Alors seulement, et quand elle se fut répété ces mots, à plusieurs reprises, la crise aiguë de souffrance qui l'avait comme contractée en lui arrachant ce cri de colère contre son cousin, puis en la précipitant hors de sa chambre, hors de la maison, se détendit en un accès de larmes. Elle pleura, comme tant d'autres fois, le visage fouetté par le vent d'une course folle, qui collait sa voilette mouillée contre ses joues. Elle poussait son cheval droit devant elle dans les allées les plus solitaires, où l'or et la pourpre de l'automne commençaient à colorer de leurs chaudes teintes les arbres encore feuillus. Les autres fois, quand ces accès la prenaient ainsi, leur cause était cette indéterminée et constante misère: la certitude que celui qu'elle aimait ne l'aimait pas comme elle l'aimait. Son chagrin en demeurait vague et flottant, même dans les secondes de pire acuité. Elle n'avait pas devant elle, comme maintenant, des faits positifs, des noms propres, un malheur défini. C'est la différence entre les larmes que l'on verse sur une absence ou une mort, et celles que vous arrache une maladie d'un être cher. Ces peines peuvent être pareilles dans leur intensité, pareilles dans leurs manifestations extérieures. Seulement l'une de ces douleurs demeure inefficace et vaine par son objet même, tandis que la possibilité, si faible soit-elle, de modifier un état encore susceptible de changement, suggère à l'autre des résolutions et des actes... Ce mariage de Jules de Maligny avec Mme Tournade, cette coquetterie avec Mlle d'Albiac, c'étaient des réalités précises contre lesquelles lutter. Une cour, on l'empêche. On empêche, surtout, un mariage. Mais y avait-il vraiment projet de mariage entre Jules et l'opulente veuve? Faisait-il vraiment la cour à la jeune fille, en vue d'exalter la passion de la femme plus âgée?... Rien que l'enquête pour savoir à quoi s'en tenir sur ces deux points représentait des difficultés presque insurmontables, étant donné la différence des milieux où vivaient ces femmes et celui où Hilda était emprisonnée. Ce n'étaient que des difficultés, et non pas ce vide, cette totale impuissance dont elle étouffait depuis ces six mois... A l'idée qu'elle pouvait agir, ses larmes séchèrent... Agir? Quand? Comment? Ces questions se posèrent devant son esprit, et de les discuter avec elle-même tendit ses nerfs. D'habitude, quand elle s'était laissé aller, comme elle venait de faire, à la féminine faiblesse de sa sensibilité, Hilda rentrait de ses promenades, vaincue, brisée, la voix presque éteinte, les yeux morts, son énergie comme dissoute. Ce matin, lorsqu'elle reparut au coin des rues de Longchamp et de Pomereu, elle avait le sang à ses joues minces, ses prunelles brillaient plus larges, une visible fièvre animait toute sa frêle personne. Son cousin et son père étaient devant la porte de l'écurie, qui l'accueillirent. Corbin par un geste qu'il ne put retenir, Campbell par une exclamation d'étonnement.

—«Que vous est-il arrivé?», demanda-t-il.

—«Moi?...», répondit la jeune fille, avec un étonnement égal à celui des deux hommes. «Quelle heure est-il donc?...» Elle consulta la montre qu'elle portait à son poignet, enchâssée dans un bracelet de cuir brun. Elle vit que les aiguilles marquaient onze heures. Ses méditations sur le moyen à prendre pour rentrer dans l'existence de son ex-fiancé l'avaient absorbée au point qu'elle en avait tout oublié. «Ce n'est pas possible?» s'écria-t-elle. «Je suis restée deux heures dehors?... Je ne m'en étais pas aperçue...»

—«Et vous m'avez peut-être fait manquer la vente du cheval,» dit le père. «Le client était là, dès dix heures moins le quart, comme nous étions convenus. Il a attendu jusqu'à maintenant et il vient de partir. S'il ne reparaît pas, voilà cinq mille francs de perdus... C'est peut-être le cas de vous répéter le proverbe de nos aïeux, dont les Français se moquent toujours: Time is money. Le temps, c'est de l'argent. Cinq mille francs pour deux heures. Ça met la minute un peu cher...» Il calcula de tête et, avec cette ironie froide des gens de sa race: «A peu près trente-huit shillings. Rather high[2]» conclut-il... «Mais,» continua le gros homme, avec un sourire qui prouvait combien ses intérêts de maquignon pesaient peu, quand il s'agissait de sa fille, «si cette longue promenade vous a remise, ça vaut bien un trois guinées docteur...[3]. C'est cela qui nous tourmentait, Jack et moi, de vous savoir partie sans avoir rien mangé, et souffrante...»

—«Je me sens très bien, à présent,» répliqua Hilda; et, comme pour démontrer la vérité de son affirmation, elle sauta de son cheval à terre, sans s'appuyer sur les mains que son cousin lui tendait, avec une gaucherie très voisine de la honte. Il venait de traverser une heure atroce. Quand son oncle avait commencé de s'inquiéter du retard de Hilda, il avait tremblé qu'elle n'eût, dans l'accès de son désespoir, attenté à ses jours. Il avait éprouvé, durant quelques instants, les remords d'un assassin. Sans révolte, avec la soumission d'un chien justement puni, tout comme s'il eût été le frère à la forme humaine de Birmam et de Norah, il encaissa cette nouvelle rebuffade, comme il eût fait d'un uppercut ou d'un direct dans un assaut de boxe. Il se considérait comme méritant trop la rancune que la jeune fille lui portait. Cette soumission se changea en stupeur quand il l'entendit qui continuait, relevant l'allusion du chef de la maison à la vente manquée: «Ne vous inquiétez pas du cheval, gouverneur.» Hilda donnait, quelquefois, à son père cette appellation empruntée à l'argot des écoliers de son pays. «Il est excellent, d'abord, très doux et très vite... Et pas de bouche. Un enfant le mènerait avec un fil... Et nous avons un acheteur tout trouvé. Jack a vu M. de Maligny hier, à la chasse, qui lui a demandé si nous n'avions rien qui pût lui convenir... Il faut que vous lui écriviez, papa... N'est-ce pas vrai, Jack?...» Elle lança du côté de Corbin, en posant cette question, un tel regard, d'une si impérieuse et si suppliante insistance, tout ensemble, que le malchanceux écuyer, interpellé de la sorte, en demeura littéralement médusé. Cette injonction, pour lui fantastique, lui mit aux lèvres un cri de surprise qui s'étouffa dans une espèce de grognement, lequel pouvait, à la rigueur, passer pour un «oui». Bob Campbell, du moins, l'interpréta de la sorte. Un sourire de sympathie éclaira sa face rasée. C'était là une preuve, après tant d'autres, et du degré où il ignorait la crise traversée par sa fille, et de l'art avec lequel ce Jules, si ingénieusement subtil, avait su le prendre, comme tous ceux dont il s'occupait.

—«M. le comte de Maligny?...» s'écria-t-il. «All right! Je serai content de le revoir, et je suis content qu'il ne nous ait pas oubliés. Tout de même, ces Français sont étonnants. Drôle de lot! Drôle de lot!» (Vous reconnaissez le funny lot, synonyme du non moins elliptique funny sort, déjà commenté.) «Je vais, de ce pas, lui écrire qu'il vienne demain matin, s'il le peut, et que j'ai son affaire...»

L'action suivant la parole, toujours en vertu du pratique proverbe sur la valeur monétaire du temps, Campbell se dirigea vers le bureau, non sans que le neveu eût esquissé un geste qui voulait être une protestation. Mais Hilda l'arrêta net, en lui touchant le bras de la pointe de sa cravache; et, marchant sur lui, elle dit, d'une voix basse et saccadée:

—«Si vous voulez que je vous pardonne, Jack, il faut vous taire... Vous m'entendez, vous taire. Sinon, je croirai qu'en me parlant comme vous l'avez fait ce matin, vous m'avez menti...»

—«Hilda!...» gémit Corbin, avec un accent de protestation passionnée. Un infaillible sens s'éveille chez les femmes les plus naïves quand il s'agit de manœuvrer un amoureux. Celle-ci venait de prononcer exactement les mots qui devaient mater les rébellions du malheureux. Il baissa la tête. Après quelques secondes de combat intérieur, il reprit simplement: «Soit! je me tairai. Mais qu'allez-vous faire? Vous voulez que Campbell écrive à cet homme? Je vous jure que tout ce que je vous ai dit de lui est vrai... Et vous le reverrez?... Et puis, pensez quel rôle vous faites jouer à votre père...»

—«Je reverrai cet homme, si cela me plaît,» répondit-elle. «Je ferai ce qui me convient. Ce que je vous demande, à vous, c'est le silence. Gardez-le, et j'oublierai. Sinon, tout rapport est rompu entre nous et pour toujours. Je m'en irai plutôt de la maison. Vous me parlez de mon père? Hé bien! si vous vous mettez en travers de mes projets, je lui donnerai à choisir entre vous et moi...»