Si aucun éclat de voix ne perçait la cloison derrière laquelle le dévoué Firmin—c'était le nom du vieux soldat tombé de la caserne à la loge—épiait ainsi, l'entretien entre les deux amoureux de la jolie Hilda n'en était pas moins singulièrement vif et passionné. Mais Jack Gorbin était de ces Anglais muets qui soutiendraient un assaut de boxe sans même pousser le classique: Heavens!... Il était entré dans la pièce, avec son éternelle casquette sur la tête. Jules n'avait pas pensé à s'offenser qu'il ne l'otât point, tant cette calotte plate, à courte visière,—d'une étoffe velue et brouillée,—semblait faire partie intégrante de son originale personne. Leurs mains s'étaient pourtant touchées; mais, tandis que Jules tendait la sienne grande ouverte, à peine si Jack Corbin avait allongé un de ses énormes doigts gantés d'une peau jadis rouge, toute noire, maintenant, de la pression des rênes. Puis, à la question de Maligny: «Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur Corbin? Vous savez, si je peux vous être utile, disposez de moi...», il avait simplement répondu par le monosyllabe: «Thanks.» Puis, tirant de sa poche un morceau de papier, il l'avait posé devant Jules. Avec stupeur, celui-ci constata que c'était une bande d'envoi d'un journal. Il lut ces mots, tracés d'une écriture volontairement renversée:

MADEMOISELLE HILDA CAMPBELL
Maison Campbell
Rue de Pomereu
(Personnelle).

Et, commentaire immédiat au libellé de cette adresse, le silencieux cousin avait extrait, d'une autre poche, le journal lui-même, expédié, sous cette bande, à la jeune fille. C'était un numéro d'une de ces feuilles, dites, encore aujourd'hui, du boulevard, quoique le monde des lecteurs et des lectrices, représenté par cette formule au temps des Aurélien Scholl et des Charles Monsalet, des Gustave Claudin et des Xavier Aubryet, ou, moins loin de nous, des Chapron et des Fervacques, n'existe plus d'aucune manière. Mais il se trouve toujours des entrepreneurs de gazettes pour essayer de refaire la «Chronique» et les «Echos» qui réussissaient dans leur jeunesse. Une main perfide avait encadré au crayon rouge un paragraphe de la première page, jeté, entre d'autres tout pareils, dans une colonne étiquetée: A travers Paris, et signée: La Casserole. Jules de Maligny put lire sous ce titre: Ce que l'on voit au Bois de Boulogne..., les lignes suivantes:

«Ce que l'on voit au Bois de Boulogne?... Par ce joli mois de mai, des feuilles aux arbres, des fleurs dans les taillis, des oiseaux sur les branches... Et des amoureux, des amoureux!... La Casserole a retrouvé là un jeune gentilhomme dont la disparition, depuis ces quelques mois, a fait bavarder bien des jolies bouches et soupirer bien des tendres cœurs... Consolez-vous, mesdames, le charmant J... de M... n'est pas mort. Il est plus vivant que jamais, et en train de donner des leçons de français à l'une des plus jolies et des plus blondes misses que nous ait envoyées l'Angleterre. Avec un professeur aussi distingué, la miss, qui sait déjà trotter et galoper, apprendra aussi à marcher. Nous saluons d'avance, en elle, une des plus ravissantes Belles-Petites que le Tout-Cythère aura recrutées, dans ces dernières années. A quand le petit hôtel et la crémaillère?...»

—«Quelle infamie!...» s'écria Jules après avoir parcouru du regard ces vingt lignes, aussi imbéciles qu'abominables. Il devait toujours ignorer quelle rancune ou contre lui ou contre Hilda s'était assouvie par cet entrefilet. Mais, sur le premier moment, il n'acceptait pas cette ignorance, et il continuait: «Je saurai quel est le polisson qui a commis cette, ordure... Et on a osé l'envoyer à miss Campbell, encore?... J'irai au journal. Il faudra bien qu'on me dise le nom de ce drôle. Ou bien, je soufflette le directeur, et je me bats avec lui...»

«Non-sens,» dit Corbin. (Vous reconnaissez le nonsense qui, dans le vocabulaire anglais, signifie absurdité.) Puis manquant, pour une fois, à ses habitudes du parler monosyllabique ou presque,—tant il attachait d'importance à sa démarche et à la circonstance qui l'y déterminait.—«Ce sera un autre aliment pour le gossip voilà tout.» (Vous reconnaissez un nouvel anglicisme et le synonyme à demi argotique de notre potin.)

—«Vous avez raison,» répondit le jeune homme, et, toujours indigné: «On ne peut cependant pas laisser passer de pareilles abominations sans corriger des brigands qui ne respectent rien, pas même l'honneur d'une jeune fille.»

—«Pourquoi vous êtes-vous conduit comme l'un d'eux, alors?», interrompit Jack brutalement.

—«Que voulez-vous dire?...» interrogea Jules, qui se sentit rougir de colère à cette insolence.

—«Ce que je dis.»