—«Non. Je n'ai jamais compris qu'il y eût, pour un homme, une humiliation à certains respects, je répète le mot, quand l'objet de ces respects en était vraiment digne. Et je vous en ai tellement crue digne! je vous ai mise, dès le premier jour, si haut dans ma pensée, miss Campbell! Vous m'êtes apparue comme une personne si différente de celles que j'avais rencontrées, jusqu'à présent, dans ce monde de Paris, dont vous dites que vous n'êtes pas... Cela aussi m'a tant plu, que vous n'en fussiez pas!...»

La jeune fille, l'écoutait en baissant ses paupières où battait un frémissement nerveux. Ce n'était pas le seul indice de l'agitation où la jetait ce discours, si différent de ceux qu'elle et Jules tenaient l'un avec l'autre, depuis leur pacte. Son sang avait afflué à ses joues, puis reflué vers son cœur. Elle avait rougi et pâli, presque dans la même seconde, profondément. Ses belles mains, un peu masculines, et qui pouvaient être si calmes quand il s'agissait de dompter la fougue d'un cheval rebelle, n'auraient pas su, en cet instant, tracer une lettre ou un chiffre au livre des comptes de la maison Campbell, toujours ouvert sur la table, tant elles étaient tremblantes tout ensemble et crispées. Une de ces mains se leva, cependant, pour arrêter d'un geste le jeune homme. Puis, d'un accent qu'elle voulait calme, mais où la voix s'étouffait faute de souffle, la courageuse enfant répondit:

—«Ne continuez pas, monsieur de Maligny, vous venez de rappeler une promesse que vous m'avez faite sur votre honneur,»—elle eut l'énergie d'appuyer sur cette formule, celle même qu'elle avait employée dans cette lointaine explication.—«En la rappelant, vous y avez manqué... Vous n'y manquerez pas deux fois...»

—«Je n'y ai pas manqué,» interrompit Jules. L'extraordinaire ébranlement moral dont l'avaient frappé les révélations du passionné Corbin s'augmentait encore, depuis qu'il était là, dans l'atmosphère même où respirait celle qu'il aimait et dont il était aimé. Son pouvoir de contrôler et de gouverner sa sensibilité, pouvoir toujours bien faible, était littéralement aboli par ces secousses successives. Elles ne laissaient plus subsister chez lui qu'un grand émotif, incapable de résister à une impression, plus incapable encore de réfléchir à l'avenir et de mesurer la portée de ses paroles ou la responsabilité de ses actes. Cela soit dit, non point pour innocenter un égarement que la délicatesse et la chasteté de cet adorable cœur de vierge rendaient sans excuse, mais pour l'expliquer. A mesure que la pauvre Hilda lui parlait, tous les détails de la scène à laquelle elle faisait allusion s'étaient représentés à la mémoire de l'amoureux. Il s'était revu marchant auprès d'elle sur le pavé de cette longue cour qu'il avait là, devant les yeux. «Dans mon pays, une jeune fille ne se laisse faire la cour que par celui auquel elle est engagée.» De quelles profondeurs de son souvenir ces mots jaillirent-ils à cet instant? C'était, textuellement, la phrase que la jolie Anglaise avait prononcée, de cette bouche aux lèvres si finement ourlées. Ils n'eurent pas plus tôt traversé l'esprit de Jules qu'il y firent apparaître le cortège des folles imaginations dont il avait été assailli à plusieurs reprises:—son original roman d'amour s'achèvent sur des fiançailles plus romanesques encore:—un mariage avec cette exquise créature, tellement supérieure aux poupées à dot auxquelles son nom lui donnait le droit de prétendre;—Hilda devenue comtesse de Maligny; une retraite à deux, pour toujours, loin du monde, dans cette terre de La Capite, entre la mer bleue et les oliviers argentés, parmi les mimosas dorés, les roses couleur de safran, les larges anémones pourpres et violettes, ces ardentes fleurs du Midi, si bien faites pour encadrer cette blonde et vivante fleur du Nord! Et, parlant tout haut ses pensées, il continuait:—«Oui. Ne m'avez-vous pas dit que c'est insulter une femme que de s'occuper d'elle quand on ne veut pas l'épouser?... Mais si l'on n'a pas d'autre rêve que de lui donner son nom, avec sa vie?... Quand vous m'avez parlé de La Guerche, vous-même l'avez distingué de cet affreux Machault. Vous l'avez appelé un gentleman. Pourquoi? Parce qu'il n'avait, avec vous, que des intentions honnêtes. Et si j'ai les mêmes?... Enfin, il est trop tard pour reculer... Cette proposition qu'il vous a faite, miss Campbell, si je vous la faisais, moi, à mon tour, me répondriez-vous comme vous lui avez répondu?... Est-ce manquer à ma promesse que de vous dire, dans la même phrase: Je vous aime, mademoiselle Hilda, et je suis venu vous demander, très simplement, très loyalement, d'accepter de me confier votre bonheur, de consentir à être ma femme?...»

Les paupières de Hilda n'avaient pas cessé de frémir de leur battement presque convulsif, pendant que le jeune homme lui parlait, ni ses lèvres de s'ouvrir, comme si l'air manquait à sa poitrine, sur ses dents qui se serraient. Le tremblement de ses mains s'était fait de plus en plus visible. Ses joues avaient achevé de se décolorer au point que Jules crut qu'elle allait s'évanouir. Sa tête se penchait, sous le poids de l'émotion trop intense. Le hasard voulut qu'un rais de soleil, glissant par la fenêtre, vînt caresser la masse serrée de ses cheveux d'or, dont les nuances chaudement fauves pâlissaient encore sa pâleur. Le corsage ajusté de son amazone aurait dénoncé les sursauts affolés de son cœur, si elle avait pensé à les cacher. Elle était trop profondément éprise pour avoir la force de cette dissimulation. Et puis se serait-elle estimée de ne pas répondre avec une sincérité entière à une démarche dont elle ne soupçonnait pas l'incroyable, la criminelle légèreté?... Après quelques instants d'un silence que Jules eut la délicatesse de respecter, ses paupières se relevèrent sur ses beaux yeux clairs. Elle le fixa d'un de ces regards qui suivent un homme à travers la vie, quand il en a rencontré l'unique lumière,—même s'il trahit, même s'il abandonne celle qui l'a regardé ainsi! Et, presque à voix basse:

—«Non,» dit-elle, comme répondant à une pensée qui avait, malgré tout, surgi dans les portions froides de sa raison, «vous ne vous joueriez pas de moi, monsieur Jules. Ce serait trop mal... Mais vous êtes si jeune!... Ah! laissez-moi vous parler avec une franchise absolue... Vous n'avez pas réfléchi que le mariage n'est pas une affaire d'un jour. Il ne suffit pas de se plaire l'un à l'autre, pour se marier. Il faut encore être sûrs, bien sûrs, que l'on est prêt à supporter ensemble toutes les épreuves de la vie. Nous avons, dans notre pays, une manière d'exprimer cela, que j'ai toujours trouvée si juste. Nous disons que les époux se marient pour le meilleur et pour le pire, pour la joie et pour le chagrin, jusqu'à ce que la mort les sépare[1]... Vous êtes un noble, monsieur de Maligny, vous appartenez à une grande famille. Moi, je suis la fille d'un simple marchand de chevaux. Vous êtes riche. Moi, je suis pauvre. Vous avez reçu une éducation accomplie. Moi, je suis une humble ignorante. Puis-je être votre femme, dans ces conditions-là? Vous m'aimez, me dites-vous? Aujourd'hui, je veux le croire. Mais demain, si vous m'avez épousée, mais après-demain, mais dans un an, dans dix, ne rougirez-vous pas de moi?... Et quand vous n'en rougiriez pas, vous, votre famille, elle, en rougirait certainement. Jamais elle ne m'accepterait... Je n'avais certes pas prévu,» ajouta-t-elle, sur un ton de mélancolie qui contrastait singulièrement avec son habituelle tranquillité, «que vous me demanderiez jamais en mariage... Mais pourquoi vous cacherais-je que nos promenades ensemble, nos conversations, cette intimité si confiante, m'étaient de véritables douceurs? Bien souvent, je me suis dit: Si, pourtant, j'étais née dans son monde, je pourrais être sa femme. Et, toujours, je me suis répondu: Tu ne dois pas penser à cette folie... Une folie! Oui, voilà le mot qu'il faut avoir le courage et de prononcer et de penser, à propos d'une union qui n'est pas possible, que vous reconnaîtrez vous-même n'être pas possible, quand vous aurez un peu réfléchi et que vous aurez repris votre sang-froid...»

—«Alors,» interrogea-t-il, «vous me répondez: Non?» Et, comme elle se taisait, il reprit: «Voyez. Vous voudriez me répondre: Non. Vous ne le pouvez pas... Et pourquoi? Ah! miss Hilda, j'aurai, moi aussi, avec vous, une absolue franchise. Pourquoi? Parce que tout, dans votre cœur, proteste contre ces sophismes de la convention, que vous venez d'invoquer. Vous m'avez parlé de ma noblesse, comme si les vanités sociales existaient pour l'amour,—de ma fortune, et je n'en ai pas,—de mon éducation, et je n'ai pas de carrière. Je suis ce que l'on appelle, si sévèrement et si justement, un inutile... Vous avez mentionné ma famille. Ma famille... Elle se réduit à ma vieille mère, et ma mère aimera qui j'aimerai. Quant au reste de mes parents, je serais un fou d'immoler ce que je sais devoir être le bonheur réel de toute ma vie,—à quoi? A des noms sur des lettres de faire-part. C'est à cela que se réduisent mes plus importantes relations avec mes parents. Cela et quelques visites de temps à autre... Laissons ces prétextes, miss Campbell... Vous parlez de folie? Voulez-vous que je vous dise où elle est, la folie? Dans le fait de n'avoir pas le courage de ses sentiments, et vous n'avez pas le courage des vôtres... Je dirai tout... Je vous aime, Hilda, et vous... vous... vous m'aimez aussi. Autrement, que signifierait ce trouble dont je vous vois toute saisie? Votre cœur bat pendant que je vous parle. Vous tremblez. Vos yeux, votre souffle, votre pâleur: tout crie en vous ce que votre bouche refusera de m'avouer, ce que j'entends si bien dans votre silence!... Je suis très jeune, vous me l'avez dit tout à l'heure. J'ai, pourtant, assez vécu pour le comprendre: se marier d'après son cœur est la plus sûre garantie que l'on fondera un vrai ménage, tel que vous venez de le définir,—pour le meilleur et pour le pire, pour la joie et pour le chagrin... Je la connaissais, cette devise. Je l'avais admirée. Jamais je n'en avais senti la vérité comme aujourd'hui...» Il répéta: «Pour le meilleur et pour le pire, jusqu'à ce que la mort nous sépare...» Et, d'un accent étouffé de l'émotion que lui donnait ses propres paroles: «Je vous le demande de nouveau, miss Campbell, voulez-vous être ma femme?...»

Il avait pris la main de la jeune fille. Elle essaya un effort pour dégager ses doigts de cette pression. Ce fut sa dernière et si faible résistance. Jamais il ne lui avait tant plu qu'à ce moment, avec sa noble et hardie physionomie, transfigurée par une passion qui n'avait plus une arrière-pensée. Il était réellement—pour combien de jours, combien d'heures, combien de minutes?—l'homme de son discours, tant l'entraînement de son désir le possédait tout entier. Comment Hilda aurait-elle douté d'une sincérité dont une femme plus défiante et plus avisée aurait cru avoir une preuve indiscutable dans l'attitude de Jules, depuis ces dix semaines? Quel motif, sinon un sentiment véritable, avait pu le déterminer à cette obéissance, à ces assiduités sans un doigt de cour, aussi extraordinaires chez un séducteur de profession qu'habituelles chez un amoureux? Et puis, il se dégageait, des manières de ce singulier garçon, un tel charme d'ingénuité! Il y a des traîtres par calcul. Il l'était, lui, précisément par sa totale absence de prévision, par cet abandon à ses impressions successives et contradictoires, par tout ce qu'il avait de si spontané, de si naturel. Il faut une autre expérience que celle d'une brave et simple fille, élevée par des braves gens, simples comme elle, pour comprendre que les âmes les plus perfides sont souvent celles qui semblent les plus enfantines. Elles ne sont, en réalité, que des âmes impulsives. Hilda l'aurait sue, d'ailleurs, cette mélancolique vérité, à quoi cette science lui aurait-elle servi? Elle aimait Jules de Maligny, et quelle est l'enfant de vingt ans qui peut aimer et ne pas croire à la voix de celui qu'elle aime, lui disant: «Je vous aime»? La sage, la prudente fille n'avait plus l'énergie de se dérober à cette perspective d'un projet d'union qu'elle venait de qualifier de folie. Surtout, elle ne pouvait plus cacher sa propre émotion. A l'insistance de Jules, qui répétait: «Dites que vous consentez à être ma femme?... Dites que vous m'aimez?...», elle répondit d'une voix à peine perceptible, où passaient enfin toutes les tendresses silencieuses dont elle étouffait depuis la première rencontre avec son sauveur:

—«Ah! si je ne vous aimais pas, vous aurais-je écouté?...»

—«Mais si vous m'aimez, dites que vous consentez à être ma femme...» reprit-il.