—«Je vous obéirai, Hilda,» dit John Corbin, après quelques instants d'une nouvelle lutte intérieure qui dut être bien forte, car sa cicatrice passa du violet sombre au violet livide, comme il arrivait quand une émotion très intense secouait ses rudes nerfs. Car le brave et sauvage garçon avait des nerfs, malgré son flegme, et qu'il venait d'avoir bien du mal à dompter. Ce ne fut pas son amour seulement qui lui donna la force de cette domination sur lui-même, ni son besoin d'apaiser à tout prix le ressentiment de la passionnée jeune fille. Ce fut l'évidence devant son regard, ses paroles, son attitude, qu'une révolution était en train de s'accomplir en elle. Cette question sur ses projets, qu'il lui avait posée d'un ton si angoissé, il n'allait plus cesser de se la répéter à lui-même avec une angoisse pire: «Que va-t-elle faire?...» L'idée que son Hilda, la fière et loyale Hilda qu'il avait toujours admirée, respectée, presque vénérée autant qu'il l'aimait, consentît à revoir un homme qui lui avait manqué de parole si honteusement, confondait sa raison. A son trouble, il ne doutait plus que Maligny ne l'eût trahie. Que dis-je? Consentir? C'était elle qui désirait cette nouvelle rencontre, elle qui se jetait à la tête de ce misérable. Et, pour rentrer en relations avec lui, quel procédé avait-elle eu l'idée d'employer?... Pourquoi s'était-elle avisée de ce mensonge qui l'aurait révoltée, jadis? Pourquoi?... Et, devant l'inconnu que lui représentait un tel changement de caractère, le fidèle cousin avait tremblé.
Ce qu'allait faire la pauvre Hilda?... Elle-même le savait-elle? Il en est de certains états de passion très aigus comme du jeu, comme de la guerre, comme du duel, de ces circonstances, rapides et tragiques, où nous nous trouvons obligés d'agir, non pas demain, non pas tout à l'heure, mais à la minute, à la seconde. Nous comprenons, nous sentons plutôt, que le plus léger atermoiement risque d'être fatal. Notre être intime se tend alors dans des à-coups de volonté, dont nous ne mesurons pas l'exacte portée. De cette promenade, prolongée parmi les incohérences et les soubresauts d'une sensibilité blessée dans sa fibre la plus secrète, la jeune fille avait rapporté deux résolutions: celle d'abord, d'empêcher à tout prix ce mariage de Maligny. Vingt hypothèses lui avaient traversé la tête. La seule idée lui en était si insupportable qu'elle avait pensé à trouver l'adresse de Mme Tournade, à courir chez elle pour lui dire... quoi? Qu'elle aimait Jules, que celui-ci lui avait fait croire qu'il l'aimait, qu'ils avaient été fiancés?... Et ensuite? Si primitive qu'elle fût et profondément ignorante de certaines choses de la vie, elle s'était pourtant rendu compte qu'une telle demande était simplement insensée. Elle avait résolu aussi d'éclairer sur Maligny l'autre femme, cette Mlle d'Albiac, dont le sort lui apparaissait déjà comme trop pareil au sien... Elle avait pensé à lui écrire, pour lui apprendre quoi encore? Que Jules était coutumier de ces trahisons? Et ensuite?... Cesse-t-on d'aimer un homme parce qu'il vous trahit?... Hilda savait, par son propre exemple, que la jalousie attache davantage le cœur qu'elle déchire... C'est alors que le projet de provoquer une explication avec Maligny lui-même lui était apparu. Et au moment où elle se demandait, pour la centième fois, quel joint trouver, la phrase de son père lui avait, subitement, laissé entrevoir une chance, bien fantasmagorique, bien périlleuse aussi, mais une chance, cependant. Elle l'avait saisie avec cette instantanéité dans le passage de l'idée à l'acte qui caractérise des secousses pareilles. Il fallait qu'elle revît Jules et elle avait employé un procédé que son instinct de femme—soudain éveillé par la jalousie—lui avait suggéré, là, sur place, comme le plus sûr, précisément parce qu'il était le plus extraordinaire, en apparence. Maligny n'avait jamais parlé à Corbin d'un achat d'une bête nouvelle. Il comprendrait donc, en recevant cette lettre du marchand de chevaux, qu'il se passait, rue de Pomereu, quelque chose d'extraordinaire. Ne fût-ce que par curiosité, il viendrait. C'était là un calcul bien machiavélique pour une enfant, toujours si spontanée, si vraie, si sincère que Hilda. Aussi n'avait-elle pas calculé. Ç'avait été une de ces ruses spontanées qui surprennent celui ou celle même qui les imagine. Une possibilité lui avait traversé l'esprit. Une phrase avait suivi, si rapide, que le son de sa propre voix prononçant les paroles, qui devaient déterminer son père à écrire, l'avait surprise d'une espèce d'étonnement épouvanté. D'où cette idée lui était-elle venue? Elle n'aurait pas pu le dire. Que cet état de demi-folie par l'excès de la souffrance soit l'excuse de cette charmante fille. Elle était si peu faite pour le mensonge qu'elle se retrouva, cette scène finie, incapable de même soutenir le remords de cette première fourberie. A peine fut-elle allée rejoindre Bob Campbell, en train de libeller la missive qui devait faire revenir Jules de Maligny à la maison, que sa honte d'avoir trompé la confiance de son père fut la plus forte. Elle essaya d'empêcher que cette lettre ne partît.
—«Pâ,» dit-elle, «ne pensez-vous point qu'il vaudrait mieux attendre que les clients de ce matin reviennent?... C'est presque un marché commencé.»
—«S'ils reviennent,» répondit Campbell, «et que le cheval leur plaise, ils l'auront. Je n'ai qu'une parole. Mais j'en attends, pour demain, un tout à fait semblable, meilleur peut-être, d'après ce que m'a télégraphié mon agent de Rugby. Si le premier est pris, le comte de Maligny aura le second...»
—«Sans doute,» continua-t-elle, «mais M. de Maligny ne croira-t-il pas que nous cherchons à lui forcer la main?... S'il avait eu vraiment envie d'un cheval, il sait le chemin de la maison...»
—«Il a vu Jack. C'est comme s'il était venu ici,» répliqua le père, sans relever la tête. Il signait son nom avec cette belle écriture, carrée et brutale, mais très nette, où se reconnaissait la franchise un peu brutale de son caractère, et il rédigeait l'adresse. Il ne fit pas attention à l'embarras qui mettait deux grandes plaques de pourpre aux joues de sa fille. «C'est fait...» dit-il en glissant le billet dans l'enveloppe. Et, regardant enfin Hilda: «Vous n'êtes pas bien de nouveau?...», lui demanda-t-il. Cette inquiétude prouvait sa tendresse, mais non sa perspicacité. «Voilà ce que c'est que de monter deux heures sans avoir rien mangé... Il faut vous reposer jusqu'au lunch, sur votre lit. Jack promènera l'autre bête que j'avais fait seller pour vous quand je vous attendais... Que sentez-vous?», insista-t—il, «on dirait que vous avez envie de pleurer?»
—«Moi?», répondit-elle vivement, «quelle idée!» A la seule pensée que le gros et excellent homme pût deviner la cause réelle de son émotion, une véritable terreur paralysait la jeune fille. «Je crois que vous avez raison», ajouta-t-elle. «Le mieux, pour moi, est de m'étendre. J'essaierai de dormir une demi-heure...» Et elle quitta la pièce sans avoir trouvé, dans son remords, la force d'avouer l'impulsif mensonge de tout à l'heure. Elle laissait son père fermer l'enveloppe ainsi préparée. «La lettre ne partira pas,» se disait-elle en remontant dans sa chambre. «Je l'empêcherai.» Campbell avait l'habitude, quand il écrivait un billet d'affaires, de le placer dans un objet ad hoc, un panier en fil de fer doré, suspendu sur le mur au-dessus du bureau. Deux casiers, avec les étiquettes out (dehors) et in (dedans), servaient à séparer les lettres à expédier d'avec les lettres que l'on avait apportées. Le sens presque maniaque de l'ordre qui distingue les Anglais se manifeste ainsi par une variété prodigieuse de petites inventions. Elles paraissent très pratiques. Elles ne sont, le plus souvent, que très compliquées. C'est ainsi que la table qui servait de bureau au maquignon s'encombrait d'un tas d'outils, destinés, celui-ci à ouvrir les enveloppes, un second à classer les factures acquittées, un troisième à ranger celles qui restaient à toucher, cet autre à coller les timbres, cet autre à détacher lesdits timbres si, par hasard, il y avait une erreur dans l'adresse... Que sais-je? Le tout tenu avec un soin qui trahissait la méticulosité des seules personnes qui prissent jamais place à cette table: Campbell lui-même, Jack Corbin et Hilda. Connaissant ce trait essentiel du caractère de son père, la jeune fille devait donc être bien persuadée que la missive serait déposée dans le réceptacle habituel. Son moyen d'arrêter la lettre, on l'a deviné. Elle comptait la prendre et l'anéantir tout simplement. Bob Campbell s'étonnerait bien de n'avoir pas reçu de réponse. Il qualifierait Maligny, en bon insulaire, de norrid Frenchman[4], et le mensonge de tout à l'heure serait réparé,—grâce à une action pire! On pense bien que cette destruction clandestine d'une lettre de son père répugnait singulièrement à la conscience de la pauvre enfant. Elle y était, pourtant, décidée. Ce n'est pas une des moindres responsabilités de ceux qui se livrent, comme ce charmant et souple Jules, au jeu redoutable de la séduction: inspirer un sentiment trop vif à des cœurs jusque-là tout simples, tous droits, c'est les lancer dans des chemins désordonnés, où la délicatesse des scrupules risque de s'abolir bien vite et de se fausser. Les scrupules? Hélas! la passion ne les connaît guère et Hilda se trouvait jetée en ce moment dans la passion. Elle commençait d'en subir les va-et-vient presque insensés, les contradictions illogiques et irrésistibles. On a pu le constater à la double et presque immédiate volte-face qui, en moins d'un quart d'heure, lui avait fait désirer follement de revoir Jules, puis, non moins follement, de ne plus le revoir. Cette passion encore, la mauvaise conseillère, la fit, après avoir guetté, derrière sa fenêtre, une sortie de son père, descendre deux par deux les marches de l'escalier, tandis qu'il la croyait recouchée. Elle venait s'emparer de la lettre écrite sur sa suggestion, et la détruire... Une terreur la saisit, à voir le panier de métal vide. Il n'arrivait pas dix fois par an, au marchand de chevaux de mettre lui-même sa correspondance à la boîte. Le hasard avait voulu que, ce matin-là, il dût aller au bureau de poste toucher un mandat qui exigeait sa signature. Il avait pris sur lui tout son courrier. Aucune puissance au monde ne pouvait empêcher, maintenant, que Jules n'eût cette lettre... Le choc fut si fort que la malheureuse Hilda dut s'asseoir, sur le même siège qu'elle occupait durant cette heure de l'après-midi de printemps où le jeune homme lui avait murmuré ces mots si doux, ce même Jules!... Il allait avoir cette lettre. Il allait revenir ici... Il n'était pas possible qu'il n'y revînt pas. A quel égarement avait-elle cédé? Comment n'avait-elle pas compris qu'il ne se tromperait pas une minute sur la signification vraie de cette démarche du père? Il y verrait, il ne pouvait pas ne pas y voir une manœuvre de la fille pour le rappeler. Que penserait-il d'elle, alors? S'il la démentait auprès de son père, quelle explication donner? Campbell professait, pour le mensonge, une haine attestée par un très petit signe, mais la jeune fille en savait toute la valeur. Le maquignon avait, lui aussi, en bon Anglais, suspendu au mur de sa chambre une pancarte où il avait fait transcrire en caractères gothiques et colorés un verset de la Bible. Il avait choisi celui de saint Paul dans l'Epître aux Ephésiens: «C'est pourquoi, vous éloignant de tout mensonge, que chacun parle à son prochain dans la vérité, parce que nous sommes les membres les uns des autres[5].» Et, non moins fidèle à l'autre dévotion nationale, en regard, sur une autre pancarte, se lisaient, copiés de sa main, les vers célèbres de Polonius, dans l'Hamlet de Shakespeare: «Avant tout, sois loyal envers toi-même; et, aussi infailliblement que la nuit suit le jour, tu ne pourras être déloyal envers personne[6].» Ces deux phrases, ces deux devises plutôt, Hilda les avait lues des centaines de fois depuis des années que ces deux cartouches décoraient l'alcôve paternelle. Elle se surprit à en redire les mots et à trembler. Si Jules ne la démentait pas, ce serait pire: une complicité les unirait, elle et lui. Ce serait comme si elle lui avait donné un rendez-vous, à l'insu de son père, et qu'il y fût venu... L'une et l'autre hypothèse surgit devant son esprit tandis qu'elle regardait le casier vide. Elle avait été si certaine d'y reprendre la funeste lettre, que ce contre-temps bien naturel, bien peu important par lui-même, lui donna une sensation de fatalité. Elle n'avait pas entièrement tort. Un nouvel incident allait le lui prouver.
Qui n'a pas traversé, dans sa vie, des heures où les événements se multiplient autour de nous, comme si une secrète puissance travaillait à changer notre destinée? Quand on considère, une par une, les causes diverses de cette multiplication d'événements, on y reconnaît un concours de circonstances trop fortuit. Il reste, cependant, à expliquer pourquoi cette convergence. C'est la part d'inconnu qui se rencontre au fond de toute existence humaine. Notre raison proteste contre l'idée du hasard gouvernant uniquement ce que l'on appelle en terme énigmatique, le sort. Il nous est, d'autre part, impossible de saisir le pourquoi de tel ou tel incident, qui aiguillonne notre vie dans tel ou tel sens et pour toujours. Qu'en conclure, sinon—comme disait, dans ce même Hamlet, ce même poète si cher à tous les compatriotes des insulaires de la rue de Pomereu—qu'il y a «beaucoup plus de choses, dans le monde que n'en peut voir notre philosophie.»
Il existait un moyen très simple d'empêcher que cette lettre, même envoyée, n'eût la moindre conséquence: c'était de tout raconter au vieux Campbell, tout—non pas seulement de l'aventure d'aujourd'hui, mais des fiançailles et de leur rupture. Cette franchise réparatrice désarmerait, d'abord, la sévérité du père, pour ce qui touchait au mensonge de tout à l'heure. Il y aurait aussi à cette confession cet avantage: Bob, éclairé sur les causes réelles de la mélancolie de sa fille, lui suggérerait lui-même l'unique remède, une absence prolongée. Il fallait que Hilda quittât et la rue de Pomereu et ce Bois de Boulogne, où le seul aspect des choses renouvelait sans cesse, pour elle, et ses souvenirs et ses regrets. Il le fallait surtout, si le mariage de Jules devait avoir lieu. Rester à Paris, c'était se condamner, un jour ou l'autre, à entendre, dans une chasse à laquelle elle assisterait, des étrangers causer, devant elle, comme avaient causé, devant Jack Corbin, Mme Mosé et le comte de Candale. C'était s'exposer à pire: à une rencontre avec Jules lui-même, avec l'une ou l'autre des deux femmes que son cousin lui avait nommées... Oui, le salut était là, dans une confession complète. Après tout, quelle autre faute la tendre enfant devait-elle se reprocher que la vénielle insincérité de ce matin? Hilda prit la ferme résolution d'avoir cet entretien avec son père, le soir même, sitôt Corbin retiré. Le pauvre Don Quichotte le sentait trop, sa présence était pénible, maintenant, à celle qu'il aimait sans en être aimé, et il disparaissait, le dîner à peine fini, sous un prétexte quelconque, tandis que l'oncle grommelait son éternel:
—«Quand Jack aura été amoureux, une fois dans sa vie, il changera. Il est temps, il est grand temps... Il devient plus rude de jour en jour...»