—«Ah! mon aimé!» osa-t-elle répondre. Et d'elle-même lentement, elle se pencha et mit son front sous les lèvres du jeune homme. Innocence et naïve volupté, qui devait être la seule de ces tristes amours! Ce précoce libertin de Maligny, qui avait connu déjà, pourtant, bien des corruptions de la débauche parisienne, ne tenta pas d'obtenir davantage de la délicieuse enfant, qu'il sentait si à lui, si prête à lui donner toute sa vie. Il lui sera beaucoup pardonné, à cause du respect qu'il eut, à cette minute, pour cette chose si rare qu'elle en est sacrée: la candeur dans la passion, l'absolue pureté dans l'amour absolu. Tout au plus se permit-il, tandis que sa bouche s'appuyait sur ce beau front, de flatter, de sa main libre, la soie douce de ces cheveux d'or... L'un et l'autre, le jeune homme et la jeune fille, étaient si troublés par cette fraternelle caresse, gage enfantin de leurs accordailles: ils en avaient complètement oublié l'endroit où leur conversation avait lieu et qu'ils étaient exposés à ce que l'un des employés de la maison entrât à chaque instant et vînt les surprendre. Aussi éprouvèrent-ils tous deux un saisissement qui les immobilisa de confusion, pendant une minute, à voir, au moment même où Hilda détachait son front du baiser de Jules, une silhouette se dessiner sur la vitre de la fenêtre, et, presque aussitôt, un homme entra dans la pièce. Cet homme n'était autre que John Corbin.—Son long et maigre visage n'était pas moins flegmatique qu'à l'ordinaire mais la teinte violette du bourrelet de sa cicatrice décelait la violente indignation qui le possédait. Pendant combien de temps était-il demeuré là, immobile, derrière le carreau? Venait-il seulement d'arriver et de voir Hilda abandonnant ses mains et son front à ce perfide rival qui, deux heures plus tôt, s'était engagé, vis-à-vis de lui, sur l'honneur, à respecter et la réputation et le cœur de la jeune fille? Il s'arrêta une minute à regarder sa cousine, tour à tour, et celui qu'il considérait comme un suborneur. Puis, les enveloppant dans un même méprisant dégoût, à tous deux il adressa cet unique monosyllabe d'insulte:

—«Oh! shame! shame[2].

—«Jack!» s'écria Hilda Campbell qui se redressa, rouge de la honte de cet affront immérité,—rouge aussi de la pudeur d'avoir été surprise ainsi.

—«Laissez, mademoiselle,» dit Jules en s'avançant de manière à se mettre entre le nouveau venu et la jeune fille, comme pour revendiquer aussitôt son droit de la protéger: «C'est à moi de m'expliquer avec M. Corbin...»

—«Vous?» interrompit Jack sauvagement. «Vous?» répéta-t-il; et il acheva cette explication sur un autre monosyllabe, le plus injurieux de l'argot anglais. «You are such a cad[3]

—«Ne me parlez pas ainsi, monsieur Corbin,» répondit Maligny, «vous le regretterez trop ensuite... Rappelez-vous plutôt sur quelles paroles nous nous sommes quittés, il y a deux heures... Vous m'avez dit: «Faites votre devoir...» Je vous ai promis de le faire... Je l'ai fait. Je viens de demander à Mlle Hilda si elle consentait à être ma femme. Elle vient de me répondre qu'elle consentait. Elle est ma fiancée, et je suis son fiancé.»

Le jeune homme avait repris la main de la jeune fille. Tous deux se tenaient debout en face de Corbin. Celui-ci les regardait avec une stupeur qui eût été comique si une souffrance ne s'y fût mêlée, intense et désespérée, et, cependant, courageuse. Aimant sa cousine comme il l'aimait, l'annonce qu'elle allait devenir l'épouse d'un autre devait lui être, lui était un véritable martyre. Il ne se reconnaissait pas le droit de le montrer. Il demanda simplement à miss Campbell, en anglais, d'une voix plus rauque encore qu'à l'ordinaire:

—«Est-ce vrai; Hilda?»

—«C'est vrai, Jack», répondit-elle.

—«Vous êtes engagée à M. de Maligny?» insista-t-il.