[7] Allusion au passage célèbre du Livre des Rois (II, 9, 30): «Jéhu entra dans la ville. Jézabel, l'ayant appris, mit du fard à ses yeux, se para la tête et regarda par la fenêtre...» Le texte anglais de la Bible d'Oxford porte: «She painted her face».


IV

DÉSILLUSIONS

L'aimable dilettante, si brutalement qualifié par le cocher Gaultier, ne se doutait pas plus des orages soulevés autour de lui, dans la domesticité de la riche veuve, que de la découverte du paquet, comme avait dit le chauffeur, dans son langage emprunté aux clubmen élégants avec lesquels son remarquable talent de mécanicien le faisait fraterniser. Le sac avait beau être très gros,—toujours pour emprunter son style à ce psychologue de l'auto,—Jules n'avait eu de pensée, depuis la veille, que pour son plaisir, représenté d'abord par la partie de chasse,—il y était allé, on se le rappelle, sans se soucier du billet de la riche veuve,—puis par un match de tennis, à Puteaux, où il devait retrouver mlle d'Albiac. Elle lui avait plu davantage encore à cette chasse, la première de l'année, où il avait retrouvé Corbin, peut-être,—les sensibilités complexes, comme la sienne, ont de ces singuliers effets en retour,—peut-être parce que la présence de l'écuyer avait éveillé en lui de secrets remords. Oui. Peut-être ne s'était-il laissé aller plus librement au charme de sa nouvelle amie, que pour essayer de mieux oublier l'autre, l'abandonnée de la rue de Pomereu? Cet ensorcellement avait été si vif, qu'ayant su par Louise où elle passait l'après-midi, il avait saisi cette nouvelle occasion de la revoir. Sa fantaisie pour elle s'était encore accrue à la voir qui courait légèrement sur la terre battue et roulée du court, ses pieds si minces dans leurs souliers sans talons, la taille si souple dans la blouse, la main si preste à ramasser la balle d'un coup de raquette; et l'enfantine vanité de déployer son talent de joueuse devant Jules lui mettait une telle flamme aux yeux, un si frémissant sourire aux lèvres et, aux joues, une si brûlante rougeur!

—«Elle est aussi jolie que Hilda, aussi simple et aussi vraie. Et elle, du moins, je pourrais l'épouser... Ce ne serait pas, non plus, une aussi grande folie. Elle a quelque chose, de quoi garder, au moins, l'hôtel de la rue de Monsieur et La Capite...»

Telle était la petite phrase sur laquelle l'inconstant jeune homme était rentré chez lui pour y trouver la dépêche bleue de Mme Tournade et la lettre de Bob Campbell. Il n'eût pas eu ses vingt-cinq ans s'il n'avait pas éprouvé, à recevoir l'une et l'autre missive, une intense et secrète exaltation de tout son être. «J'aimais à aimer,» a dit, de sa jeunesse, le plus humain des Pères de l'Eglise. Ce saint docteur aurait dû, pour être tout à fait sincère dans cette confession de ses expériences sentimentales, ajouter: «Et j'aimais à être aimé.» Cette volupté du sentiment inspiré n'est pas uniquement de l'égoïsme. Il y entre, certes, beaucoup d'orgueil, mais, aussi, beaucoup de cette fièvre de la vie, qui sert d'absolution à tant de fautes de cet âge, parce qu'elle est exclusive du calcul. La preuve qu'en effet aucun calcul n'avait vraiment place dans Jules de Maligny, toujours à la veille de succomber aux pires tentations de luxe et de plaisir, mais non moins prêt, toujours, aux entraînements les plus désintéressés, c'est qu'il jeta de côté le billet de Mme Tournade aussitôt lu. L'impatience, évidemment piquée, avec laquelle la riche veuve le sommait de venir causer avec elle était le signe qu'il la préoccupait très fort. Pourtant, la lettre dont ses yeux ne pouvaient pas se détacher n'était pas celle-là. C'était celle de Bob Campbell. Hilda ne s'était pas trompée dans ses prévisions. La démarche du marchand de chevaux, succédant aussitôt à la rencontre avec Corbin, était trop énigmatique pour que la curiosité du jeune homme n'en fût pas surexcitée au plus haut degré. N'ayant pas parlé à l'écuyer, et sachant, d'autre part, Campbell incapable d'un mensonge, comment n'eût-il pas deviné la réelle inspiratrice de ce message? Cette lettre était un rappel de Hilda. Pourquoi? Mais parce que le cousin l'avait vu, lui, Jules, la veille, galoper dans la forêt de Chantilly avec Mlle d'Albiac et qu'il l'avait raconté à qui de droit. La logique des engagements que le jeune homme avait pris avec sa mère et avec lui-même aurait voulu qu'il répondit aussitôt à Campbell qu'il ne voulait pas acheter un nouveau cheval, et dans des termes assez vagues pour que les soupçons du père ne fussent pas éveillés. L'inconstant devait d'autant plus résolument se soustraire à toute reprise de relation avec sa fiancée d'un jour, qu'il se sentait si tendrement attiré du côté de cette nouvelle amie et qu'il s'en devinait aimé. Qu'il continuât, même dans ces conditions, à courtiser un peu Mme Tournade, c'était une faiblesse, mais justifiable. Cela prouvait qu'entre un mariage de goût et un mariage de simple intérêt, il hésitait encore. Une rentrée dans l'existence de l'écuyère était une complication d'un ordre très different. Jules s'était trop admire lui-même de son absence et de son silence à l'égard de Hilda pour ne pas comprendre qu'en retournant rue de Pomereu il n'était pas loyal. Il n'eut cependant pas une minute d'hésitation. Il avait trouvé la lettre de Campbell en rentrant, à six heures. Dare-dare, il répondit un billet où il annonçait sa visite pour l'après-midi du lendemain. Il voulait laisser à Hilda le temps de se rendre libre. Il griffonna un second billet à l'adresse de Mme Tournade, où il lui demandait si elle pouvait le recevoir à déjeuner ce même lendemain. L'un et l'autre messages furent confiés au portier Firmin, qui ne put se retenir d'une exclamation, lorsqu'il prit connaissance des deux adresses comme de juste, une fois entré dans sa loge:

—«Rue de Pomereu?... Mais c'est le domicile de ce grand escogriffe d'Anglais... Mme Tournade? C'est encore sa vieille cocotte dont on raconte qu'elle veut l'épouser... Un comte de Maligny!... C'est égal j'aime encore mieux la vieille que la jeune... Il n'y a pas d'Anglais, du moins, de ce côté-là. Quelle figure il avait! Dieu, quelle figure!... Ne devrais-je pas, de nouveau, prévenir la maman?... Pas encore. Il ne faut pas l'inquiéter, la pauvre comtesse. L'affaire de ce printemps l'avait tant vieillie... En attendant, Firmin, ouvre l'œil, et le bon...»

Le digne homme ne suivit que trop à la lettre le conseil qu'il se donnait ainsi à lui-même, car s'étant rendu, de son pied le plus léger, aux Champs-Elysées d'abord, peu s'en fallut qu'il ne fût insulté par le cocher Gaultier, occupé à se lamenter dans la loge sur le renvoi inqualifiable dont il était l'objet. On juge si l'homme d'écurie congédié supporta patiemment le regard scrutateur et insolent du messager de celui qu'il continuait d'appeler le «gigolo». Mais ce regard eut surtout du succès dans la maison Campbell, où Firmin se rendit ensuite. Ce fut Hilda qui vint lui ouvrir, quand il eut frappé à la porte d'Epsom lodge, après avoir franchi, sur les indications presque inintelligibles du lad de garde, la longue cour à peine éclairée. Son expression, en remettant la lettre de son maître, était si évidemment méprisante, que la jeune fille eut, derechef, l'impression qui lui avait été si pénible cette après-midi, celle de son intime et cher secret livré en pâture à d'odieuses curiosités. Elle se souvint de l'autre lettre à elle adressée, celle-là où Jules lui disait, parlant de sa mère: «Les visites de M. C..., d'abord pour prendre de mes nouvelles, puis hier, lui avaient été rapportées.» Par qui? sinon par ce domestique, sous les yeux duquel elle se sentit rougir comme une coupable, elle l'innocente, elle la victime. Sachant cela, comment Jules avait-il choisi ce messager? Hilda était dans une de ces périodes de sensibilité blessée où l'on saigne à la moindre piqûre. Ce lui en fut une encore, que le ton dégagé, familier, presque affectueux, du billet ainsi envoyé et que son père lui communiqua aussitôt. Elle l'avait prévu, Maligny ne démentait pas cette conversation avec Corbin—qu'il n'avait jamais eue. Il se déclarait très reconnaissant à M. Campbell, pour lui avoir si complaisamment cherché un cheval, et, tout en annonçant sa visite, il parlait, il osait parler, du plaisir qu'il aurait «à revoir la charmante miss Hilda». C'étaient les termes dont il se servait et qui allèrent chercher, dans ce cœur malade, la fibre la plus douloureuse, pour la froisser. Ce ton de souriante et banale galanterie contrastait par trop avec ce qu'il y avait de si pudique, de si recueilli, de si douloureux dans l'amour de la sérieuse enfant. Jules aurait dû ne jamais écrire son nom, ou l'écrire avec des formules conventionnelles qui n'auraient pas été une ironie à la tendresse de leur passé. Elle s'en rendait compte, d'autre part: il n'avait pas pu ne pas interpréter dans un sens tout à fait funeste à sa loyauté de fille la démarche de son père. En cela avait-il si tort? Ce mensonge, commis la veille impulsivement et qu'elle avait aussitôt regretté, lui infligea, tout d'un coup, une honte affreuse. Jules avait deviné cette faute. Il s'en faisait le complice. Il avait cessé de l'estimer... Toutes ces idées, surgies pêle-mêle dans l'esprit de la jeune fille, la bouleversèrent au point qu'elle ne put dormir de la nuit. L'approche du moment où elle se retrouverait en face du jeune homme, et dans de telles conditions, lui donnait la fièvre. A dix reprises, elle se leva pour aller auprès de son père, l'éveiller, lui confesser tout. Chaque fois, elle s'arrêta devant la porte de la chambre paternelle, sans avoir la force de passer outre. Un détail grotesque, de ceux qui se remarquent et prennent leur lamentable importance dans des secondes pareilles, acheva de la décourager: le ronflement du dormeur entendu à travers le battant. Toute la simplicité fruste du gros maquignon, dont la mère de Hilda, jadis, avait tant souffert, était symbolisée dans ce sonore et grossier sommeil. Hilda n'avait jamais même soupçonné les causes inavouées de la tristesse presque animale, si l'on peut dire, dont elle avait vu mistress Campbell dépérir. L'hérédité n'étant pas un vain mot,—quoi qu'en puissent dire certains philosophes, lassés de l'abus que des ignorants font de l'idée de race,—la fille éprouvait, sur ce palier de leur commun étage, exactement les sensations subies jadis par cette morte, à qui elle ressemblait tant. Presque tous les drames de famille procèdent de ces malentendus entre des physiologies par trop différentes,—il ne faut pas reculer devant les formules dont ces mêmes ignorants ont abusé, quand elles sont justes.—Au matin, cette impuissance à s'expliquer avec son père avait déterminé la naïve amoureuse à un autre projet: n'être pas là quand Jules viendrait, et ne rentrer rue de Pomereu qu'à un moment où elle serait très sûre de ne plus le rencontrer. Jusqu'à midi, elle se tint ferme dans cette résolution. Hélas! Elle aimait. Où eût-elle trouvé l'énergie de résister à cet attrait de la présence, de tous les besoins de l'amour le plus impérieux? Un de ces sophismes, par lesquels cette passion, la plus féconde de toutes en prétextes, excelle à tromper nos scrupules, lui fit se dire: «Mais, si je ne suis pas là, Jules croira que j'ai peur de lui... Moi? peur de lui? Après qu'il m'a vendue à cette Mme Tournade?... Peur?... Et pourquoi?... Non. Le mieux, au contraire, est d'assister à cette entrevue avec mon père, et qu'il constate par lui-même que sa présence ne m'est plus de rien. Car il ne m'est plus de rien, de rien, de rien...»

Il y avait, dans cette délicate et courageuse créature,—on aura pu l'observer à maints petits signes au cours de ce récit—d'extraordinaires ressources de force intérieure. Tout éprise qu'elle fût, les caractères profonds de sa nation demeuraient en elle: et d'abord, ce culte de sa propre dignité, qui fait qu'un vrai Anglais ou une vraie Anglaise s'acharne à ne jamais rien montrer de ses terreurs, par exemple, même dans le pire danger,—cette habitude et ce goût du stoïcisme, vis-à-vis de la souffrance,—cette aversion pour ces éclats de la sensibilité nerveuse que leur langue si directe appelle brutalement: to fall in hysteries. Aussi, lorsque Jules arriva, sur le coup de trois heures, comme il l'avait annoncé, eut-il la surprise d'apercevoir, debout dans la cour, auprès du lourd Bob Campbell, toujours identique à lui-même, de carrure et de façons, une Hilda qu'il ne connaissait pas. Ce n'était plus la farouche et rougissante fille des tout premiers jours, ni la tendre et souriante amie des derniers. Une indifférence polie et glacée immobilisait ce joli visage dont la maigreur et la pâleur auraient touché le jeune homme, si elle ne l'avait pas regardé s'approcher avec des yeux d'une altière tranquillité. Il faut ajouter qu'il venait de chez Mme Tournade, et que celle-ci lui avait raconté, en étudiant l'effet de ses paroles avec une attention très significative, sa visite aux Campbell, la veille. Maligny s'était aussitôt demandé, ne se connaissant pas d'ennemis, qui avait pu dénoncer, à la veuve, ses anciennes assiduités. L'idée lui était venue que Corbin était le coupable. Puis, il avait réfléchi qu'un tel renseignement, donné à Mme Tournade, avait évidemment pour but de le brouiller avec elle. Or, en admettant, chose très naturelle et même probable, que le cousin de Hilda eût eu vent du mariage possible de l'ancien fiancé de sa cousine avec la millionnaire, quel intérêt avait-il à se mettre en travers? Quel intérêt, surtout, à mettre en rapport les deux femmes, alors que tout son effort avait tendu à isoler cette cousine avec une passion d'amoureux jaloux?... Non, ce n'était point Corbin qui avait prévenu Mme Tournade. Qui, alors?... Mais pourquoi pas la même personne qui avait, au même moment, dicté à Campbell ce billet destiné à faire revenir Jules rue de Pomereu?