—«Je ne l'aimais pas,» répondit-elle.

Elle avait donné cette raison de son refus à un établissement—aussi prodigieux pour elle que jadis, pour Lauzun, l'union avec la cousine du roi,—de son même petit air posé et ferme. Ce n'était pas le sublime sacrifice d'une étalagiste de grands sentiments. C'était l'affirmation presque ingénue d'une manière d'être qui lui semblait très simple, celle d'une fille qui a la conscience de se suffire par son propre travail et qui se mariera d'après son cœur. La maison Campbell lui versait tant par mois pour ses services d'écuyère, comme si elle n'eût pas appartenu à la famille du patron. Sur cette somme, elle s'habillait, payait sa pension à son père très régulièrement, se blanchissait, et elle trouvait encore le moyen de mettre quelque argent de côté. Jules ne douta pas une seconde qu'en lui parlant de cette offre de mariage et de sa réponse, elle ne lui dît la vérité. Pourtant, il n'eut pas de cesse qu'il n'eût aussi tiré au clair l'histoire du bijou offert par le Rajah.

—«Et l'on m'a conté quelque chose encore,» dit-il, sans chercher d'autres procédés diplomatiques pour poser sa dernière question. «Oui,» insista-t-il, «que si vous aviez voulu, vous seriez maintenant Ranee aux Indes. C'est bien le nom que l'on donne aux femmes des Rajahs?»

—«Je n'aurais jamais cru que l'on pût tant s'occuper d'une pauvre petite Hilda Campbell,» dit-elle en riant à belles dents. «Moi, Ranee? Mais je n'ai jamais quitté l'Europe. Il est vrai que nous avons eu en pension, ici, les chevaux d'un des Rajahs qui étaient allés au dernier jubilé de la reine... Il a passé six mois à Paris, avant de retourner en son pays. Il a donné, à mon père et à Jack, en s'en allant, des épingles de cravate étonnantes, et, à moi, un diamant, mon seul diamant!—Pour devenir la Ranee de ce Rajah, il aurait fallu me faire mahométane. Il était musulman.»

Un détail eût achevé de convaincre de son absolue sincérité un plus défiant qu'un amoureux de vingt-cinq ans, trop épris, d'ailleurs, pour ne pas être crédule. Cet entretien achevé, elle montra une totale absence de curiosité sur ceux ou celles qui avaient communiqué ces renseignements—ou d'autres, qu'il n'avait pas dits—à son interlocuteur. La pure enfant était si forte de son innocence, qu'elle ne pensait pas à se défendre contre les calomnies. Elle ne les imaginait pas comme possibles, même quand on les lui rapportait. Surtout, elle n'imaginait pas que son compagnon de promenade y eût prêté attention une minute. Elle pensa qu'il les lui avait répétées, pour en rire ensemble. Ainsi avaient-ils fait.

Quand ils se séparèrent, ce jour-là,—comme tous les jours et suivant une espèce de convention tacite,—de façon à revenir rue de Pomereu chacun de son côté, à un quart d'heure de distance, elle eut, pour lui dire adieu, son regard habituel, si droit, si franc, et rien de cette insistance inquisitoriale qui laisse deviner, chez une femme accusée, l'anxiété de savoir s'il reste encore, dans celui qu'elle aime, un doute contre elle. Elle était trop sûre qu'en fouillant son passé, semaine par semaine, heure par heure, son pire ennemi n'y découvrirait rien qui permît de seulement l'incriminer. Pour la première fois, à cet instant-là, et comme il la contemplait s'éloignant sous les branches, si souple et si fine, aux balancements de la croupe de sa monture, le plus chimérique des projets traversa l'esprit si influençable du fils de la douairière de la rue de Monsieur. Le soleil, perçant à travers les feuillages, découpait, sur le sable de l'allée, une dentelle mouvante de points d'ombre et de points de lumière. Ce même réseau de reflets obscurs et de clartés vives enveloppait l'amazone et son cheval en train de disparaître, et Maligny songeait:

—«On se donne beaucoup de mal pour arranger, dans le monde, des mariages qui tournent mal... Ne serait-il pas bien plus sage de donner son nom à une créature comme celle-là, si vraie, si naïve, si pure?... La Guerche n'aurait-il pas mieux fait de suivre son idée et d'épouser cette petite que d'aller prendre cette grue d'Hélène qui, un de ces matins, le trompera avec Gorrevod l'aîné, si ce n'est déjà fait?...» Il venait à peine d'acquérir la preuve de la légèreté avec laquelle on déchire, à Paris, une réputation de femme, et il s'empressait d'ajouter foi à d'autres propos de club et de bar sur le ménage d'un de ses camarades. «Avec une Hilda, on serait sûr, au moins, de n'être pas trahi... Une Hilda? Mais on n'épouse pas une pauvre petite Hilda Campbell, comme elle a dit... On n'épouse pas? Pourquoi? C'est ce que je me demande... Pourquoi?... Parce que la vie est arrangée en dépit du bon sens. C'est l'œuvre du diable devenu fou, racontait cet autre... Décidément, mon cousin Gorka n'a pas tort, avec son éternel nitchevo. Vivons toujours. Il arrivera demain n'importe quoi...»

Il faut avoir le courage de traduire, en langage vulgaire, ce mystérieux nitchevo du steppe. Dépouillé de sa grâce slave, il est l'équivalent de l'affreux vocable de l'argot parisien: le je m'en fichisme des cabarets de Montmartre et des petits théâtres. C'est la raison pour laquelle les Polonais et les Russes, que le hasard amène à vivre à Paris, y prennent si vite leurs grandes lettres de naturalisation. Tous ils sont plus ou moins atteints de cette étrange maladie qui est comme une anesthésie morale. Des bords de la Vistule ou de la Volga, ils passent à Maxim's ou aux Folies-Bergère, et ils y sont aussitôt chez eux. Il est curieux d'observer, au contraire, qu'après des années de vie parisienne, un Anglo-Saxon, même de médiocre moralité, reste dépaysé dans cette atmosphère des allures faciles et du plaisir goûté au jour le jour, qui est celle, non pas de toute la France ni même de Paris tout entier, grâce à Dieu,—mais du Paris où l'on s'amuse. L'Anglo-Saxon se déprave avec lourdeur, avec sérieux, si l'on peut associer des mots qui semblent jurer d'être rapprochés. Il n'arrive jamais à la désinvolte gaie dans les habitudes et les sentiments. Qu'est-ce, alors, quand il est demeuré intact dans son rigorisme d'outre-Manche! Peu s'en faut qu'il ne considère cette légère façon de pratiquer l'antique conseil:

Glisser, mortels, n'appuyez pas,

du regard dont les fidèles du Covenant jugeaient les débauchés des cavaliers. Quelle mission donnait Cromwell à ses gouverneurs militaires? D'exécuter les rebelles, sans doute, mais, surtout, de faire observer le repos du dimanche, d'empêcher les combats de coqs et les courses de chevaux, de fermer les maisons de boisson, de jeux et de rendez-vous. Le Protecteur et ses partisans avaient cet état d'âme que caractérisent si bien ces lignes de l'écrit trouvé dans le chapeau de Felton, l'assassin du duc de Buckingham: «Que personne ne me loue pour l'avoir fait, mais que plutôt tous s'accusent eux-mêmes, comme ayant été la cause de ce que j'ai fait. Car, si Dieu ne nous avait pas rendus sans cœur pour la punition de nos péchés, cet homme n'aurait pas été si longtemps impuni...» Et qu'avait donc fait le favori du malheureux Charles Ier que d'être, comme a dit un de ses historiens, et qui n'est pas suspect, «beau, présomptueux, magnifique, léger avec hardiesse, également incapable de vertu et d'hypocrisie»?... Mais, précisément, cette légèreté hardie, cet audacieux sourire de défi aux sévérités du scrupule, ont toujours froissé les consciences puritaines plus encore que le péché. Cela soit dit sans assimiler les impardonnables fautes d'un ministre d'Etat comme l'élégant, mais funeste Georges Villiers, avec les imprudences d'un Jules de Maligny, compromettant, sans trop s'en soucier, une «pauvre petite Hilda». Soit dit aussi sans comparer davantage la sombre haine d'un meurtrier politique et l'aigreur d'un John Corbin. On l'a deviné: ces réflexions se rapportent à l'effet produit sur le cousin de miss Campbell par les assiduités du nitcheviste de la rue de Monsieur.—Osons créer ce mot, pour ne pas en employer un plus sévère, à l'égard d'un étourdi, qui se serait fait pardonner bien d'autres égarements par le charme de son naturel, préservé à travers tout.—Mais un Anglais, et un Anglais amoureux, ne connaît pas ces indulgences-là, lorsqu'il s'agit d'un rival, et qu'il peut satisfaire la plus passionnée jalousie sous forme de jugement moral. Ce devait être le cas du cousin de miss Campbell, en cela, très logique. Non moins logique était l'aimable nitcheviste en se sentant un peu gêné par cette haine, même dans son insouciance, lui qui ne savait pas se passer de sympathie. Les jours allaient et, avec l'intimité grandissante, cette gêne grandissait devant le reproche muet que dardaient les sévères prunelles de ce rude et rogue Corbin. Ce regard pénétrant allait, malgré le nitchevo et ses indifférences, troubler, chez le jeune homme, le coin profond d'honneur qu'il portait en lui, en dépit de lui-même. Un petit fait qui aurait dû le rassurer, semblait-il, augmentait encore ce malaise. Dans les tout premiers temps, il lui arrivait, au Bois, soit qu'il galopât seul à la rencontre de Hilda, soit que la jeune fille et lui trottassent ensemble, d'apercevoir soudain, surgissant au détour d'un sentier, l'écuyer et son falot profil à la Don Quichotte. Maintenant, ces rencontres ne se produisaient plus jamais. Corbin se cachait-il pour épier les deux jeunes gens? Ou bien affectait-il, au contraire, de s'effacer, afin de laisser la place libre à un rival préféré? A une question, jetée comme au hasard, sur cette absence, assez singulière, en effet, de la part de quelqu'un dont le métier consistait, comme celui de sa cousine, à monter au Bois, la jeune fille avait répondu: