Et une telle souffrance l'étreignait qu'un des palefreniers de l'écurie, qui s'approchait pour lui donner des nouvelles d'un cheval malade, demeura sans oser lui parler, épouvanté devant la contraction du cuir tanné qui servait de peau à ce rude visage.
[1] Slang, argot.
[2] To mash, mettre en capilotade, écraser.
III
HILDA JALOUSE
Pour que la douce et si équitable Hilda eût traité son cousin comme elle traitait ses chevaux rétifs, avec la cravache, le mors et l'éperon, il fallait que la révélation des intrigues prêtées à Jules de Maligny par les bavardages du monde eût éveillé en elle des sentiments d'un ordre très nouveau. Elle savait trop que Jack Corbin lui avait parlé avec une absolue bonne foi. Elle n'ignorait pas que le seul dessein du maladroit avait été de lui être bienfaisant. Si une souffrance aiguë ne l'avait, elle aussi, jetée hors d'elle-même, elle se serait rendu compte, sur place, de la vérité: cet honnête homme, son parent le plus proche après son père et qui se trouvait initié à ses plus intimes secrets de cœur, avait l'obligation stricte de l'avertir dans une occurrence pareille. Le procédé avait été brutal. Le brave garçon n'avait pas mérité ce traitement, d'autant plus dur, émanant de Hilda, qu'elle montrait tant d'indulgence aux défauts même des indifférents. Avec son instinct d'amoureux dédaigné, Corbin ne s'y était pas trompé: cette dureté de langage, extraordinaire chez miss Campbell, prouvait avec quelle violence elle continuait de chérir l'abandonneur. Ç'avait été un sursaut de sa passion, touchée au vif par une idée à laquelle la pauvre enfant n'avait jamais pensé. Elle avait été, depuis la rupture avec son fiancé d'un jour, bien malheureuse de cette évidence trop indiscutable, qu'elle n'était pas aimée comme elle aimait. Tout étrange qu'un pareil aveuglement puisse paraître, elle n'avait pas admis une seconde l'hypothèse qu'à six mois de distance—moins de six mois, puisque la double intrigue avec Mlle d'Albiac et Mme Tournade datait d'une croisière de l'été—Jules commençât déjà de s'occuper d'une autre femme. Tandis que le peu diplomatique John Corbin répétait, avec une exactitude de détective et sans une atténuation, les méchants propos de Mme Mosé et de Candale, Hilda avait distinctement vu en esprit son amoureux du printemps. Cette câline physionomie lui était apparue, éclairée de cette lueur qui passait dans ces prunelles, quand le jeune homme voulait plaire. Ces changements du visage de son ami, elle les avait observés tant de fois, lorsqu'il arrivait à leurs rendez-vous et qu'elle l'apercevait avant que lui-même ne l'eût aperçue. Oui. Il s'était représenté à elle avec cette expression, et dans cette forêt de Chantilly, qu'elle connaissait également si bien. Il était là, galopant sur son cheval,—ce cheval dont elle voyait avec non moins de netteté la silhouette et l'allure. Une autre femme était là aussi, tout près de lui, qu'il regardait de ces regards caressants. Cette Mlle d'Albiac, avait-il dû être charmeur avec elle, comme il savait l'être, pour qu'elle se fût éprise de lui, au point de devenir la fable de toute leur société!... Et l'autre, cette Mme Tournade, dont on disait qu'elle voulait l'épouser, la pauvre délaissée se l'était figurée pareillement, accoudée, elle, au bastingage du paquebot de plaisance, par une de ces longues et transparentes soirées des étés du Nord. Hilda, elle-même, au cours d'un voyage en Ecosse, au delà d'Inverness, avait goûté la douceur de ces pâles crépuscules prolongés jusqu'aux environs de minuit. Jules lui était apparu de nouveau, tourné vers la voyageuse, plus beau, plus séduisant dans cette atmosphère comme élyséenne, avec la rumeur de l'Océan apaisé autour de leurs propos. Quels propos?... Elle les devinait trop bien, par ses souvenirs... En revanche, ni l'une ni l'autre de ces deux femmes n'étant connues de Hilda, cette vision de la double trahison n'avait pas pu être vraiment traduite dans ses causes. Elle ne s'était pas dit: «Du moment qu'il les a courtisées toutes deux, c'est qu'il n'aimait ni la jeune fille ni l'autre...» Non. Les images suscitées en elle par le récit de Corbin s'étaient comme superposées. Elle avait fini par ne plus se formuler nettement qu'un fait, auquel tout son être s'était comme déchiré et ensanglanté, la trahison! Elle était devenue jalouse, là, sur place, de cette jalousie qui ne raisonne pas, qui ne calcule pas, qui nous saisit comme un spasme, comme ces douleurs de certaines maladies nerveuses expressivement dénommées par les médecins, fulgurantes et térébrantes. Elles tiennent de l'éclair par leur instantanéité, de la vrille par le lancinement. En outrageant en face celui dont le zèle maladroit venait de lui faire si mal, la malheureuse enfant avait obéi à un réflexe de son organisme moral, si l'on peut dire, froissé brusquement à un point trop blessable. Sa rentrée soudaine dans la maison était un autre geste du même ordre, impulsif et irraisonné. Un animal blessé s'échappe ainsi, après avoir, dans une réaction quasi automatique, enfoncé crocs et griffes dans la chair de son poursuivant. Il rentre au terrier pour y saigner, peut-être y mourir, caché et replié sur lui-même, ne sentant plus que sa plaie et subissant son sort avec cette passivité accablée des grandes épreuves qui atteignent la vie en son principe. La passivité,—quel mot admirablement expressif aussi! Il est si voisin, par son origine, de ce terme de passion, qui ramasse en lui, au contraire, les pires frénésies de l'âme en révolte. C'est le témoignage, inscrit dans la langue par l'observation spontanée des âges, que les fièvres de nos plus folles ardeurs n'émeuvent rien autour de nous dans l'implacable nature et que l'acceptation brisée, résignée, accablée, est leur fatal aboutissement.
Dans cette fuite loin de l'imprudent qui venait de la frapper si cruellement, Hilda était remontée droit à sa chambre. Que n'eût-elle pas donné, durant ces moments d'une si douloureuse crise intérieure, pour avoir, du moins la liberté de s'enfermer là, dans ce petit domaine bien à elle où toutes sortes de naïves reliques racontaient les épisodes gais ou tristes de son excentrique et innocente destinée:—des portraits de sa mère morte y voisinaient avec les photographies des chevaux qu'elle avait particulièrement aimés. Des fouets de chasse et des cravaches s'y groupaient en trophées autour d'un pied de cerf. La chevaleresque fantaisie d'un prince de race royale, touché par la grâce pure de la jolie enfant, lui avait fait les honneurs de cette bête, forcée dans une chasse très dure où Hilda n'avait pas cessé de tenir la tête. Les trois lys de la maison de France se voyaient sur le cartouche. A côté, un verset d'Isaïe, peinturluré sur vélin, en grandes lettres gothiques bleues et rouges, était suspendu dans un encadrement de bois doré. Elle l'avait choisi dans la Bible d'Oxford que lui avait léguée sa mère, et il exprimait bien la nature de sa foi, faite tout entière de soumission et d'espérance. Elle croyait, comme elle vivait, si simplement: «When thou passest through the waters, I will be with thee:—Quand tu traverseras les eaux, je serai avec toi....»[1]. Un très humble détail de ménage empêcha la pauvre fille de trouver cette solitude qu'elle cherchait, afin de s'abandonner en liberté à l'excès de sa douleur. Les Campbell avaient conservé, entre autres usages anglais, celui de la distribution stricte du service entre les domestiques. Une maid, venue du Yorkshire et qui portait le traditionnel tablier à épaulettes sur la robe en toile de couleur, avec le petit bonnet blanc, avait pour fonction spéciale le nettoyage à fond des chambres. Elle était dans celle de Hilda, où elle vaquait à cette besogne. Elle frottait le parquet, avec un morceau de laine, agenouillée au milieu des meubles poussés dans les angles. La nécessité de se dominer devant cette servante rendit à la pauvre fille la force de réagir qui lui aurait, une minute de plus, manqué d'une manière totale. Elle fit semblant, pour justifier sa rentrée hâtive, de chercher un mouchoir dans la commode. Cette diversion suffit: les sanglots qui lui montaient à la gorge s'arrêtèrent. Elle avait reconquis son empire sur soi. Cette énergie retrouvée n'alla point, cependant, jusqu'à prendre part au déjeuner du matin. Elle y présidait d'ordinaire, versant le thé à son père et à John, leur distribuant les muffins beurrés et les œufs au petit salé,—les inévitables eegs and bacon,—leur découpant, avec le long couteau spécial, les minces lamelles de roastbeef froid ou de jambon. A travers la porte, elle cria au gros Bob Campbell qui l'attendait, occupé à bourrer sa pipe en racine de bruyère et à chercher les nouvelles sportives dans son Herald du jour:—«J'ai un peu de mal de tête, Pâ... Mettez-vous à table sans moi. Je ne mangerai qu'après être sortie...»
—«Prenez le nouveau cheval, alors,» répondit le père, sans autre question. «On doit venir le voir à dix heures. Il sera mieux, s'il a été un peu baissé.»
—«Il ne s'est aperçu de rien,» se disait Hilda, une demi-heure plus tard. «C'est une chance!...» Elle avait fait seller le nouveau et peu commode cheval, en effet, et elle était repartie toute seule, à travers les rues, du côté de ce bois de Boulogne, dans les méandres duquel nous l'avons déjà suivie si souvent. «Cher père! Il faut qu'il ne s'aperçoive de rien... C'est, maintenant, tout ce qui me reste au monde, sa paix. C'est toute ma raison de vivre... A cause de lui, je serai avec Jack comme j'ai été toujours. Mais jamais, jamais, je ne pardonnerai à ce misérable... Lui, mon cousin, qui sait combien j'ai aimé Jules, s'il avait eu pour moi le moindre ménagement, est-ce qu'il n'aurait pas tout fait par me cacher cette affreuse vérité?... Mamma l'aimait tant! Elle a été si bonne pour lui! Ce sera ton frère, me disait-elle. Il a suffi que je lui préférasse Jules. Il est devenu jaloux et il s'est vengé... Pourtant, même jaloux, il est incapable d'avoir inventé une calomnie. Je n'ai pas le droit de lui faire cette injure. Ce qu'il m'a dit, il l'a vu. Ce qu'il m'a rapporté, il l'a entendu. Jules fait la cour à ces deux femmes. Est-ce possible? Il veut en épouser une... Mon Dieu! Est-ce possible? Est-ce possible?...»