—«Je suis engagée à M. de Maligny,» répéta-t-elle.
—«C'est bien,» dit-il après une hésitation. «J'espère que vous serez heureuse.» Puis avec autant de flegme que si une scène décisive du drame de sa vie ne se jouait pas à cette minute entre lui et ce couple d'amoureux, il passa, sans autres commentaires, à un ordre d'idées tout professionnel. «Je suppose, Hilda, que vous n'allez pas faire sortir la jument baie. Elle n'a déjà pas travaillé hier. Ne vous dérangez pas. Je vais lui mettre une selle et une bride, et lui donner un temps de galop au Bois. Elle en a besoin.»
Cinq minutes plus tard, Hilda et Jules pouvaient voir, à travers la fenêtre qui avait servi à surprendre Leur naïf baiser, le peu complimenteur personnage seller, en effet, de ses mains, la jument baie dont il avait parlé. Il la brida, resserra les sangles,—le tout avec la précision méthodique et tranquillement rapide qui lui était habituelle. Il sauta sur le dos de la bête et disparut. Les jeunes gens étaient demeurés muets, à suivre des yeux ces mouvements, Maligny n'osant pas regarder sa fiancée d'un quart d'heure, à laquelle il allait déjà être obligé de mentir,—elle, comme perdue dans des réflexions qu'elle était enfin obligée de se formuler sur la nature des sentiments que lui portait son cousin. Elle rompit ce silence, la première, pour interroger Maligny sur un point de ce bref entretien qui lui avait été une révélation:
—«Vous avez vu mon cousin, aujourd'hui? Pourquoi ne m'en aviez-vous pas parlé?»
—«Je n'ai plus pensé à rien, qu'à ce que nous disions...» répondit-il. «C'était bien naturel.»
—«Mais qu'était-il venu vous dire?» insista-t-elle, presque fiévreusement. «Mon nom avait donc été prononcé entre vous? Dans quelles circonstances? De quoi s'agissait-il pour qu'il ait pu vous demander de faire ce que vous deviez et à mon propos? Je peux tout entendre et je veux tout savoir... Vous ne voudrez pas me rien cacher en ce moment?...»
—«Ni en ce moment, ni Jamais...» répondit Jules. Il ne devinait pas à quelle impression de particulière angoisse la tendre enfant obéissait en lui posant ces questions avec cette impatience. Elle se défendait, dans son bonheur, contre un remords: elle venait de voir souffrir, et pour elle, un cœur qu'elle savait si dévoué, si généreux aussi. Le jeune homme crut qu'elle avait eu vent de l'article tendancieux et calomniateur, par quelque phrase maladroite ou méchante d'un client de l'écurie peut-être celui qui l'avait inspiré. Il expliquait ainsi, on s'en souvient, l'origine de l'odieux entrefilet du petit journal. Il pensa que le plus sage était de rassurer Hilda sur ce point, et il ajouta:
—«C'est si simple... M. Corbin a un culte pour vous... Il a trouvé que mes assiduités risquaient de faire causer... Il est habitué à mener ses chevaux droit sur l'obstacle. Il m'a traité comme l'un d'eux... Il a débarqué chez moi, ce matin, et il m'a déclaré tout net que je vous compromettais et qu'il n'y avait qu'un moyen de couper court aux commentaires possibles: quitter Paris, voyager, de telle sorte que mon absence de la rue de Pomereu parût naturelle, même à vos yeux. C'était là ce qu'il appelait faire mon devoir. J'ai, d'abord, été de son avis. Puis j'ai senti qu'il m'était trop dur d'être privé de votre présence... Je suis venu pour avoir avec vous une explication. Je l'ai eue... Et que j'ai eu raison de l'avoir! J'ai pu, enfin, vous dire que je vous aimais, et vous entendre me dire que vous m'aimiez...»
—«Alors,» demanda-t-elle, avec un demi-sourire de coquetterie émue et aussi d'inquiétude, «si Jack n'était pas allé chez vous aujourd'hui, cette démarche que vous venez de faire, vous ne l'auriez pas faite?»
—«Elle se serait faite toute seule,» s'écria-t-il passionnément. «Il y a si longtemps que c'était mon désir et que je n'osais pas! Cette visite de M. Corbin m'a donné le courage qui me manquait. J'ai compris, à sa façon pressante de me parler, que je ne vous étais pas indifférent.»