Donc, son cousin, une fois sorti, Hilda parlerait. Qu'il y avait de tendresse encore, pour l'infidèle Maligny, dans ce désir qu'aucun commentaire de ce trop lucide témoin n'éclairât vraiment la religion du père!... Elle parlerait, mais en quels termes? Elle était en train de construire et de reconstruire mentalement, dans le courant de l'après-midi, les phrases par lesquelles elle aborderait cette conversation, d'une importance presque tragique pour sa naïve sensibilité, quand un incident, absolument inattendu, bouleversa toutes ses résolutions. On y a fait déjà une allusion. Il allait soulever en elle des instincts de rancune que même l'abandon, au lendemain de si solennelles promesses, n'avait pas éveillées. Elle était assise au bureau, comme le jour où Jules l'avait surprise, et elle vaquait derechef à la fastidieuse besogne des comptes,—du moins elle semblait y vaquer, car sa pensée en était bien loin,—lorsque John Corbin ouvrit la porte. Il fallait qu'un épisode d'une gravité extraordinaire se fût produit pour qu'il reparût devant sa cousine, après la terrible scène du matin. Le visage décomposé par l'émotion, il tenait à la main une carte de visite qu'il tendit à Hilda.

—«Cette dame est dans la cour, qui demande absolument à vous voir... Dick lui a dit que vous étiez à la maison...»

Miss Campbell prit la carte et vit qu'elle portait le nom de Madame Henri Tournade. Elle resta là, une minute peut-être, à dévisager les lettres gravées sur le mince carré de bristol, avec une émotion si intense que sa main en tremblait. Corbin, immobile, n'osait pas interrompre cette méditation. L'humilité de son attitude eût touché son pire ennemi.—Mais une femme amoureuse voit-elle seulement celui qu'elle n'aime pas, quand elle est occupée de celui qu'elle aime?

—«Eh bien!», fit-elle avec une subite résolution, «allez dire à Mme Tournade que je suis là, en effet...»

—«Vous voulez la recevoir?» demanda Corbin, avec une visible terreur, dont il donna l'explication en ajoutant: «Mais, si cette dame est venue ici, Hilda, c'est que quelqu'un lui a parlé de vous...»

—«Je vous ai prié d'aller lui dire que j'y suis,» répondit sèchement la jeune fille. «J'irai donc moi-même...» Impérieuse, elle passa, en écartant de la main l'infortuné qui avait, de nouveau, commis la faute impardonnable d'accuser son rival avec trop de vraisemblance. Que Mme Tournade arrivât tout d'un coup chez les Campbell et qu'elle insistât ainsi pour voir la fiancée abandonnée de celui que la chronique lui donnait comme futur époux, c'était la preuve qu'elle avait été avertie... De quoi? Des relations de Hilda et de Jules de Maligny... Et par qui?... Quatre personnes les connaissaient, ces relations: Hilda, Mme de Maligny, Corbin et Jules lui-même. Comment échapper à la logique de cette simple énumération qui mettait implacablement un seul nom derrière le quelqu'un dénoncé d'une manière si gauche, mais si spontanée, par l'écuyer? Toutes les apparences étaient pour que Jules eût raconté ses amours avec la pauvre Hilda, soit par simple légèreté, soit par calcul et dans le but d'aviver encore la jalousie de Mme Tournade. C'était là son procédé habituel. Du moins, Candale, dans cette conversation rapportée par Corbin, lui avait prêté ce calcul, à propos de Mlle d'Albiac. En réalité, ni dans l'un ni dans l'autre cas, le jeune homme n'avait même conçu un projet si pervers. La suite de ce récit le prouvera: en s'engageant avec Louise d'Albiac dans une de ces coquetteries sentimentales dont il était si friand, il avait cédé comme six mois auparavant, avec sa «promise» d'une heure, au goût passionné d'un certain charme féminin. Il s'était intéressé à la jeune fille du monde pour les mêmes motifs que jadis à Hilda, ou de très analogues. Les deux jolies enfants se ressemblaient, à travers les prodigieuses différences de leurs conditions, par un mélange attirant d'énergie et de grâce, d'innocence et de courage. Louise d'Albiac avait, par passion, les goûts que Hilda Campbell avait par métier. Elle était svelte et souple comme Hilda, avec un sourire et des yeux tour à tour naïfs et farouches, infiniment tendres dans l'émotion, et si hardis, presque si virils, pour affronter le danger: le galop d'une bête tout près d'être emportée, le saut d'un obstacle tour près d'être trop haut. Enfin, Mlle d'Albiac était, elle aussi, de cette race des Diane,—n'y a-t-il pas eu, dans les temps antiques, un culte de l'Artémis Heurippée, celle qui protège les chevaux?—Mais, si c'était une Diane plus comblée et mieux née que Hilda, sa dot modeste n'avait pas de quoi tenter un garçon de vingt-cinq ans, assez initié déjà aux réalités de la vie parisienne pour savoir qu'avec trente mille francs par an et certains goûts, un ménage fait maigre figure dans un certain monde. Le revenu de l'héritière des bougies Tournade représentait à lui seul le capital de cette rente. Ces chiffres suffisent à expliquer l'énigmatique Jules. Encore vaguement troublé par le souvenir de sa délicieuse idylle du printemps, il l'avait recommencée, à l'automne, avec une espèce de sosie moral de son amie de la rue de Pomereu. C'était une constance dans l'inconstance, une fidélité dans l'infidélité. Et puis, il n'avait pu s'empêcher d'être attiré, dans un tout autre sens, par la possibilité d'épouser la richissime veuve, laquelle s'était éprise de lui la première, et follement. Ces mêmes chiffres feront comprendre encore qu'il ne fût pas seul à subir cette fascination. Ce n'était pas lui qui avait nommé Hilda à Mme Tournade, c'était un autre aspirant à la main de l'archimillionnaire, un des habitués du Bois, lequel n'avait certes pas cru servir la cause du jeune homme en dénonçant sa liaison avec l'écuyère. Ce dénonciateur la connaissait donc,—preuve que l'article du journal envoyé jadis anonymement à la jeune fille n'était vraiment qu'un écho et que l'on avait causé d'elle à propos de son compagnon de promenade, sans bienveillance aucune. Ce racontage avait eu lieu l'avant-veille, précisément à l'occasion de cette chasse en forêt de Chantilly, durant laquelle Corbin avait recueilli les propos que l'on sait. Le délicat roman de Hilda et de Jules avait été présenté à Mme Tournade comme la plus vulgaire histoire d'intrigue et de galanterie. Le rival de Jules s'était bien gardé de dire que, depuis tantôt une demi-année, personne n'avait vu les jeunes gens seulement se parler, et il avait conclu:

—«Je suis curieux de savoir comment cette petite Campbell et Maligny se tiendront vis-à-vis l'un de l'autre, quand ils se rencontreront aux chasses, et ce que dira Louise d'Albiac. Car vous savez que Maligny lui fait la cour aussi, à celle-là!...»

Cette phrase perfide avait eu ce résultat immédiat: Mme Tournade avait écrit à Jules qu'elle le priait de venir déjeuner chez elle le lendemain, qui était le jour de la chasse, ayant un service urgent à lui demander. Le jeune homme avait bien reçu la lettre. Il n'en était pas moins parti pour cette chasse, après avoir répondu un billet d'excuse que la veuve avait déchiré avec toute la fureur de la jalousie tardive. Elle s'était vue bafouée. Le manège de ce subtil Jules avec elle avait toujours consisté, depuis leur rencontre sur le bateau, durant la croisière, à la laisser dans l'incertitude sur ses sentiments intimes. Ce faisant, le demi-Slave n'avait pas plus joué la comédie avec elle qu'avec Hilda, au printemps, qu'avec Louise ensuite. Il devinait qu'il plaisait infiniment à la riche veuve, et qu'avec un peu de diplomatie ce goût s'exaspérerait vite jusqu'à la passion. De la passion au mariage, avec un peu de diplomatie encore, il n'y aurait pas loin. Mais, si Mme Tournade n'avait pas tout à fait l'âge que lui prêtait généreusement Mme Mosé, elle avait plus de quarante ans, et le jeune homme était sincère dans ses hésitations. Un million à dépenser par an, c'était un mirage bien séduisant, certes. Mais cette abondance de «lustres»—comme eût dit un de ses aïeux du grand siècle—lui paraissait dure à accepter,—pour l'avenir. D'autre part, comment renoncer à cette chance de redorer d'une telle épaisseur de métal le blason des Maligny? Tout de même, il ne s'était pas décidé à sauter le pas. Ses rapports avec Mme Tournade avaient donc comporté des alternatives d'empressement presque tendre et de froideur presque insultante, dont l'effet, le plus sûr avait été de la piquer au vif. En faut-il davantage pour justifier la visite de la quadragénaire amoureuse rue de Pomereu et son insistance à voir cette nouvelle rivale qui venait soudain de lui être révélée? Mme Tournade avait, d'ailleurs, un sujet d'entretien tout trouvé. Dans cette crise aiguë de jalousie, un projet qu'elle nourrissait vaguement s'était précisé: celui de suivre aussi les chasses où Jules figurerait cet automne. Elle montait assez médiocrement, mais, enfin, elle montait. Aucun des chevaux qu'elle avait dans son écurie n'était dressé aux particularités de la chasse à courre:—les aboiements des chiens, les appels du cor, le saut des obstacles, l'excitation du galop avec d'autres.—Il était très naturel qu'elle s'adressât à la maison Campbell, dont les bêtes de chasse étaient la spécialité. Elle était donc venue avec son cocher. La mine de ce dernier était impayable, tandis qu'il attendait dans la cour, avec sa maîtresse, l'arrivée de Hilda. Il regardait les têtes des chevaux, apparues par les fenêtres des box, avec la morgue méprisante dont les personnages de cette sorte sont coutumiers quand ils servent des maîtres qui ne sont pas des connaisseurs. Maître Gaultier—c'était son nom—avait l'habitude d'acheter, seul, les animaux qui composaient l'écurie de Mme Tournade, chez des marchands à sa convenance, avec des bénéfices qui variaient de cent pour cent à cent cinquante. Quand sa patronne, après avoir commandé son automobile, lui avait dit: «Gaultier, vous monterez sur le siège, à côté du chauffeur; nous allons chez M. Campbell, rue de Pomereu, voir des chevaux...»

—«Madame est la maîtresse,» avait-il répondu, «mais je crois devoir prévenir madame qu'elle ne trouvera pas une bête propre chez ce marchand...»

—«Vous me donnerez votre avis, quand je vous le demanderai,» avait répliqué, à son tour, Mme Tournade. Durant le trajet, Gaultier avait oublié son hostilité habituelle à l'égard du mécanicien, ce représentant d'une profession détestée, auquel il n'adressait la parole que contraint, et il s'était lamenté: