Le jeune homme avait discerné, derrière l'une et l'autre action, un travail secret de Hilda. Pour arriver à quoi? Il ne s'était pas répondu qu'un semblable procédé contrastait trop absolument avec l'attitude que la jeune fille avait observée lors de leur rupture. Il s'était dit: «On lui a annoncé mon mariage avec une femme très riche. Elle veut l'empêcher, pour se venger.» Il avait bien eu un passage de subite mélancolie à cette idée, et il hésitait tout de même à infliger cette flétrissure gratuite au plus romanesque de ses souvenirs. Le propre des natures comme la sienne, d'une personnalité si changeante, c'est de n'avoir jamais une vraie certitude sur les caractères qui devraient le mieux leur être connus. «Après tout,» avait-il continué, «qu'est-ce que j'ai su d'elle et du cousin?... Si elle avait été une intrigante, comme l'assure maman, se serait-elle conduite autrement pour se faire épouser?... Et le cousin? Qu'ai-je jamais su du cousin?...» Cet acte d'accusation contre la pauvre Hilda s'était dressé tout seul dans sa pensée, tandis qu'il relevait en riant les insinuations de Mme Tournade:
—«Ah! vous êtes allée chez les Campbell chercher des bêtes. Comme c'est drôle! J'ai été un des clients de cette maison. J'ai cessé momentanément de m'y fournir, à cause d'un article paru dans un journal. On y laissait entendre que j'avais pour bonne amie la jeune fille qui dresse les chevaux, miss Campbell elle-même. Tout cela parce que j'étais sorti avec elle au Bois deux ou trois fois, sans penser à mal.»
—«Avouez plutôt que vous lui avez fait la cour?...», avait répondu Mme Tournade. «Et je le comprends. Elle est bien jolie...»
—«La cour?» avait-il répété. «Jamais!... C'est une fille très honnête et qui n'a jamais fait parler d'elle...»
—«On en a pourtant parlé, et à votre propos. Vous venez de le dire vous-même.»
—«C'est justement pour éviter que cette infamie continuât que je n'y suis plus retourné.»
Le subtil garçon avait bien vu que son interlocutrice n'était pas convaincue. Il n'avait pas insisté. D'avoir défendu ainsi Hilda mettait sa conscience de galant homme en repos. Mais l'incrédulité persistante de la veuve avait achevé de le convaincre qu'elle avait eu des renseignements précis. Il aurait dû, puisqu'il se rappelait le perfide article du journal, en conclure que son idylle avec la charmante Anglaise avait été, à son insu, la fable de certaine milieux. Quoi d'étonnant, par suite, qu'elle eût été dénoncée à Mme Tournade? Peut-être aurait-il raisonné de la sorte sans la coïncidence de la démarche faite par Campbell. Celle-là impliquait nécessairement une suggestion émanée de Hilda. C'était donc avec une forte inclinaison à la défiance que le jeune homme s'acheminait vers la rue de Pomereu. Rien qu'à constater la froideur voulue de l'accueil de la jeune fille, toutes les hypothèses de soupçon, comme flottantes dans son esprit, se cristallisèrent soudain en certitude. Plus de doute. Hilda ne l'avait fait revenir que pour lui jouer la comédie de l'indifférence, afin de le piquer au jeu, dans le même moment où elle éveillait la jalousie de la riche veuve. C'était bien le plan qu'il avait deviné. «Nous sommes à deux de jeu...» se dit-il. Tout de suite, le diabolique instinct de ce qu'il faut bien appeler la coquetterie masculine s'éveilla en lui. John Corbin, qui s'était engouffré, à son approche, dans un des box et qui l'épiait, par-dessus l'échine d'un énorme cheval, auquel il faisait semblant d'ajuster mieux sa couverture, en demeura littéralement stupéfié: au salut distant de Hilda, le fiancé infidèle avait répondu par le plus aimable et le plus ouvert des sourires. Il serrait la main du gros Campbell avec une chaude cordialité. Il s'enquérait de chaque détail de l'écurie, s'adressant à la jeune fille elle-même, et John entendait ces bouts de phrases:
—«Avez-vous toujours ici le Rhin et le Rhône?... Si vous voyiez sauter Galopin, maintenant, vous ne le reconnaîtriez plus, miss Hilda... Ce n'est pas une fois, c'est vingt fois que j'ai voulu pousser jusqu'à la rue de Pomereu et demander de vos nouvelles, monsieur Campbell... Je suis allé en Norvège, cet été. J'ai rapporté, à votre intention, deux bouteilles de l'eau-de-vie de grains qu'ils fabriquent là-bas. J'en conviens, cela ne vaut pas votre whiskey, celui que vous m'avez fait goûter, un soir... En avez-vous encore?...»
Tandis qu'il causait ainsi, la lèvre souriante et prête à l'ironie, l'œil mi-clos et prêt à l'observation, son visage avait pris la plus mauvaise de ses expressions, la féline, celle où son pire atavisme slave se révélait le plus évidemment. La méfiance, cachée sous cette bonne humeur de parade, se devinait à l'acuité singulière de son regard. Ah! que ce regard ressemblait peu à celui dont il enveloppait Hilda durant les semaines de l'autre printemps, alors qu'il s'abandonnait à l'ivresse naïve de cette cour silencieuse! Mais y avait-il aucun rapport entre la fraîcheur des émotions éprouvées dans cette intimité sans arrière-pensée et ses acres soupçons de cette minute? La jeune fille en demeura saisie. Elle reconnaissait bien ces traits, si mâles et si fins tout ensemble, dont elle portait, depuis six mois, l'image dans son souvenir. Elle ne reconnaissait pas l'être qu'elle avait aimé à travers ces traits. Ajoutons que lui, de son côté, ne la reconnaissait pas non plus. Elle avait, elle aussi, dans l'arrière-fond de ses prunelles, une méfiance que Jules n'y avait jamais rencontrée autrefois et qui en altérait l'habituelle candeur. Sa bouche se fermait dans un pli amer qui contrastait étrangement avec la grâce enfantine de ses anciens sourires. Le profond chagrin de cette demi-année, en pâlissant et creusant ses joues, lui avait donné un vieillissement, non pas dans sa chair, mais dans son esprit, et cet air de savoir la vie, qui dévirginise, si l'on peut dire, une physionomie. Enfin, six mois pleins avaient passé entre eux, et il y a toujours, dans une séparation qui dure, un principe inévitable de malentendus. Un travail s'accomplit, tout ensemble, dans la représentation que notre esprit se fait des absents et dans ces absents eux-mêmes. Ils vivent, et, vivre, c'est forcément un peu changer. Nous pensons à eux, et, penser à quelqu'un, c'est forcément modifier, dans l'image que l'on en garde, tel ou tel trait de caractère. C'est effacer tantôt une qualité, tantôt un défaut, ou, au contraire, les accentuer. Ainsi s'expliquent les troubles que nous subissons à revoir, après un long temps, même des personnes qui n'ont pas cessé de garder contact avec nous, par des lettres ou par de communs amis. Nécessairement, alors, ou bien l'affection réciproque dissipe le malaise, ou bien ce malaise diminue l'affection. On refait connaissance, comme dit le langage familier. Sinon, chaque parole, chaque geste aggrave encore cette première impression d'un élément inconnu. Hilda Campbell et Jules de Maligny ne s'étaient pas revus depuis un quart d'heure, qu'ils n'avaient plus besoin de se dominer pour ne pas faire d'allusion à leur commun passé. Voici les deux petits discours qui se prononçaient intérieurement, chez lui et chez elle, tandis qu'un par un, le gros Bob faisait sortir de leurs box les mêmes chevaux qui avaient défilé, la veille, devant Mme Tournade. Cette fois, c'était Corbin qui les montait. Le passionné garçon n'avait pas pu prendre sur lui de répondre au courtois bonjour que lui adressait le faux client, mais incapable de manquer à la parole donnée, il n'avait pas protesté contre cette présentation, qui continuait le mensonge fait au père abusé. Tout en le regardant caracoler sur le pavé de la petite rue, comme c'était l'usage, Maligny se disait:
—«Décidément, le cousin et la cousine s'entendent très bien,—trop bien... S'ils ne s'entendaient pas, quand tout à l'heure Campbell a dit à Corbin: «Monsieur le comte est venu voir le cheval dont vous lui avez parlé,» le Corbin aurait protesté. Or, il n'a rien répondu. Qu'est-ce que cela prouve?... Qu'il était au courant de la lettre écrite par son oncle. Or, si quelqu'un sait que je ne lui ai parlé ni de cheval ni de quoi que ce soit, l'autre jour, c'est lui. Donc, il est le complice de Hilda. Ça, c'est un fait. En voici un autre: si son attitude d'il y a six mois avait été sincère, cette complicité n'aurait jamais eu lieu. Donc, cette attitude, il y a six mois, n'était pas sincère... Et je n'ai pas su le voir? Où avais-je l'esprit?... La petite,»—il l'appelait déjà de ce terme irrévérencieux,—«la petite est bien jolie. Mais elle n'a pas changé de visage, depuis six mois. Or, elle porte l'intrigue écrite sur sa figure, comme avec des mots sur un papier... Je n'ai pas su voir cela non plus. Encore une fois, où avais-je l'esprit?... Elle m'étudie du coin de l'œil. Elle est étonnée de mon indifférence et de ma belle humeur. Elle m'a cru sa dupe, même quand j'ai rompu... Pourquoi, alors, n'a-t-elle pas essayé de me faire revenir plus tôt?... Pourquoi?... Mais elle savait que j'avais quitté Paris. Elle n'a pas voulu perdre sa peine. Elle attendait mon retour et une occasion. Peut-être y a-t-il eu place, dans l'intervalle, pour quelque Machault, quelque La Guerche, ou autres rajahs...»