On n'a pas oublié les calomnies que ses camarades de fête, les Portille, les Mosé, les Longuillon,—belles âmes!—avaient joyeusement rapportées à Jules. Un regard de Hilda avait suffi pour exorciser, autrefois, les flétrissantes visions. Elles revenaient. Un autre regard y avait de nouveau suffi, aussi obscur, pour Jules, que l'autre lui avait paru transparent. Mal d'autrui n'est que songe...—disent, entre deux peteneros, les gitanes d'Andalousie. Que ce proverbe est tristement vrai, si vrai que le narrateur de cette anecdote sentimentale aurait pu l'écrire à la première page de son récit! C'en eût été le résumé anticipé, et aussi l'excuse, ou l'atténuation, de la formidable forfaiture d'amour commise par Maligny. Ce désespoir de la jeune fille, qui mettait dans ses prunelles bleues une espèce de morne stupeur, était devenu, pour lui, le signe d'une duplicité dont il ne doutait déjà plus.

—«Oui,» songeait-il encore, «joue moi la comédie de la froideur, maintenant que vous m'avez rappelé, mademoiselle Hilda. Vous ne me ferez pas vous poser une question, ni vous montrer une inquiétude... Le charme est rompu,—du moins, l'ancien charme,—car, si vous vouliez...»

—«C'est pourtant bien lui,» se disait Hilda au même moment... «Je ne rêve pas... Ah! que je suis punie d'avoir voulu le revoir à tout prix!... Il n'a seulement pas l'air de se rappeler qu'à deux pas d'ici, dans ce petit bureau de mon père, il m'a demandé d'être sa femme. Ce sont bien ses yeux. Ce n'est plus son regard... C'est bien le timbre de sa voix. Ce n'est plus sa voix... Il sait parfaitement qu'il n'a point parlé à Corbin, avant-hier. Il sait donc aussi qu'en lui écrivant, mon père a été induit en erreur par quelqu'un, et ce quelqu'un ne peut avoir été que moi. Nous avons assez causé ensemble, l'autre printemps, pour qu'il connaisse mon caractère. Il doit penser que, si j'ai employé ce moyen pour reprendre avec lui des relations, j'ai eu un motif, obéi à un sentiment, et alors s'il était encore ce qu'il était il y a six mois, s'il me portait un véritable intérêt... Non. Il est aussi tranquille, aussi gai, que si nous n'avions pas un secret entre nous. Oui, il y a six mois qu'il ne m'a pas revue, depuis le jour où nous nous sommes dit que nous nous aimions, six mois, et de se retrouver ici ne le trouble pas!... Il se tairait, il nous montrerait, à mon père et à moi, de la froideur, je pourrais croire qu'il se domine comme je me domine, qu'il cache son émotion comme je cache la mienne, mais qu'il en a une... Non. Il n'a pas d'émotion... Pourquoi est-il venu, alors, s'il ne m'aime pas? Est-il possible qu'il me fasse l'affront de croire que j'ai l'idée d'être coquette avec lui?... Ou bien s'imagine-t-il que j'ai appris ses projets de mariage et a-t-il peur?... Peur de quoi? Je n'ai pas mérité cet affront, alors que j'ai accepté cette rupture sans un mot de reproche, sans une plainte... Oui, j'ai été folle de faire écrire cette lettre par mon père... Mais cela ne se passera pas ainsi. Il faut que je m'explique avec Jules, que je lui dise... Quoi?... Que John Corbin m'a appris son histoire avec Mme Tournade et Mlle d'Albiac, et qu'alors la douleur m'a emportée, comme dans un vertige?... Jamais, non, jamais, je ne lui dirai cela... Il croirait que je l'aime toujours, et je ne l'aime plus... Non, je ne l'aime plus, après qu'il m'a livrée à cette méchante femme. Dieu juste! Est-ce vraiment possible qu'il ait trahi notre secret? Pourquoi pas, puisqu'il n'a plus rien dans le cœur pour moi?... Il y a six mois, comme il était autre!... Mais, puisqu'il ne m'aime plus, qu'est-ce qu'il vient faire ici?... Il n'est pas humain, cependant, qu'il s'entende avec cette femme pour me faire souffrir. Pourquoi?... Je suis sûre qu'il ne sait même pas que je l'ai vue...»

Qu'il y avait de tendresse encore dans ce doute! Quel désir de pardon déjà! La visite de Jules ne devait pas s'achever sans qu'il eût donné le plus cruel démenti à cette affirmation que la malheureuse enfant essayait de s'imposer à elle-même, avec un tel besoin de justifier son ami de ce printemps,—malgré tout. Ce changement d'expression dans la physionomie du séduisant Jules n'empêchait pas qu'un irrésistible attrait n'émanât pour elle des lignes si fines de ce mâle visage, une séduction de chacun des gestes hardis et souples du jeune homme. Un mot, un seul, qui eût contenu une allusion attendrie à leurs communs souvenirs, et rien ne fût demeuré de toutes les pensées soulevées en elle par l'évidence de l'insensibilité de Maligny. A une seconde, et malgré le parti pris de son légitime orgueil de femme, une imploration passa dans ses yeux. Si les anciens fiancés eussent été en tête-à-tête, c'est elle qui se serait humiliée devant son bourreau, elle qui eût demandé pardon des souffrances qu'il lui avait infligées. Le subtil personnage observa bien que la raideur du début de leur nouvelle rencontre se détendait, que la rougeur de la timidité passionnée revenait aux joues de la jeune fille. C'était déjà trop tard pour qu'il en fût touché.

—«Mon système était le bon,» se dit-il. «C'est elle qui voudrait changer le sien, en constatant qu'elle n'a pas réussi à me piquer au jeu... Vous ne m'amènerez pas non plus dans ce chemin-là, mademoiselle Hilda, et, avant de partir, si vous avez quelque petite idée de chantage sentimental, je vais, à tout hasard, vous prouver que je ne vous crains pas... » Et tout haut: «Il me reste à vous remercier, monsieur Campbell. Je viendrai vous donner la réponse, pour un de ces chevaux, au premier jour... Je reverrai, d'ailleurs, M. Corbin à la chasse, très prochainement, sans doute, et aussi Mlle Hilda... J'ai su que vous allez accompagner une dame de mes amies,» ajouta-t-il, en se tournant vers la jeune fille, «Mme Tournade. Elle m'a dit qu'elle était venue hier et que vous lui aviez montré deux admirables bêtes... Je lui ai répondu,» et se tournant vers Campbell, «qu'il n'y avait, rue de Pomereu, que des chevaux de premier ordre et merveilleusement mis...»

—«Vous l'avez entendu?...» disait Hilda à Corbin, une demi-heure plus tard. Jules était parti, après avoir porté à la malheureuse ce coup si cruel—et si gratuit!—Campbell avait prié sa fille d'examiner avec lui un compte de leur sellier, qui lui paraissait trop élevé, et le brave homme n'avait pas cessé de chanter les éloges de Maligny. Cette vérification terminée, le gros Bob avait commandé qu'on attelât le tonneau. Il voulait aussitôt faire rectifier la note en question. Le fidèle Jack avait guetté le moment où sa cousine serait seule. Il accourait auprès d'elle, le cœur battant, comme s'il n'eût eu ni son âge, ni sa figure, ni son métier. Dans quelle disposition cette visite qui, lui, l'avait indigné, laissait-elle Hilda? Allait-il l'entendre répéter ces paroles de mépris pour son rival qui, la veille, avaient répandu un baume sur la plaie ouverte de sa jalousie? Il lui suffit d'entrer dans le bureau pour reconnaître, au seul frémissement de la voix, à quelle profondeur la jeune fille était bouleversée. Hélas! Toute la douleur qu'elle venait de subir, elle se préparait à l'infliger. Pour elle aussi, à cette minute, mal d'autrui n'allait être que songe. Mais quelle est la femme, si généreuse soit-elle, qui plaint réellement un sentiment qu'elle inspire et ne partage pas? «Vous l'avez entendu?...» répéta-t-elle. Point n'était besoin qu'elle prononçât un nom pour que Corbin comprît quels discours, et de qui, elle relevait avec cette amertume. Ce n'était certes pas ceux que venait de lui tenir Bob Campbell. «Vous étiez tout près de nous, quand il a osé me parler, à moi, de cette créature... Si mon père n'avait pas été là, je vous jure, John, que je l'aurais chassé de chez nous... Je lui aurais dit, je lui aurais crié: «—Allez-vous-en, allez chez elle. Allez épouser cette «vieille femme pour son argent... Allez vendre votre nom, votre jeunesse... Mais ne m'outragez pas, moi qui n'ai rien fait que de vous aimer, honnêtement, loyalement!...» Je me suis crue plus forte que je n'étais, mon ami. Je viens de trop souffrir, et trop, c'est trop... Il ne faut pas que cela recommence... Je ne veux pas lui écrire... Je ne pourrais pas... Mais vous, Jack, vous pouvez empêcher qu'il ne joue ainsi avec mon cœur. Vous le pouvez...»

—«Moi?», demanda l'écuyer. Qu'il venait, lui aussi, de trop souffrir! Seulement, il n'avait personne à qui dire ce plaintif: «mon ami», personne à qui montrer sa souffrance, et il entrevoyait une épreuve pire.

—«Oui, vous,» répondit Hilda. «Vous êtes le seul membre de ma famille qui ait su la démarche de M. de Maligny auprès de moi, quand il m'a demandé ma main. Car il me l'a demandée. Cela engage un homme d'honneur, tout de même. Vous avez le droit d'exiger de lui qu'ayant rompu le premier, il ne me rende pas impossible de conserver ma dignité...»

—«Vous voulez que j'aille lui parler?...» interrogea Corbin. Une véritable convulsion de haine contracta sa face devenue livide, et la cicatrice de son front trancha sur cette pâleur comme un bourrelet de chair sanglante. Puis, saisissant les mains de sa cousine: «Hilda,» supplia-t-il, «n'exigez-pas cela. Moi non plus, je ne pourrais pas...»

Il avait mis, à ce refus et à cette étreinte, une si sauvage énergie, son accent s'était fait si poignant, que la jeune fille en fut frappée, même dans la crise de frénésie où elle se sentait emportée. Elle regarda son cousin. Elle n'eut certes pas l'intuition complète de la tragédie, identique à celle dont son cœur était la victime, qui se jouait dans le malheureux homme. Elle en comprit cependant assez pour qu'il lui fût impossible d'insister. Elle se tut, un instant. D'un geste qui, à lui seul, aurait dénoncé l'intensité de son émotion, elle appuya, sur son front et ses yeux, ses deux petites mains dont la finesse se reconnaissait, même sous la peau rude des gros gants couleur sang de bœuf destinés à s'user au cuir des rênes, et, comme ayant reconquis un peu de calme: