—«Il préfère dresser les bêtes dans le manège. C'est son nouveau, fad, à présent. Mon père et moi, nous croyons qu'il se trompe et que la promenade libre vaut mieux pour des chevaux dont la plupart doivent chasser. Mais, quand John a une idée, là, sous le front, on lui casserait le crâne avant de la lui ôter...»

Son transparent visage était demeuré clair et candide, pour donner, des faits et des gestes de l'excentrique neveu de Bob Campbell, cette explication toute professionnelle. Evidemment, Hilda était de bonne foi. N'avait-elle donc jamais deviné que l'affection de ce taciturne camarade de son enfance s'était transformée avec l'épanouissement de sa beauté? Le personnage était si taciturne, en effet, une si impassible froideur enveloppait tout son être, que Jules n'arrivait pas à se rendre compte, lui non plus, des vrais sentiments que ce garçon portait à la fille de son oncle. En revanche, comment eût-il pu mettre en doute l'aversion de l'écuyer pour lui? Chaque jour, elle se dissimulait un peu moins... Jules arrivait-il le matin? Il voyait les hautes épaules de Corbin disparaître dans les profondeurs d'un box, et il ne pouvait pas s'illusionner: ce soudain intérêt autour de la mangeoire ou des paturons de l'hôte de ce box n'était qu'un subterfuge pour n'avoir pas à le saluer. C'était la moindre insolence du cousin jaloux. A peine sa maigre et osseuse figure s'inclinait-elle quand les circonstances ne lui permettaient pas de faire autrement, si, par exemple, Jules et lui se rencontraient, face à face, dans le bureau de Bob Campbell. Très souvent, Maligny venait y passer une demi-heure, à la fin de l'après-midi, avec l'espérance d'entrevoir de nouveau le sourire ami de Hilda.

Le demi-Slave déployait, à inventer des prétextes pour justifier ces réapparitions rue de Pomereu, une Imaginative toujours en éveil. Tantôt il s'agissait d'un fructueux marché à faire conclure au gros Bob;—tantôt il voulait de lui un tuyau sur une prochaine course;—une autre fois, il avait à le consulter sur un achat de porto; et il apportait avec lui l'échantillon...—Tantôt... Mais à quoi bon énumérer des contes sans intérêt dont le jeune homme aurait pu s'épargner l'invention s'il n'avait tenu de ses atavismes ce goût d'inventer des fables—lust zum fabulieren, disait Gœthe avec un euphémisme tout philosophique!—Qui trompait-il, par ces racontars?... Bob Campbell? Mais le gros Bob l'aurait accueilli du même guttural bonjour quand il serait venu sans prétexte aucun. Pas une seconde, il n'aurait pensé à s'étonner. La présence de Chemineau dans l'écurie justifiait tout. Bob trouvait parfaitement naturelle la visite biquotidienne, triquotidienne, à n'importe qu'elle heure, d'un cavalier à son cheval... Hilda? Mais la sensible Hilda était déjà trop passionnément éprise pour éprouver, devant l'apparition de Jules, autre chose qu'une émotion si douce. Et le motif lui était bien indifférent... Jack Corbin?... Ah! Jack Corbin ne se laissait pas prendre, lui, à ce qu'il appelait tout bas d'«ignobles mensonges». Il n'eût pas été complet dans son type s'il n'eût pas haï la fourberie, petite ou grande. Cette facilité de son heureux rival à justifier ses survenues des fins de l'après-midi par des raisons notoirement fausses indignait le rigide garçon, presque autant que la joie évidente de sa cousine. Il sortait de la pièce avec une brusquerie qui ne pouvait pas, elle, être suspectée de mensonge. Tout au plus s'il ne claquait pas la porte. Les yeux émus de la jeune fille demandaient pardon à Jules, lequel aurait volontiers dit merci au cousin boudeur,—tant ce regard implorateur éclairait ce délicieux visage d'une lumière qui lui faisait chaud à toute l'âme. Ces fraîches lèvres frémissantes lui auraient dit: «Je vous aime...», que cet aveu n'aurait été ni plus certain, ni plus entier, ni plus tendre.

Etant données ces conditions de violente hostilité mal déguisée, on jugera de l'étonnement dont Maligny fut saisi quand, un jour, vers une heure de l'après-midi, le concierge-cocher, qui gardait l'hôtel de sa mère et soignait le cheval, vint l'appeler avec une mine de mystère et lui dire:

—«C'est le milord qui prenait des nouvelles de monsieur le comte, quand monsieur le comte était malade... Il veut absolument parler à monsieur le comte... Il est à cheval. Puis-je mettre sa bête dans l'écurie de Galopin?...»

Sur quels indices ce psychologue de la loge avait-il deviné que son jeune maître s'engageait dans un nouveau roman et qu'à ce nouveau roman le silencieux Anglais était intimement mêlé? Il l'avait deviné, justifiant ainsi la spirituelle boutade de ce délicat et génial observateur que fut Henri Meilhac. Vous rappelez-vous la Mi-Carême? Le viveur Boislambert a tenu, par caprice, un soir de carnaval, la place de portier chez une demi-mondaine dont il est fou. «Ah!» gémit-il, épouvanté des complications qu'il vient de constater dans l'existence de la dame durant cette courte séance de cordon, «j'ai été l'amant de Marguerite pendant vingt-deux mois. J'ai été son portier pendant cinq minutes. Eh, bien! il me semble que j'en ai beaucoup plus appris sur elle, en étant son portier pendant cinq minutes, qu'en étant son amant pendant vingt-deux mois.» Et le portier de répondre, en hochant la tête: «Jugez, monsieur, jugez ce que vous auriez appris, si vous aviez été son amant pendant cinq minutes et son portier pendant vingt-deux mois!...» Le maître Jacques de la rue de Monsieur n'avait peut-être pas une philosophie aussi avertie, passant ses journées à introduire dans la vieille cour du vieil hôtel de vieux messieurs cérémonieux et de vieilles dames du gratin qui n'avaient rien de commun avec Boislambert et Mlle Marguerite. N'empêche. Il avait eu grand soin de venir en personne avertir Jules, et en se cachant soigneusement de la mère. On était au mois de juin, maintenant, et la veuve se tenait avec son fils, comme c'était leur habitude après le déjeuner, par les très beaux jours, dans un petit salon ovale, sur le derrière de l'hôtel. La porte-fenêtre de cette pièce ouvrait sur un jardin, une merveille autrefois, quand, au delà du mur du fond, d'autres jardins verdoyaient, et ainsi de suite, indéfiniment, jusqu'à la rue Vanneau,—alors rue de Mademoiselle,—et, plus loin, c'était l'immense parc de l'actuelle ambassade d'Autriche. Depuis quelques années, une haute cheminée et les hangars d'un grand entrepreneur de menuiserie coupaient cet horizon. Le soleil ne pénétrait plus dans ce jardin qu'à de certaines heures et lorsqu'il était très haut dans le ciel. Sa lumière, alors, touchait le gazon peu ratissé de la pelouse, les allées semées d'herbes sauvages, les arbres rarement taillés des massifs, d'une caresse qui transfigurait cette déchéance. Il pénétrait, ce chaud soleil, dans le petit salon et rajeunissait jusqu'à l'étoffe élimée des bergères, jusqu'aux moulures dévernies des boiseries, jusqu'au visage flétri de la douairière patiemment penchée sur son ouvrage. Justement, à la minute où le concierge était venu, parler tout bas à Jules, elle le regardait, ce fils aimé, par-dessus ses besicles, fumer paresseusement une cigarette, et, comme le vénérable Homère dit naïvement de ses héros, elle se réjouissait dans son cœur. Le séjour, à La Capite n'avait-il pas transformé le jeune homme? jadis, à peine sorti de table, il disparaissait pour ne rentrer qu'à l'heure du dîner,—quand il dînait à la maison,—et repartir, sitôt, le dîner fini. A présent, il semblait que son plaisir fût de tenir compagnie à sa mère, indéfiniment. La bonne dame ne soupçonnait pas quel amour—plus dangereux encore pour l'avenir de son fils, d'après ses idées, que ses précédentes folies,—assagissait les après-midi et les soirées du jeune homme. Elle ignorait quelle silhouette passait et repassait à travers les bleuâtres vapeurs du tabac, tandis qu'il tirait, de son papyros, de lentes bouffées en rêvant de Hilda. Le concierge, lui, ne partageait pas les illusions de la douairière. Il connaissait son jeune maître, d'abord, et puis, il avait eu la mission, plusieurs fois, de conduire Galopin rue de Pomereu. Là, il avait vu la jolie écuyère. C'en était assez pour qu'il crût devoir annoncer, avec ces précautions diplomatiques, la visite du soi-disant «milord». Un détail le confirma dans ses méfiances. Il entendit le fils dire à sa mère:

—«Je reviens tout de suite, maman c'est un de mes amis qui me demande...» Et, à peine hors du salon: «Mais oui, attache le cheval dans l'écurie, et fais monter ce monsieur chez moi...»

—«Un de mes amis?», grommelait le concierge en retournant exécuter cet ordre. «Si ce milord-là a l'air d'un ami, quelle figure ont donc les ennemis?... Il arrivera quelque chose à notre monsieur Jules un de ces jours, à courir toujours... Beau garçon comme il est, il pourrait si bien se marier et nous amener ici une jolie petite comtesse, et riche, encore. On requinquerait l'hôtel, qui en a besoin, et ma loge, par la même occasion... Bon sang de bon sort! Que cet Anglais a l'air méchant!... Pendant que les Iroquois y étaient à le scalper,—car c'est chez les Indiens que ça lui est arrivé, pour sûr,—ils auraient bien dû le finir...»

Tout en monologuant de la sorte, le fidèle serviteur avait traversé la cour. Il était de nouveau devant la porte à transmettre au visiteur la réponse attendue. Le sombre Corbin—si comiquement qualifié de «milord»—offrait, en effet, au regard de son interlocuteur, à cet instant, Une physionomie plus revêche encore, plus bougonne qu'à l'ordinaire. Il ne desserra pas la bouche pour un merci, Quand l'autre lui eut dit qu'il pouvait mettre son cheval à l'écurie, il ne manifesta pas davantage sa gratitude pour cette complaisance, et il se mit en demeure d'attacher lui-même sa bête sans se laisser aider.—C'était couper d'avance tout espoir de pourboire dans l'âme du Caleb de la noble et pauvre maison Maligny.—Un regard de mépris, jeté par l'étranger sur le pauvre Galopin, qui collant son mufle aux barreaux, hennissait de joie à la pensée d'un compagnonnage inattendu, acheva d'exaspérer le susdit Caleb. Aussi, quand il eut introduit le fils de la perfide Albion dans la pièce qui était censée servir de cabinet de travail à son maître, demeura-t-il quelques minutes sur le palier. Sa curiosité—c'était celle des gens de sa condition, et c'est tout dire,—n'allait pas, cependant, jusqu'à écouter aux portes. Il avait une trop haute idée du respect que se doit à lui-même un ancien soldat, décoré de la médaille militaire, qui a l'honneur de servir un comte authentique,—même très désargenté. Mais il était réellement inquiet, de l'entrevue entre «son Monsieur Jules» comme il l'appelait avec une affection vraie, et il écoutait si quelque bruit suspect ne lui arrivait point.

—«Ça se passe plus en douceur que je ne croyais,» dit-il enfin, après avoir constaté le caractère chimérique de ses craintes et, regagnant la loge: «C'est égal, à la place de M. le comte, j'aimerais mieux me marier par-devant le notaire et le curé et avoir ma bourgeoise à moi, comme tout le monde...»