Cette exclamation d'insouciance était, cette fois, si peu sincère, que le cœur du jeune homme battait à lui rompre la poitrine, lorsqu'il aperçut la maison d'angle de la petite rue. Que de fois, cette maison tournée, il avait vu au cours de ces dernières semaines, apparaître sur le trottoir, devant une autre maison, celle de l'écurie Campbell, la silhouette de sa jolie amie! Il était sûr qu'à cette heure-ici, qui n'était pas celle de ses visites habituelles, Hilda ne serait pas là. Probablement, elle ne serait pas non plus chez elle. En revanche, Corbin avait dû rentrer tout droit de la rue de Monsieur à l'écurie. Jules avait donc quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent de se retrouver face à face avec cet irascible rival. Comment alors expliquer une démarche si absolument contraire à la promesse sur laquelle les deux hommes s'étaient quittés?

Il y avait une centième chance pour qu'il revît tout de même Hilda. Ce désir fut le plus fort, et l'amoureux franchit la porte de l'écurie Campbell avec la décision qu'il aurait eue pour foncer sur son adversaire l'épée en main, s'il eût donné suite à son premier projet de duel. Il crut qu'il se trouverait mal d'émotion, quand il aperçut le délicat profil de la jeune fille, là-bas, au fond, dans la cage vitrée du rez-de-chaussée d'Epsom lodge. Elle penchait son front sérieux sur le livre de caisse, tout comme le jour où il était revenu la voir après le malentendu de la seconde rencontre. D'un coup d'œil circulaire, il fouilla les box, dont les fenêtres donnaient sur la cour. John Corbin n'était dans aucun. Les palefreniers anglais vaquaient, en sifflant, à leur ouvrage, autour des chevaux, dont les têtes intelligentes se tournaient vers le nouveau venu, comme pour lui dire: «Vous avez bien choisi votre moment, monsieur de Maligny.» Le ventripotent Bob Campbell était absent, lui aussi. Après que Jules avait donné sa parole qu'il respecterait la pauvre fille dans les deux seules richesses qu'elle possédât: son cœur et sa réputation, cette arrivée rue de Pomereu avait tout l'air de constituer le plus caractérisé des parjures. Il y a longtemps qu'un proverbe, irrespectueux, mais d'une vérité trop éprouvée, assimile les promesses des amants à celles des joueurs, et il faut le dire,—comparaison qui ne choquera pas dans la cour d'un maquignon écossais,—à celles des ivrognes. L'article du journal avait paru à Maligny bien infâme. Corbin lui avait paru bien éloquent. Lui-même, en s'engageant à rompre des relations dont le danger venait de lui être démontré, il avait été bien sincère... Mais Hilda Campbell relevait sa tête avec un geste si gracieux! En l'apercevant, un éclair si chaud avait passé dans ses yeux si bleus! Un sourire si ému avait épanoui sa bouche si pure!... Le journal calomniateur avait-il jamais existé?... Corbin était-il jamais venu rue de Monsieur?... Jules s'était-il jamais engagé à quoi que ce fût?... A coup sûr, il n'en savait plus rien, en s'avançant «vers la maîtresse de son cœur», comme disaient les romans de jadis,—un jadis tout pareil à aujourd'hui, par l'inconséquence et l'allégresse, l'illogisme et l'impulsion pour ce qui regarde l'éternelle et toujours jeune folie d'amour!

—«Vous étiez venu parler à mon père pour la vente de Chemineau,» dit la jeune fille, après les premiers mots de politesse, quand Jules fut entré dans la petite pièce. «Malheureusement,» ajouta-t-elle, «il n'est pas là». Le fourbe avait en effet imaginé cette nouvelle fable après vingt-cinq autres, ces derniers temps, pour justifier des visites plus fréquentes encore. Il prétendait vouloir troquer le cheval cap de maure contre un autre, avec une soulte. On admirera par quel détour d'ingéniosité cette invention était devenue, dans l'entretien avec la mère, une offre d'achat de Galopin. Hilda Campbell n'avait, comme on voit, pas plus de doutes sur la véracité de Jules, dans ces toutes petites choses, que Mme de Maligny elle-même. Peut-être,—car la plus loyale enfant, lorsqu'elle est amoureuse, a de ces ruses avec sa propre conscience,—oui, peut-être était-elle bien aise elle-même d'abriter, derrière un prétexte de métier, le plaisir trop vif que lui causait la surprise de cette présence inattendue, à une minute où elle était seule.

—«Ah! M. Campbell est sorti?» répondit le jeune homme, machinalement. Il s'était assis sur une chaise, auprès du bureau, sans que son amie, cette fois, fit rien pour éviter ce tête-à-tête. Quel signe, étant donnée sa native prudence, qu'aucun soupçon ne traversait plus son cœur! Elle avait reculé un peu son fauteuil, et Jules commençait de la regarder, en proie à une impression plus forte que toutes celles qu'il avait connues depuis ces dix semaines. Il répéta, sans même entendre ses propres paroles: «Ah! il est sorti?...» La certitude qu'il était aimé avait été bien douce, tout à l'heure. Elle l'étouffait, maintenant, d'une joie trop forte, à deux pas de cette fine créature, qu'il écoutait respirer, qu'il sentait bouger et vivre. Il eût voulu se mettre à genoux devant elle, lui prendre ses blanches mains,—qui n'avaient pas d'alliance,—les couvrir de caresses, les baigner de larmes. Ce n'était plus le désir brutal du premier jour, mais un attendrissement infini, une palpitation intérieure, presque accablante, par l'excès de l'émotion. Il regardait, il contemplait Hilda sans pouvoir détacher ses yeux de ce visage virginal, dont il savait le tendre secret, et son visage à lui avait pris une expression si évidemment troublée, la fièvre de passion dont il était dévoré mettait une telle flamme dans ses prunelles, sa physionomie était si différente enfin, de son habitude, que ce changement inquiéta soudain la jeune fille, qui ne put se retenir de lui demander:

—«Vous avez l'air bouleversé, monsieur de Maligny. Vous étiez si gai, ce matin! Qu'y a-t-il? Que se passe-t-il?»

—«Rien de nouveau,» répondit-il. «Il se passe ce qui s'est passé depuis que je vous connais, miss Hilda... Il y a que j'ai toujours envie de vous dire merci pour l'intimité que vous me permettez d'avoir avec vous et que j'ai toujours peur de vous offenser, comme il m'est arrivé une fois déjà... J'en ai été si chagrin! Cela me rend un peu timide et gêné, par moments... Je suis dans un de ces moments, voilà tout.»

—«C'est à moi de vous remercier et de vous être reconnaissante,» dit miss Campbell. Le ton de Jules lui avait infligé, à elle aussi, un petit tremblement du cœur. Depuis cette scène à laquelle il venait de faire allusion, la scrupuleuse et romanesque Anglaise vivait dans l'appréhension de la minute où il lui faudrait entendre, derechef, prononcés par ce jeune homme qu'elle aimait tant, des mots trop tendres, et elle ne se permettrait pas, elle ne devrait pas se permettre de les écouter! Un instinct l'avertissait que cette minute était venue, et elle essayait de conjurer ce danger en maintenant la causerie sur le ton de camaraderie enjouée qui leur était coutumier.

—«Mais oui,» insista-t-elle, «ce n'est pas si amusant, pour un Parisien à la mode, comme vous l'êtes, de tenir compagnie à une sauvage, si peu Parisienne... Et puis,»—et l'expression de ses yeux se fit doucement sévère, presque imploratrice, pour que Jules y vît une défense de retomber dans la faute déjà commise. Une défense? Non. Une prière.—«ne m'avez-vous pas prouvé que vous teniez vraiment à cette intimité dont vous parlez, en tenant la parole que je vous avais demandée? Sachez-le bien: si peu Parisienne que je sois, je connais assez les idées des gens d'ici pour me rendre compte que vous m'avez donné là une grande, une très grande marque d'estime, et voilà pourquoi, je vous le répète, monsieur de Maligny, c'est à moi de vous remercier.»

—«Laissez-moi croire,» reprit vivement le jeune homme, «que vous ne voyez point uniquement, dans mon attitude, une marque d'estime... Vous aviez mis une condition à vos relations avec moi. Si je l'ai acceptée, cette condition, ce n'est pas seulement parce que vous êtes une jeune fille. C'est aussi parce que ces relations m'étaient, dès ce moment-là, trop précieuses pour que je ne leur sacrifiasse pas tout. Je leur ai tout sacrifié... Je n'ose pas dire que je n'y ai pas eu de mérite... Vous semblez croire qu'il m'a coûté surtout de renoncer à certaines idées sur la conduite des hommes avec les femmes que vous appelez Parisiennes... Détrompez-vous. Je n'ai jamais été un Parisien sous certains rapports.»

Il était de bonne foi, l'étrange garçon, en affirmant, comme il faisait par cette phrase, sa moralité dans les choses de l'amour, après avoir dépensé le meilleur de sa première jeunesse dans les pires légèretés de la galanterie la moins romanesque. Mais il était devenu, et en toute sincérité, pour ces quelques instants, exactement celui que la pauvre Hilda désirait qu'il fût,—par besoin de lui plaire,—et il continuait: