—«C'est convenu,» dit-il; et, cherchant un mot d'amour, afin de répondre à ce qu'il y avait de si tendre dans le choix de cet endroit de rendez-vous: «A demain donc, à neuf heures, et là-bas, ma fiancée...»

Un dernier regard, un dernier soupir, un dernier sourire,—et tous deux s'éveillaient de l'espèce de songe qui les avait emportés dans son vertige; elle, pour s'occuper humblement de présenter les chevaux de son père à un acheteur possible;—lui, pour reprendre le chemin de l'hôtel Maligny,—cet hôtel où miss Campbell entrerait bientôt en maîtresse, si les promesses échangées n'étaient pas de vains mots. Elles ne l'étaient certes pas, à cet instant, pour l'amoureux. L'ivresse où l'avaient jeté, d'abord la révélation des sentiments de Hilda, puis sa présence, ne s'était pas encore dissipée au moment où il déboucha du boulevard des Invalides dans la rue de Babylone, laquelle croise, comme on sait, la rue de Monsieur. Aucune des innombrables difficultés que comportaient ces fiançailles, si fantastiquement, si étourdiment improvisées, ne s'était même présentée, durant cet assez long trajet, à cet esprit, beaucoup plus réaliste d'habitude, sinon plus raisonnable. Le ravissement du premier aveu et du premier baiser se prolongeait en une de ces exaltations toutes voisines des extases de l'opium et du hachisch, comme on n'en éprouve qu'à vingt-cinq ans. La force du désir est telle à cet âge, dans certaines natures particulièrement entraînables, qu'elles en perdent la conscience des vérités les plus évidentes. Ce projet de mariage avec la fille du marchand de chevaux, le jeune homme ne pouvait pas le mettre à exécution sans l'avoir annoncé à sa mère, cette mère qu'il avait toujours tant chérie, en la faisant souffrir. Il avait dit, en parlant d'elle: «Ma mère? Elle aimera qui m'aimera...» Il n'avait qu'à réfléchir une demi-seconde au caractère de Mme de Maligny, à ses principes et à ses préjugés, pour se rendre compte qu'elle n'accepterait jamais une pareille union. L'idée fixe de la douairière n'était-elle pas, depuis des années, le relèvement de «leur maison»? Cette réflexion d'une demi-seconde, Jules ne l'avait eue, ni tandis qu'il causait avec la pauvre Hilda, ni pendant ce retour, tout entier employé à revoir, en imagination, les yeux bleus de la délicieuse enfant, rayonnants d'espoir ou fondus de tendresse, la ligne sinueuse de ses joues, la transparence fraîche de son teint, le frémissement de la bouche aimante, l'or de ses cheveux massés sous son chapeau rond, son buste si souple pris dans le corsage ajusté, ses pieds fins paradoxalement chaussés de leurs petites bottes, la gauche armée d'un éperon, apparues sous sa jupe relevée d'amazone,—enfin, ce charme de Diane, célébré par les vers antiques que Jules se fût récités avec enthousiasme,—s'il les avait sus!—«La sœur d'Apollon se tenait là, la cavalière des montagnes, la vierge—Diane. Elle n'avait ni son arc qui frappe au loin, ni le carquois,—sur l'épaule, avec ses flèches; mais, jusqu'à son genou,—elle avait, pour courir, relevé sa tunique virginale,—et pas une bandelette, pas un bijou ne se voyait dans ses cheveux...[4]» Il avait, de même, oublié les ennuyeuses et inévitables complications qui se produiraient d'un autre côté, celui de la famille de Hilda. Elle ne lui avait pas caché, cependant, qu'il lui faudrait être très prudente et n'annoncer leurs fiançailles à son père qu'avec précaution,—ce qui prouvait que le maquignon anglais aurait, lui aussi, de graves objections contre cet excentrique mariage. Il y avait, en outre, le cousin, dont Hilda venait de rappeler le difficultueux caractère. Ces deux personnages, auxquels Maligny n'avait jamais pensé autrement que pour en sourire, allaient devenir partie intégrante de sa vie de prétendu d'abord, puis d'époux.—Ils étaient si totalement absents de son esprit qu'il fut littéralement stupéfié de reconnaître, à ce coin de la rue de Babylone et de la rue de Monsieur, John Corbin lui-même, qui l'attendait. L'écuyer était descendu de la jument baie, à laquelle il avait donné le galop réclamé, et au delà, car elle était ruisselante d'écume. Lui, toujours professionnel dans les pires crises de passion, la promenait en main pour la faire sécher, sur la moitié de la chaussée réchauffée par le soleil. Une autre figure, familière au jeune comte, se tenait sur le seuil de l'hôtel, comme pour lui remémorer à l'avance le reste des ennuis probables. C'était le concierge Firmin, de plus en plus inquiété par cette nouvelle visite de «l'Anglais peu catholique». Il n'eut pas plus tôt aperçu son maître qu'il disparut, incapable, cette fois, de garder plus longtemps le silence,—et pour aller, en hâte, parler à Mme de Maligny! On se souvient: il s'était déjà demandé s'il n'était pas de son devoir d'avertir sa maîtresse. Niaise démarche d'un très brave homme, qui devait avoir des conséquences bien funestes pour le bonheur de l'innocente Hilda! La surprise de Jules était si complète qu'il ne remarqua ni cette station de son maître Jacques devant la porte cochère, ni cette disparition. Il ne vit que le maigre et sombre Corbin, auquel il adressa, pour obéir à la demande de sa fiancée, le plus gracieux des sourires,—et le plus perdu. Le profil chevalin du jaloux ne s'éclaira d'aucune lueur. Sa main ne se leva pas vers la visière de sa casquette, toujours abaissée sur sa cicatrice. Sa voix ne se fit pas plus douce pour prononcer des paroles qui avaient, pourtant, l'intention d'être conciliantes. C'était l'illustration à rebours d'un autre vers, aussi inconnu du digne Corbin que la description des statues de Zeuxippe par l'Alexandrin Christodore pouvait l'être de Maligny:

Et, jusqu'à je vous hais, tout s'y dit tendrement.

La plus violente aversion frémissait dans sa voix, tandis qu'il s'excusait de ses outrages de tout à l'heure:

—«J'ai voulu vous demander pardon, monsieur de Maligny, de ma colère devant Hilda. Je dois vous avoir demandé pardon,» insista-t-il. «Je ne suis pas sûr de vous revoir demain ni les autres jours. Alors, je suis venu vous attendre maintenant...»

—«Je n'ai rien à vous pardonner, monsieur Corbin,» répondit Jules. «Vous ne saviez pas ce qui se passait. C'était très naturel que vous fussiez indigné de mon attitude vis-à-vis de votre cousine, après la conversation que nous avions eue... Laissons cela. Je ne vous en veux d'aucune manière. Il n'y aura donc pas d'empêchement, du moins de ma part, à ce que nous nous voyions, et demain et les autres jours...»

—«Je quitte Paris,» répliqua Corbin. «Mon oncle a besoin, depuis longtemps, que j'aille en Angleterre acheter des chevaux, je ne partais pas à cause de Hilda. Je n'ai plus de raison de rester. Je serai à Londres dans vingt-quatre heures.»

—«Mais vous en reviendrez, et bientôt, j'espère?...» interrogea Jules.

—«Je ne reviendrai pas.» répondit Corbin. «Hilda va devenir comtesse. Elle devra habiter ici...» Il montra, de sa cravache, la porte cochère de l'hôtel. «Moins elle aura de parents comme moi à recevoir, mieux cela vaudra, pour vous et pour elle... Vous direz à madame votre mère, si vous lui avez déjà parlé du cousin, que cette objection est levée. Le cousin ne paraîtra pas au mariage. Je m'arrangerai pour que nos autres parents d'Angleterre ne viennent pas non plus. Ils n'y seraient pas à leur place. Il n'y a que l'oncle Bob qui devra absolument être là. Mais l'oncle Bob, quand il n'a pas bu, peut être tout à fait un gentleman. Et il ne boira pas le matin du mariage. Adieu, monsieur de Maligny. Vous avez raison de faire de Hilda une lady. Elle en a toujours été une, même quand elle n'était qu'une pauvre miss Campbell, simple cousine d'un pauvre Jack Corbin...»

Et, avant que son interlocuteur eût pu lui répondre, il avait mis le pied à l'étrier, assuré ses rênes, enfourché sa monture et il était parti au grand trot. Jules le regarda filer du côté du boulevard des Invalides. Puis, quand le cheval et le cavalier eurent tourné le coin des bâtiments du Sacré-Cœur: