—«Non-sens,» interrompit jack, non moins brutalement. «Vous vous donnez des prétextes, pour ne pas faire la seule action qui vous relèverait à mes yeux et aux vôtres, et qui prouverait que vous avez un réel sentiment de votre devoir...»

—«Une action?», demanda Jules, interloqué par ce nouvel assaut de son adversaire. «Laquelle?»

—«Vous en aller,» répondit Corbin... «Oui, vous en aller. Vous êtes riche. Vous êtes libre. Vous pouvez quitter Paris plusieurs mois. C'est le meilleur moyen de rompre sans explication des habitudes dont vous voyez déjà les conséquences...» Il montra, derechef, le journal que ses doigts avaient, dans leur énervement, réduit à l'état d'une loque informe. «Partez, monsieur de Maligny. Si vous restez à Paris, vous retournerez rue de Pomereu, c'est inévitable. Vous n'y retourneriez pas, que Hilda vous rencontrerait au Bois. Vous, l'éviteriez. Elle vaudrait savoir le pourquoi de ce changement... Un voyage, cela dispense de toute explication. Vous partez. Elle sait que vous êtes loin. Elle en conclut que vous ne tenez pas beaucoup à elle. Si elle doit guérir, elle guérit. Vous lui devez cela, monsieur de Maligny, maintenant que vous ne pouvez plus douter qu'elle n'ait commencé de vous aimer... Vous ne l'aviez pas deviné jusqu'ici? Soit. A dater d'aujourd'hui, vous n'avez plus cette excuse... Oui ou non, ferez-vous votre devoir?»

Le jeune homme ne répondit rien. Il marchait d'une extrémité à l'autre de la pièce, sans plus regarder son impérieux interlocuteur. Visiblement il était en proie à un trouble extrême. Tout d'un coup, il s'arrêta devant l'autre, et, les yeux fixés dans ses yeux, il lui dit:

—«Je ferai mon devoir, monsieur Corbin...»

—«C'est bien,» répliqua simplement l'Anglais. Maintenant que le besoin de plaider une cause qui lui tenait profondément au cœur n'excitait plus sa verve oratoire, il redevenait l'homme de peu de paroles qui n'ajoute pas de commentaires inutiles à la réalité du fait. Pourtant, une question lui vint aux lèvres qu'il hésitait à poser. Brusquement, il la formula, avec le même laconisme. «Et quand?», interrogea-t-il.

—«Il me faut quelques jours,» répliqua Maligny. «Je ne suis pas aussi libre que vous semblez le croire... Je vis avec ma vieille mère. Je ne peux partir pour un voyage qu'après l'avoir consultée. Mais je vous répète que je ferai mon devoir. Je vous en donne ma parole d'honneur.»

Il y eut, entre eux, un nouveau silence que l'étrange personnage rompit en disant, avec son guttural accent, ce simple mot:—«Adieu.» Il prit la main de Maligny et il la serra, cette fois, d'une énergique étreinte, comme le premier jour où le sauveur de sa cousine lui avait été présenté. Ce fut le seul signe de son émotion que cette espèce de «coup de pompe,»—comment définir mieux le geste par lequel un féal sujet de Sa Majesté la Reine ou le Roi d'Angleterre vous désarticule l'épaule, pour bien vous prouver la force de sa sympathie?—Puis il disparut de la chambre, toujours sans soulever sa casquette.

—«Je sais le chemin,» avait-il répondu au mouvement de Jules, s'avançant vers la porte pour le reconduire. Déjà, les longues jambes qui lui servaient d'étau à dompter tous les chevaux avaient descendu le vaste escalier de pierre, jadis orné de si belles tapisseries. Il y avait eu là des chefs-d'œuvre exécutés à Beauvais pour Mgr de Maligny, l'évêque de Bayeux, sous la direction d'Oudry, et qui représentaient les principales scènes de Molière. La trace des crochets auxquels ces merveilles furent suspendues existait encore. Quant aux tapisseries elles-mêmes, elles avaient passé l'Atlantique, voici des années. Elles figuraient et figurent sans doute encore dans une des maisons de la cinquième Avenue, à New-York, habitée peut-être,—qui sait?—par un parent des Campbell ou des Corbin, émigré là-bas au dix-huitième siècle et devenu milliardaire!... La vie a de ces fantaisies, plus contrastées que les laines de la rêche étoffe écossaise à laquelle s'était comparé le cousin de Hilda,—ce tweed dont était faite son insoulevable casquette. En fait, n'était-ce pas une de ces fantaisies folles de la vie, que la descente de cet escalier seigneurial par cet écuyer d'outre-Manche, sous le regard de l'arrière-petit-fils d'un des lieutenants du maréchal de Vieilleville,—lui-même le bras droit de Guise, le conquérant de Calais? Et les deux hommes venaient d'avoir quel entretien, gros de quelles conséquences! Firmin, le portier philosophe, ne se doutait pas à quel point il avait raison lorsque, dix minutes plus tard, refermant la porte sur le fantastique visiteur parti au trot allongé de son cheval, il jeta tout haut cette exclamation:

—«Défunt M. le comte en recevait bien, quelquefois, des Anglais!»—L'ancien militaire pensait aux créanciers qu'il avait dû si souvent éconduire. Il les appelait, en franc cocardier, du nom classique qui remonte, disent les historiens de la langue verte, à la captivité du roi Jean. «Ces Anglais-là avaient l'air plus rassurant que celui-ci... Tout juifs qu'ils étaient, ils avaient des mines plus catholiques. Je devrais peut-être avertir Mme la comtesse... Dans ces histoires de garçons, c'est toujours les pauvres mamans qui finissent par écoper...»