—«Dès le premier jour que je vous ai connu,» répondit-elle, en secouant sa tête pensivement, «je vous ai aimé... Si vous saviez comme j'ai souffert, quand j'ai cru que vous alliez me parler autrement que vous ne deviez, vous vous rappelez? C'est lorsque nous sommes sortis ensemble pour essayer votre cheval. J'ai eu si peur de vous et de vos manières... Je m'étais fait une telle idée de vous, tout de suite, et, tout de suite aussi, la terreur de cette désillusion!... Voilà pourquoi je me suis sauvée... Mais vous êtes revenu. J'ai compris que je m'étais trompée dans mon appréhension... Dieu! que cela m'a été doux!... On a tant besoin d'estimer celui que l'on aime, et je vous ai tant estimé, alors et depuis...»
—«Chère, chère Hilda!...» répondit Jules. Ils s'étaient assis de nouveau l'un près de l'autre. L'expérience de tout à l'heure les avait avertis de l'insécurité de leur solitude. Mais leur besoin de se donner un signe, sensible de leur tendresse fut, encore cette fois, plus fort que la prudence. Ils s'étaient pris les deux mains et ils se regardaient. Cette étreinte et ce regard faisaient courir, dans leurs veines, une telle douceur, et si enivrante, qu'ils restèrent sans parler de longues minutes. Ni elle ni lui n'auraient su dire combien. Aucun bruit ne leur arrivait que celui de la grande horloge posée dans sa gaine d'acajou marqueté. Le balancier allait et venait, les leur mesurant, ces minutes, comme il avait fait, dans la vieille ferme du Yorkshire, aux accordailles plus rustiques,—mais aussi plus sûres,—de la mère de la romanesque Hilda avec le peu romanesque, mais si loyal Bob Campbell. C'était tout à l'heure qu'un piaffement sur le pavé avait annoncé le départ du trop perspicace John Corbin sur la jument baie qui avait eu, si opportunément, besoin d'un temps de galop. Déjà, Hilda n'y pensait plus. Le bonheur a de ces égoïsmes, et elle était heureuse, absolument, complètement. Qu'elle devait de fois revenir, par la suite, dans cette étroite chambre, si pauvrement meublée d'un bureau, de quatre chaises, d'un cartonnier et de cette horloge! Comme l'aspect de ces médiocres choses, éclairées par ce soleil de cet après-midi de printemps, devait lui remplir le cœur d'un poignant regret, à les retrouver et à se souvenir! Que de fois, par cette même fenêtre, durant des journées bleues comme celle-ci, elle devait regarder indéfiniment la longue cour et se la rappeler telle qu'elle était durant cette heure unique,—l'heure de sa vie,—traversée par un palefrenier en train de siffler un air de gigue, vide de gens et pleine d'un rayonnant soleil—moins rayonnant que les yeux de son aimé, fixés sur elle!... Est-il possible que de telles expressions d'un visage si jeune ne soient qu'un mensonge, que de tels instants ne soient qu'une chimère? Où trouver la force de supporter la vie ensuite, quand tout vous a manqué de ce qui vous a paru si doux, si vrai, si certain? Pourquoi Jules la regardait-il ainsi, s'il ne l'aimait pas? Pourquoi, après lui avoir parlé d'une façon si tendrement persuasive, trouvait-il encore à lui dire des mots destinés à la convaincre davantage qu'il était sincère? Car ce fut lui qui reprit le premier l'entretien interrompu. Il dit:
—«Quand voulez-vous que je parle à votre père pour lui demander son consentement, maintenant que j'ai le vôtre?»
—«C'est moi qui lui parlerai,» répondit-elle. «Vous savez que nous sommes restés très Anglais, quoique nous vivions en France depuis bien longtemps. Chez nous, les filles s'engagent toutes seules, et elles ne préviennent leurs parents qu'après... Laissez-moi disposer mon père... Il le faut. L'idée de se séparer de moi lui sera un peu pénible, et plus pénibles les souvenirs que mes fiançailles évoqueront en lui. Il se rappellera son mariage. Il pensera à ma pauvre maman... Revenez comme si de rien n'était, demain et les jours suivants. Quand je croirai le moment arrivé, vous le saurez...»
—«Mais M. Corbin l'avertira...?» interrogea-t-il.
—«Jack?» dit Hilda. «Il n'a jamais parlé à personne des affaires de personne. Il ne commencera pas par moi... Ce que je vous demande, moi,»—et elle eut, de nouveau, ce sourire de coquetterie tout ensemble caressante et inquiète qu'il ne lui connaissait pas avant ce jour. Dieu! Comme cet éveil de la femme en elle la rendait plus jolie encore! Comme il la sentait amoureuse et frémissante!—«ce que je vous demande, c'est d'être très patient avec lui, ces jours-ci. Il ne sera peut-être pas aimable. Il en sera de lui comme de mon père. Ils s'habitueront difficilement à l'idée de mon départ... Alors, il y a beaucoup de chance pour que Jack vous en veuille un peu»—elle hésita une seconde—«et pour qu'il ne vous le cache pas...»
—«Je supporterai ses mauvaises humeurs,» répondit le jeune homme, «de quelque manière qu'il les manifeste, et sans grand effort, je vous jure... Ce sera pour vous... Pour vous!» répéta-t-il. «Je voudrais tant pouvoir faire quelque chose pour vous, mais de vraiment difficile, de vraiment pénible, et qui vous prouvât ce que vous m'êtes.»
—«Cher, cher Jules...» soupira Hilda Campbell, à son tour. Ses yeux exprimèrent le passionné désir qui l'avait saisie de se rapprocher de lui, comme tout à l'heure, de poser sa tête sur cette poitrine où battait ce cœur qu'elle croyait si à elle, de sentir derechef, sur son front et ses paupières, l'effleurement de ces lèvres, à travers lesquelles passaient des mots si doux à entendre. Un coup frappé à la porte par un des garçons d'écurie, qui venait l'avertir de la présence d'un visiteur, la fit, au contraire, se rejeter en arrière et retirer ses mains. «J'y vais,» dit-elle, avec un nouvel afflux de son sang à ses joues. Jules l'avait déjà vue bien des fois rougir ainsi. Jamais les signes de la pure et folle sensibilité de ce cœur virginal ne l'avaient lui-même ému de la sorte. Elle s'était levée. Il l'imita.
—«Alors, vous m'attendrez demain?» demanda-t-il, et il ajouta: «Pas avant demain?»
—«Pas avant demain...» répliqua-t-elle. «Mais à neuf heures, bien exactement... Juste à la place où vous avez risqué votre vie pour moi, voulez-vous?»