[1] Vétérinaire.

[2] Oh! fragment ruiné de la nature!... C'est l'admirable cri de Glocester devant le roi Lear, devenu fou et paré de fleurs sauvages. Lear, IV, 6.

[3] Foreman, chef d'écurie. L'auteur s'excuse ici, une fois pour toutes, n'étant que le greffier des conversations de ses personnages, de l'abus que peut faire John Corbin, des termes professionnels, comme aussi des tournures par trop britanniques de son français: «prenant soin de son bon renom...», «un réel ami...», «un lot de monnaie...», etc., etc.


VI

LES NAÏVETÉS D'UN JEUNE ROUÉ (Suite)

C'était aussi à sa mère que Jules avait pensé aussitôt, on l'a vu, lorsqu'il avait pris, vis-à-vis de Jack Corbin, cet engagement, non moins extraordinaire qu'irréfléchi. L'on n'est pas «ondoyant et divers» au degré où l'était ce charmant et dangereux jeune homme, sans être, en même temps, très impulsif, et l'on n'est pas très impulsif sans être, en même temps, très suggestionnable. De tels caractères seraient entièrement inintelligibles à ceux qui les regardent évoluer (mais ne le sont-ils point, bien souvent, à eux-même?) si l'on n'admettait pas que l'instabilité mentale est aussi naturelle à certaines personnes que la fixité l'est à d'autres. On trouverait aisément, dans la neurologie moderne, vingt hypothèses capables d'expliquer ces va-et-vient singuliers de la volonté, tantôt sous l'influence de la volonté forte d'un autre, tantôt par l'effet de ce que le langage médical appelle barbarement l'auto-suggestion. De ces diverses théories, toutes plausibles et toutes contestées, et qui, d'ailleurs, relèvent toutes de la pathologie, un point se dégage très net, sur lequel il convient d'insister encore: la marque propre de l'esprit instable est une soudaineté follement déconcertante dans le passage d'un état à un autre. L'esprit instable n'est, en aucune manière, l'esprit hésitant. Ne cherchez pas à démêler en lui ces longs travaux de la pensée qui paralysent un Hamlet ou un Adolphe dans les infinis atermoiements des résolutions prises et reprises, des projets conçus et abandonnés, recommencés et délaissés de nouveau. L'instabilité mentale consiste essentiellement dans la substitution, si rapide qu'elle en est ahurissante,—c'est le seul mot,—d'une disposition donnée à une disposition totalement différente, souvent contraire, et cela sans conflit. Il semble qu'il y ait, dans ces caractères, moins une discontinuité qu'une pluralité. C'est comme un cinéma psychologique dont ces instables sont à la fois le théâtre; l'acteur et l'opérateur. Ils portent en eux, si l'on peut dire, plusieurs types d'individus, qu'ils réalisent tour à tour, sans que la loi qui détermine l'ordre de succession soit très discernable. Au cours de cette aventure avec Hilda Campbell, qui ne datait guère que de dix semaines, Maligny avait été, et sans effort aucun, le galant homme qui, voyant une femme en danger, ne calcule rien et risque sa vie pour elle, tout simplement,—le libertin dépourvu de scrupules, pour qui rencontrer une jolie fille c'est lui faire une immédiate déclaration,—le dilettante sentimental qui se prête à la romanesque fantaisie d'amitié d'une enfant pure, afin de ménager les intimes délicatesses de sa sensibilité frémissante. Durant cette conversation avec Corbin, dix influences diverses: la présence de Jack et sa voix pressante, la révélation de l'infamie dont Hilda était la victime à cause de lui, l'appel fait à son honneur, la certitude aussi de la place qu'il occupait dans ce cœur virginal,—que sais-je?—avaient soudain éveillé en lui un quatrième personnage. Un passionné désir l'avait saisi là, sur place, avec une force irrésistible: non seulement de ne pas être nuisible à la jeune fille, mais de lui être bienfaisant.

Par un phénomène de transfert moral qu'il avait subi sans le raisonner, il avait, éprouvé, pendant quelques secondes, à l'égard de l'orpheline, les sentiments de Corbin lui-même. Le magnétisme émané du fruste et admirable Don Quichotte d'écurie avait opéré ce miracle, et aussi—tant l'amour-propre a de secrets détours!—la vanité de ne pas jouer, devant ce garçon d'écurie, lui, le gentilhomme, un rôle trop inférieur. Cette explosion de générosité avait eu pour effet cette promesse de «faire son devoir» qui, proférée de la sorte, après la démarche si nette du cousin de Hilda, signifiait que Jules quitterait Paris et voyagerait pendant de longs mois. Cette demi-heure d'entretien avait suffi pour qu'il prît cette décision.

—«Le brave cœur!» se disait-il, en descendant à son tour les marches du vaste escalier dénudé et regagnant le petit salon ovale où sa mère continuait de travailler à son ouvrage. Elle s'appliquait indéfiniment à des morceaux de tapisseries au petit point, destinées à remplacer les revêtements usés des fauteuils et des chaises. Un demi-siècle de ce patient labeur n'aurait pas suffi pour remettre en état l'immense mobilier de l'hôtel. Cette occupation l'absorbait d'une manière si complète qu'elle n'entendit pas entrer son fils qui s'attarda, un instant, à regarder ce noble et mélancolique profil de vieille dame penché sur l'aiguille, avec une attention de bonne ouvrière consciencieuse. Le soleil continuait de remplir de sa gaie lumière l'étroit et vert jardin où Mme de Maligny avait dû promener, toute jeune, ses premières rêveries heureuses de mariée de vingt ans. A trente ans, et lorsqu'elle avait commencé d'être trahie par son mari, elle avait versé, sous ces arbres, bien des larmes, essuyées vite, aussitôt que la cloche de la porte annonçait une visite. Là, elle avait pleuré—mais, du moins, sans être obligée de se cacher—les morts, arrivées coup sur coup, de ses deux aînés: un fils et une fille. Là, elle avait promené sa grossesse, quand, à trente-sept ans, elle s'était trouvée enceinte de Jules,—son dernier né, le fruit tardif d'un retour repentant du père au foyer, après la crise la plus cruelle de leur mariage. Ils avaient été tout près d'une séparation, qui eût sauvé la fortune de l'épouse exploitée et trahie. Elle ne pouvait pas regretter d'avoir pardonné. Autrement, elle n'eût pas eu cet enfant, son unique raison de vivre depuis lors. C'est dans ce jardin, encore, qu'elle l'avait vu, d'abord petit, puis grand et, puis tout a fait grand, jouer aux jeux de son âge,—en costume de deuil, hélas! Le père était mort quand le fils avait six ans. Les troncs rugueux des deux acacias, qui formaient groupe au fond, avaient assisté aux leçons que Jules recevait de son abbé, en plein air, par les beaux jours d'été, puis à ses conversations moins édifiantes avec ses camarades,—toujours sous le regard ravi ou inquiet de la mère, assise à cette même porte-fenêtre, près des marches fendillées et verdissantes de ce même perron. La monotone existence de cette femme, si pure et si éprouvée, avait tenu dans ce cadre familial, sans autres joies que celles, trop rares, qui lui étaient venues de son Jules. Celui-ci—il convient de reconnaître en lui cette piété filiale—s'était toujours rendu compte de la place qu'il tenait dans cette âme mortifiée. Cela ne l'avait pas empêché de passer outre et d'aller à son plaisir, toujours avec un de ces remords sans repentir, dont il subit un nouvel et soudain accès en pensant à la solitude où son départ allait laisser cette mère incomparable.—«Et elle,» songeait-il donc en la contemplant, et, continuant son monologue: «Quel brave cœur aussi!... C'est incroyable ce que l'on rencontre encore de gens vieux jeu, au vingtième siècle... Hilda, ce Corbin, maman,—en voilà trois, et bien authentiques... Maman, ce n'est pas étonnant. Elle a de qui tenir... Mais Hilda? Mais Corbin?... Hé bien! pour une fois, je me conduirai en preux...» C'était le mot dont ses petits amis du faubourg Saint-Germain et lui se servaient pour désigner les parents à grands principes qu'ils avaient dans les nécropoles des environs de Sainte-Clotilde. Ces jeunes seigneurs prenaient, pour le prononcer, un air indéfinissable, tout mêlé d'ironie et d'orgueil, comme il convient à des Parisiens, trop avisés pour ne pas se vouloir ultra-modernes; mais étant titrés, ils se blasonnent même des préjugés dont ils se moquent... Cependant, la mère avait relevé la tête. Elle avait aperçu son fils et elle lui souriait, avec son vieux visage tout passé, tout fané, tout ridé, qu'éclairaient deux yeux restés candides, comme si, n'ayant jamais regardé les vilenies du monde qu'à travers des larmes, ces larmes les avaient préservés, de toutes les souillures.

—«Ton ami est parti?...» demanda-t-elle. «Pourquoi ne l'as-tu pas amené dans le jardin? Il t'aurait fait là sa visite. Et, moi, il ne m'aurait pas gênée...»