plus propice aux séductions que ces intimités entre un homme jeune et une jeune femme qu'un demi-cousinage rend naturellement familiers; qui s'appellent par leur petit nom, sortent en tête-à-tête à la campagne, sans que nul s'en étonne; s'écrivent quand ils sont séparés; s'habituent enfin aux menues privautés de l'amour dans une amitié, bien vite troublée, si l'un des deux y apporte des pensées qui ne soient pas d'une droiture et d'une simplicité absolues. La tentation était trop forte pour Jeanne de prendre une revanche, après tant de secrètes humiliations, en dérobant à Valentine une part du cœur de Chaligny. Telle fut la première ambition d'un instinct de vengeance féminine, déjà très perfide dans sa relative innocence. Ces désirs d'une influence sentimentale ne vont guère sans un rien de coquetterie physique, et ce manège a pour inévitable effet d'éveiller chez celui qui en est l'objet l'émoi ingouvernable des sens. Une fois sur cette route, la coquette et son complice ne peuvent plus répondre d'eux-mêmes. L'obscur et redoutable animalisme qui gouverne, en dépit de nos orgueils et de nos complications, les rapports de l'homme et de la femme, se déchaîne dans sa brutalité foncière. L'on a voulu préoccuper le mari d'une rivale, l'intéresser, le troubler,—et l'on se réveille, comme il était arrivé à Jeanne de La Node, la maîtresse de celui avec qui l'on prétendait seulement jouer,—et pas davantage.

Il y avait plus d'un an que cette coupable liaison s'était nouée, et, au lieu de rencontrer, dans ce triomphe sur sa cousine bafouée et trahie, un apaisement à ses haines, la traîtresse les y avait envenimées. Par une contradiction qui démontre bien le caractère bâtard de l'envie, l'absolue confiance de Valentine, qui aurait dû flatter la rancune de Jeanne, l'avait aussitôt exaspérée. Ce rôle de dupe, pris comme il était par Mme de Chaligny, s'ennoblissait de trop de délicatesse, de trop de pureté. Cette régulière, cette harmonieuse, avait une manière de ne pas voir le mal qui ne permettait pas la moquerie. Elle ne le soupçonnait même point, parce qu'elle ne l'avait jamais ni fait, ni même pensé. Le monde, qui commençait à s'apercevoir de l'intrigue engagée entre Chaligny et Jeanne, ne croyait pas sans réserves à l'aveuglement de la marquise. «Elle ne veut rien voir,—à cause des enfants...», disait-on. Mme de La Node, elle, savait combien il lui avait été aisé d'abuser une femme qui se serait mésestimée de supposer sa compagne d'enfance capable d'une infamie. Elle savait aussi ou, mieux, elle sentait que cette situation, ridicule pour toute autre, d'une épouse trompée dans sa famille la plus proche, presque sous ses yeux, ne provoquait dans leur société aucune épigramme contre Valentine. Les méchantes langues mélangeaient, malgré elles, à leur ironie sur une telle naïveté, l'expression irrésistible d'une estime forcée. Les plus cruels disaient: «Chaligny a bien raison, sa pauvre femme est si ennuyeuse!...» ou encore: «C'est entendu, cette petite Chaligny est vertueuse, elle est jolie, elle est douce, elle est parfaite. Et elle n'a pas su retenir son mari? C'est sa faute, tant pis pour elle...» Ces propos et d'autres pareils, où l'on reconnaîtra l'humeur du monde contre une perfection qui déconcerte son pessimisme facile, marquaient le terme extrême de la malveillance. Ils n'empêchaient pas que la marquise n'eût autour d'elle une atmosphère d'un respect de plus en plus déférent et que son heureuse rivale ne perçût à toutes sortes de petits signes un commencement de déconsidération. Une jeune femme, dont on sait qu'elle a un amant, est aussitôt traitée par les autres femmes avec une curiosité, et par les hommes avec une attention, également insultantes. Elle devine, dans les regards de celles-là, l'intérêt, jaloux et méprisant à la fois, qui les attache aux aventures clandestines, et, dans les regards de ceux-ci, le secret espoir d'une galanterie possible. Contre cette condamnation de sa faute par la lucidité polie des salons, la femme qui aime n'a qu'un refuge: le bonheur qu'elle donne. Il n'avait pas fallu un long temps à Jeanne pour constater que Chaligny n'était pas heureux par elle et pour deviner que l'obstacle à ce bonheur venait des sentiments gardés par cet homme,—à qui? A l'épouse même qu'il trahissait. Beaucoup de maris infidèles sont ainsi: leur ménage ne satisfait plus cet appétit de passion et de changement qui reste à tant d'hommes de leur jeunesse plus libre. La familiarité quotidienne a engourdi, comme émoussé l'amour. Il arrive même, c'est encore un cas fréquent, que l'existence côte à côte, au lieu d'accroître la fusion des cœurs, l'a diminuée, et que, pour se voir tous les jours, les époux ne se voient plus. Que la femme soit trop pudique, trop réservée, l'homme gauche et susceptible, comme étaient Valentine et Norbert de Chaligny, des silences dans l'intimité s'établissent, à une profondeur étonnante qui explique seule tant d'inexplicables malentendus. Mais si ces impressions de monotonie et de froideur laissent celui qui les éprouve au foyer conjugal, à la merci des pires caprices des sens et même du cœur, ce foyer qu'il déserte n'en est pas moins le coin sacré auquel il tient par ses plus fortes fibres. Il trompe sa femme, et elle reste celle qui porte son nom, la mère de ses enfants, la compagne à laquelle il réserve dans sa pensée une place unique. Il lui ment et il la respecte. Il l'outrage en secret, et ses égarements ne l'empêchent pas de mettre à part, très à part de ses maîtresses d'un instant, l'associée de ses heures vraies et sérieuses. Voilà les sentiments auxquels Jeanne de La Node n'avait cessé de se heurter dans le cœur de son amant durant ces douze mois de leur liaison, avec quelle irritation constante, on le devine, avec quel empoisonnement de la vieille blessure! Se permettait-elle de formuler la moindre observation critique qui pût toucher à Valentine, même de loin? Une ombre passait sur le visage de Chaligny, où elle discernait trop nettement une sévérité à son égard. Faisait-elle une allusion à la possibilité que leur intrigue fût découverte par leur dupe? L'angoisse des yeux de son complice lui disait le prix qu'il attachait à l'estime de sa femme. Quand elle avait saisi un signe de cette persistante affection de Norbert pour celle qu'elle haïssait maintenant d'une haine accrue de remords, Jeanne redoublait de coquetterie vis-à-vis de lui. Elle essayait de prendre davantage cet homme, et elle était contrainte de s'adresser en lui aux plus obscures faiblesses de son être. Elle tentait de se l'attacher par la sensualité. Dans ce brutal domaine elle était la plus forte, et cette évidence, en la rabaissant à ses propres yeux, excitait davantage son envie.

Mesure-t-on, maintenant, le retentissement que devait avoir dans cette âme, toute rongée, toute minée par des réflexions de cet ordre, cette soudaine découverte: Mme de Chaligny n'était pas ce qu'elle paraissait? Elle avait un secret dans sa vie? Cette irréprochable épouse, que son mari se pardonnait à peine de tromper, courait Paris en fiacre, tandis que ce mari la croyait gardée par ses gens? Elle s'échappait vers des rendez-vous clandestins, en laissant sa voiture à la porte d'une maison à plusieurs entrées—comme Jeanne faisait elle-même, quand elle allait retrouver Chaligny? Cette hermine de vertu dont l'éloge l'avait tant humiliée, toute petite fille, et l'humiliait plus cruellement aujourd'hui, n'était qu'une hypocrite et qu'une comédienne?... Était-ce possible?

III

PREMIÈRES SAPES

Était-ce possible?—Jeanne avait trop besoin de répondre «oui» à cette question pour que sa pensée ne se tendît pas, aussitôt et dans les instants qui suivirent, à ramasser en bloc les quelques arguments qui pouvaient confirmer cette inespérée, cette foudroyante découverte. Une fièvre l'avait saisie à la vue de Valentine fermant la portière du fiacre qui l'emportait vers un coin caché de ce vaste Paris, si peuplé de mystérieux asiles. Du coup, cette équipée de sa fière cousine avait réhabilité la maîtresse de Norbert à ses propres yeux en rabaissant l'autre au même niveau. Et maintenant qu'elle avait constaté, par l'abandon de l'équipage officiel à la porte du grand magasin, que son premier soupçon était le juste, son excitation était si vive qu'elle ne se sentit pas capable d'attendre,—la chose eût été si naturelle,—que Mme de Chaligny reparût, pour vérifier son attitude, la questionner peut-être, à coup sûr jouir de son embarras. Il lui eût suffi de se mettre dans le coupé abandonné, de façon qu'à la minute de sa rentrée, après sa course clandestine, la marquise la trouvât en face d'elle et fût contrainte d'avouer tacitement sa faute par sa seule confusion. Une telle action comportait un sang-froid dont Jeanne ne gardait pas l'énergie. Elle montrerait trop par son trouble qu'elle avait espionné sa rivale. Celle-ci, avertie de la sorte, et une fois le premier sursaut passé, se dominerait. Mise en défiance, elle prendrait garde de dépister toute surveillance qui pénétrât son secret plus avant. Non. Pour arriver à savoir si vraiment Valentine cachait, elle aussi, un bonheur défendu dans sa vie, la première condition était que la rencontre d'aujourd'hui restât ignorée d'elle. L'instinct de Jeanne de La Node, dans l'étonnement de cette révélation, fut donc de fuir le regard de sa cousine et de rentrer chez elle. Elle y méditerait le plus sûr moyen de ne pas perdre le fil qu'une fantastique chance mettait dans ses doigts. Il lui sembla imprudent que même une personne de leur connaissance la rencontrât dans le voisinage de ce grand magasin, tant elle appréhendait que sa présence là, cette après-midi, fût dénoncée à Mme de Chaligny. Elle ne reconquit un peu de calme qu'au moment où, remontée dans sa voiture à elle, elle eut dit à son cocher de la ramener rue Barbet-de-Jouy.

—«Est-ce possible?...» se répétait-elle tandis que le cheval de louage allait le long des Tuileries d'abord, puis sur le quai, et par le pont de Solférino. Quoi qu'elle en eût, tant de preuves de délicatesse données par Valentine depuis leur lointaine enfance s'élevaient dans son esprit, plaidaient pour la soupçonnée, luttaient contre la flétrissante hypothèse suggérée soudain par l'indice implacablement accusateur. Il y a pourtant des femmes qui font des charités cachées. Si Valentine allait chez des pauvres, tout simplement, et sans sa voiture, parce que ces pauvres, par exemple, habitaient un quartier perdu, où son équipage eût causé un scandale, où ses gens eussent risqué d'être insultés?... Dans ce cas, serait-elle entrée dans le magasin comme une coupable, habillée de couleurs sombres, craignant visiblement d'être suivie? En serait-elle sortie avec cette hâte et dans ces conditions? Les quartiers les plus humbles, aujourd'hui, avoisinent un boulevard, une place, un square, où une femme riche et généreuse vient avec ses chevaux, quitte à prendre là une autre voiture... «Mais si Norbert lui a défendu ces charités?... C'est bien facile à savoir. Je n'ai qu'à le lui demander, à lui...» La main de Jeanne esquissa le geste de serrer la petite poire dont l'appel communiquait avec le siège. Elle voulait donner au cocher l'ordre de s'arrêter en route à l'hôtel de la rue de Varenne. Telles étaient les commodités que les prérogatives du cousinage assuraient à son adultère. Elle laissa retomber la boule de caoutchouc, sans l'avoir pressée: «Ce serait la livrer, si elle est coupable. Cela, je ne le ferai pas...» Une toute première tentation,—pas même, l'ombre de l'ombre d'idée d'une dénonciation—venait d'effleurer sa pensée. Le même sentiment qui, depuis des années, la rendait envieuse de Valentine l'avait aussitôt inclinée à une attitude de générosité. Elle s'y roidit, non sans une nuance de l'habituelle aigreur: «Je ne le ferai pas...», se répétait-elle, et elle se disait encore: «A quoi bon d'ailleurs? Est-ce que je ne sais pas que Norbert ne s'occupe jamais de ses sorties? Il a en elle une confiance si absolue. Je l'avais aussi... C'est égal. On n'agit pas comme je viens de la voir agir, sans de bien graves raisons... Car enfin, elle pouvait être vue par quelqu'un d'autre que moi et qui ne serait pas si indulgent... Où allait-elle?... Ah! je le saurai. Mais comment?»

La nuit tombait, et Mme de La Node était rentrée chez elle depuis plusieurs heures, qu'à travers les multiples occupations de cette fin d'après-midi:—écrire des billets, recevoir quelques visites d'intimes, vaquer à sa toilette du soir,—elle n'avait pas cessé de se poser cette question, sans trouver la réponse: «oui, comment?» De telles enquêtes sont déjà malaisées à un homme qui a pourtant ce privilège de se glisser partout presque inaperçu. Elles sont quasiment impossibles à une femme jeune, jolie et un peu élégante. Songez donc. Il lui est interdit de sortir de chez elle habillée dans des toilettes qui ne soient pas de son rang. Cette seule nécessité limite son champ d'action d'une manière terriblement étroite. Restent les agences privées, dont les prospectus, avec promesse de discrétion et de célérité, arrivent de temps à autre, par les soins de la poste, aux diverses personnes qui figurent, à un titre quelconque, dans un des annuaires du monde parisien, grand ou petit. Jeanne connaissait trop le danger de pareils procédés, grâce aux propos des hommes de cercle parmi lesquels elle vivait depuis dix ans, pour s'exposer de gaieté de cœur à des risques certains d'exploitation, peut-être de chantage. Révéler à des policiers véreux son passionné désir de savoir le secret de sa cousine, autant les mettre sur la voie d'un autre secret, le sien. Ces obstacles, dressés devant la curiosité du monde, expliquent comment tant d'histoires devinées et colportées sous le manteau demeurent toujours invérifiées, partant niables. Peu de personnes prennent, à les connaître dans leur détail exact, un intérêt assez grand pour passer outre à tant de difficultés. La plupart restent dans une incertitude qui leur permet de rapporter pêle-mêle de justes indices et d'infâmes calomnies, en soulageant leur conscience par les phrases classiques: «Après tout, ce n'est peut-être pas vrai!...—S'il fallait croire tout ce que l'on raconte!...—Moi, je n'en ai rien vu, et on est si méchant!...» formules pires, dans leur fausse indulgence, que les médisances qu'elles ont la prétention d'atténuer. Elles attestent trop ce qu'il y a de léger dans les cruautés de salon, et comme l'indifférence s'y mélange à la férocité. Mais ce n'était pas en face d'un méchant propos que se trouvait Mme de La Node, c'était devant un fait, et gros de tant de conséquences! Comment l'élucider, à elle seule, sans se hasarder dans aucune compromission dangereuse, quand elle avait à lutter contre une finesse de femme si avisée qu'un incroyable concours de circonstances avait seul mis sa plus proche parente, presque sa sœur, sur cette piste si vague, si perdue déjà? Cette recherche représentait une tâche à décourager toutes les patiences, mais pas celle d'une envieuse. Lorsqu'un peu avant huit heures la petite baronne sortit de chez elle pour aller dîner en ville chez des amis communs, les Guy de Sarliève,—elle devait justement y retrouver Valentine,—sa résolution de tirer au clair l'énigme soudain surgie à son horizon était aussi irrévocable qu'un serment corse, et sa première action déjà arrêtée.

Cette ardeur d'une chasse commençante—la plus forte des sensations pour les nerfs d'une Parisienne de sa classe, prisonnière de si monotones habitudes—donnait à sa beauté, d'ordinaire un peu maussade, une animation singulière. Ses yeux bruns, auxquels manquait souvent le regard, avaient de l'éclat; son teint, habituellement sans fraîcheur, avait du coloris; toute sa personne, volontiers tendue et sèche, de la vitalité et du mouvement. Son impatience de revoir sa cousine l'avait fait se rendre un peu trop tôt dans la maison où elles dînaient, si bien que cette nervosité était portée à son plus haut degré quand Mme de Chaligny, qui par hasard arriva la dernière, entra, suivie de son mari, dans le hall où les convives,—quatorze en comptant les nouveaux venus—étaient réunis. La marquise avait cette physionomie de douceur et de réserve qu'elle savait garder même dans l'apparat d'une grande toilette qui mettait à nu, comme celle-ci, ses fines épaules pleines, ses jolis bras à peine duvetés, sa nuque délicate et robuste, toute la grâce épanouie de sa trentième année. C'était la tendresse que cette charmante tête aux cheveux blonds, éclairée par ces prunelles d'un bleu si caressant,—et c'étaient la pudeur et la pureté. Elle portait, ce soir-là, une toilette de forme Louis XIII, d'une tonalité rose un peu éteinte, avec des incrustations de guipure ancienne, des nœuds de satin et des ferrets de diamants. La manière dont elle se coiffait, en deux épais bandeaux d'où s'échappaient, sur le front, de petites boucles, s'harmonisait à cette toilette. Elle rappelait ces portraits du premier tiers du dix-septième siècle, qui réalisent si complètement le type exquis de la Française d'autrefois, par un alliage unique de finesse et de distinction, de féminilité et de raison, de gentillesse et d'honnêteté.

—«Est-elle délicieuse, cette petite Chaligny!...», dit quelqu'un derrière Mme de La Node, «et faut-il que Chaligny soit un fou pour ne pas le voir, puisqu'il paraît qu'il court!...»