C'était le duc d'Arcole qui parlait ainsi, en s'adressant à son voisin, lequel se trouvait être un des frères Mosé, le comte Abel, l'un des Parisiens les plus avisés du Petit Cercle, aussi avisé que Lucien d'Arcole est étourdi. L'excuse de ce brave colonel au nom glorieux est que, même en permission, il ne pense qu'à son régiment. Il n'avait pas pris garde que la maîtresse de Chaligny, et qu'il savait telle, était devant lui. Un léger coup de coude que lui donna Mosé l'avertit soudain de sa «gaffe». Jeanne, qui les voyait l'un et l'autre dans un coin de sa glace, put remarquer, et ce geste pourtant bien dissimulé de Mosé, et que d'Arcole rougissait un peu. De constater, à de très petits indices, comme ceux-là, que son aventure avec le mari de sa cousine était soupçonnée, l'irritait toujours. Il lui fut presque intolérable à cet instant que cet éloge de cette cousine enveloppât une expression, même contenue, du blâme dont elle se sentait frappée par le monde. Elle aurait voulu pouvoir crier à Mosé, à d'Arcole, à toutes les personnes présentes, qui toutes, elle en était sûre, avaient entendu parler de sa faute et en avaient parlé: «Oui, Chaligny est mon amant. C'est vrai, il trahit sa femme avec moi. Mais demandez-lui donc, à elle, vers quel rendez-vous elle allait aujourd'hui, en fiacre, à trois heures?...» Elle aurait voulu la crier aussi, cette phrase vengeresse, à Chaligny, qui s'avançait vers elle maintenant pour la saluer, avec cet arrière-fonds de gêne dans ses prunelles, qu'elle y devinait si souvent, lorsqu'ils étaient en public. Elle n'avait jamais pu s'habituer à des remords, trop insultants pour leur liaison, et contre lesquels ses caresses seules étaient souveraines,—le temps qu'elle les donnait à cet amant si enivrable à la fois et si insaisissable. Elle aurait voulu la crier aussi, la phrase sans réplique, à Valentine, dont la sérénité douce contrastait vraiment d'une manière par trop impudente avec son action de la journée, si cette action était coupable. Mais n'était-ce pas un aveu de culpabilité que sa réponse à la question insidieuse que lui posa presque aussitôt Mme de La Node,—premier pas sur le chemin d'une enquête qui, de perfide, devait si vite devenir dénonciatrice?
—«J'avais espéré un peu que tu changerais d'idée,» avait-elle commencé «et que tu me ferais signe, ce matin, pour que nous sortions quand même ensemble. J'ai presque attendu un mot de toi...»
—«Je te prendrai demain, si tu veux», repartit Valentine. «Aujourd'hui, je n'ai pas eu une minute. J'avais trop de choses en retard. La semaine prochaine, nous chassons à Pont-sur-Yonne...»
—«Je comprends, tu mets tes visites au courant. Où es-tu donc allée?»
—«Oh! dans dix endroits, et il n'y en a que deux où j'aie laissé des cartes. Tout mon monde y était, et pense que ce sont presque tous des étrangers. C'est leur saison. On se demande ce qu'ils viennent faire à Paris, si c'est pour ne pas quitter leur hôtel...»
On annonçait le dîner, comme la jeune femme résumait ainsi son emploi d'après-midi,—et quel joli sourire, si enfantin, si frais, qu'il semblait impossible qu'un mensonge pût l'accompagner! Les deux cousines se séparèrent. Mme de Sarliève, en sa qualité de maîtresse de maison, aurait cru manquer au devoir de l'hospitalité envers deux personnes, soupçonnées d'un bonheur clandestin, quand elle les avait chez elle, si elle ne leur avait pas donné une occasion de passer une heure de plus à côté l'une de l'autre. Aussi avait-elle réservé à Chaligny le plaisir de conduire Mme de La Node à table, très naturellement. C'est le quotidien procédé, à Paris, des femmes légères, quand elles veulent s'assurer la réciprocité,—et des femmes honnêtes, quand elles veulent recruter des assidus à leur salon. Elles se trompent quelquefois en croyant ainsi être agréables à leurs convives. Il arrive que ces complaisances retardent et forcent des amants brouillés à subir le plus douloureux voisinage. Il arrive aussi qu'elles froissent certaines sensibilités ombrageuses, comme une indélicatesse. C'est trop leur montrer que l'on connaît les dessous de leur vie. Chaligny appartenait à ce groupe des amoureux susceptibles. Vingt fois Jeanne l'avait vu, à des dîners pareils, s'asseoir auprès d'elle de cette même façon morose, avec les gestes énervés d'un homme qui souffre d'une situation fausse. Et, vingt fois, elle lui avait dit, pour le reprendre, et se prouver son empire, de ces phrases d'aguichage tendre, comme celle qu'elle lui murmura, de la pointe de ses lèvres, en s'asseyant à table, dans le premier brouhaha de l'installation:
—«C'est un bonheur pour moi de vous avoir là, pour un peu de temps. Nous ne nous sommes pas parlé vraiment de la semaine...»
—«Vous savez bien que ce n'est pas ma faute,» répondit-il. «J'ai chassé tous les jours...»
—«Et je sais bien aussi que cela ne vous prive guère,» fit-elle coquettement. «Vous aviez l'air si mécontent lorsque Emmeline vous a demandé de me conduire à table...»
—«Je vous respecte,» répliqua-t-il, «et je ne pouvais pas ne pas être mécontent... Nous ne dînons plus jamais dehors sans que nous soyons voisins. Je sais trop ce que cela signifie...»