—«Je ne vous la rends pas,» répliqua-t-elle, vivement. Puis, d'une voix presque basse, comme effrayée des abîmes qu'elle découvrait dans sa propre sensibilité: «Moi aussi, je le juge, et comme vous, plus sévèrement peut-être, et cela n'empêche rien... Que c'est triste de ne pas estimer celui qu'on aime, et de...»
Elle n'acheva pas. Elle ne dit pas: «Et de ne pas aimer celui qu'on estime!...» L'amoureux dédaigné les lut, sur ces belles lèvres arrières, ces mots où tenait toute la mélancolie de leur destinée à l'un et à l'autre. Il l'acceptait pour lui, cette destinée, sans plus essayer de la conjurer. Il avait renoncé au fol espoir d'être aimé. Il n'acceptait pas, pour Hilda, l'avenir qu'il entrevoyait. Mais que faire? Quand il était accouru, quelques jours auparavant, lui répéter les propos surpris dans la journée de chasse, à Chantilly, il avait tant cru qu'il portait un coup définitif au prestige de son rival!... D'autres faits indiscutables étaient venus si vite corroborer et aggraver ce témoignage! Et le mépris, au lieu d'étouffer chez la jeune fille cet amour passionné pour un être indigne, semblait l'aviver, l'exalter... C'était un démenti donné à toutes les idées que John s'était faites sur sa cousine. Pourtant, qui la connaissait, sinon lui, l'ayant vue naître et grandir? Cette funeste passion avait donc dénaturé ce caractère si instinctivement droit, si délicat, si étranger aux compromis. L'écuyer avait toujours eu le sentiment qu'il n'était qu'un ignorant. Il n'avait eu, dans son humble métier, qu'une bien étroite expérience. Cette conviction de son incapacité à manier finement la vie l'accabla soudain. Toutes ses démarches, depuis ces six mois, n'avaient fait qu'empirer une situation dont il avait prévu les conséquences détestables dès le premier jour. Il brisa cet entretien et n'essaya plus de le recommencer dans les trois jours qui lui restaient pour agir, avant la chasse. La conscience de sa maladresse le paralysait, en même temps qu'il se désespérait devant cette évidence: Hilda était dans une de ces crises où les pires folies sont probables. Comment allait-elle se comporter, durant cette chasse? Pourquoi ce soudain revirement de sa volonté, alors qu'elle n'avait changé d'opinion ni sur Maligny, ni sur son propre devoir? Ces points d'interrogation se posaient devant l'obscure intelligence de John Corbin, sans qu'il imaginât même une réponse. Ces soixante-douze heures s'écoulèrent dans cette angoisse, si douloureuse d'inefficacité, qu'il éprouva presque un soulagement quand l'instant du départ pour la chasse approcha. Un événement allait se produire, quel qu'il fût,—par suite, une solution. Ils s'étaient, la jeune fille et lui, évités d'un commun accord, durant tout ce temps. Ils sentaient trop qu'ils ne pouvaient se parler qu'en se faisant du mal. Dans le train qui les emportait vers Rambouillet, Corbin osa enfin interroger de nouveau sa cousine. Il avait tremblé, jusqu'au dernier moment, ou qu'elle ne lui permît pas de l'accompagner, ou que Bob Campbell ne lui donnât la commission d'aller présenter une bête ailleurs. Le contraire était arrivé. L'oncle avait dit au neveu:
—«Faites envoyer à Rambouillet le Norfolk que nous avons à vendre, Jack. Vous le monterez. Si cette Mme Tournade n'est pas satisfaite des deux autres chevaux, peut-être aura-t-elle l'idée de prendre celui-là, un Norfolk pour la selle, c'est rare. Il s'habituera toujours un peu à la trompe et aux chiens...»
Hilda n'avait pas protesté contre ce projet. Les trois chevaux avaient été expédiés, la veille, sous la surveillance d'un lad, et Corbin se trouvait assis vis-à-vis de sa cousine, vers les sept heures du matin,—un matin voilé d'automne qui annonçait une tiède et claire journée,—dans le compartiment du chemin de fer. Il lui demanda tout d'un coup:—«Vous savez, Hilda, que, si vous voulez ne pas chasser, il est encore temps. J'ai donné l'ordre à Dick qu'il emportât deux selles d'homme, pour le cas où vous vous raviseriez. Il monterait le Norfolk, et, moi, j'accompagnerais Mme Tournade. Vous diriez à votre père que vous vous êtes sentie souffrante, et vous rentreriez par le prochain train...»
—«Non,» répondit-elle en secouant la tête après une visible hésitation. «J'ai besoin de le voir en face d'elle.» Et, avec ce même accent profond, presque de honte, qu'elle avait eu déjà lors de leur dernier entretien intime, elle ajouta: «Et puis, l'autre sera peut-être là.»
Sous le coup d'une pareille confidence, et qui lui révélait des mystères insoupçonnés dans ce cœur si malade, de quel regard Corbin parcourut les groupes de chasseurs, quand Hilda et lui arrivèrent au rendez-vous de l'équipage de Montarieu. Il ne lui fallut pas une minute pour reconnaître et Maligny, monté sur Galopin,—et Mlle d'Albiac, en selle aussi et manœuvrant, avec une habileté digne de Hilda, une jument rouanne un peu nerveuse,—et Mme Tournade, en amazone, la cravache à la main, qui attendait, assise dans une victoria. Sur le siège, se trouvait maître Gaultier, grotesquement flanqué d'un postillon poudré! Les deux chevaux de l'écurie Campbell, tenus en main par le lad Dick, piaffaient à côté. Le brouillard s'était un peu levé. Des coins de ciel bleu paraissaient par places, dans l'interstice des nuages légers qui floconnaient au-dessus de la forêt. Elle serrait ses futaies fauves à la droite du groupe de chasseurs, massés devant la porte d'entrée d'un petit château, une gentilhommière du temps de Louis XIII, élégante construction de briques à coins de pierre. Sur la gauche, une plaine s'étalait, à peine onduleuse, découpée en champs et semée de petites fermes au toit rouge. De-ci de-là, un hameau profilait la silhouette du clocher de son église. C'était un paysage reposé, de teintes neutres, avec lequel contrastait vivement l'agitation du rendez-vous de chasse. Les chevaux, au nombre de quarante peut-être, allaient et venaient sur place, s'ébrouant dans l'air frais, creusant le sol du sabot, mâchant leur mors avec impatience. La plupart des cavaliers portaient l'habit de drap rouge qui se détachait en taches claires sur le fond grisâtre ou doré. Ils étaient coiffés de la casquette ronde en velours, tandis que les femmes qui avaient droit aux couleurs de l'équipage arboraient, sur la tête, un petit tricorne noir à ganse d'argent, la taille prise dans un habit de drap rouge aussi. C'était le costume de Louise d'Albiac. Il lui seyait divinement. Cette souveraine élégance était une supériorité de plus sur la lourde rivale, engoncée dans l'étoffe gris sombre de son corsage. Celle-ci semblait plus disgracieuse encore sous son chapeau en forme de tricorne également, mais, tout noir, et qui élargissait sa face engraissée et plâtrée au point de la faire paraître laide, malgré la régularité des traits. Jules avait, naturellement, le bouton de cet équipage. Il évoquait, dans cet attirail d'un autre temps, l'image d'un des chasseurs que les peintures d'Oudry, celles du palais de Fontainebleau, par exemple, nous montrent en train de galoper à la suite du roi Louis XV, sous des arbres rouilles par l'automne, comme ceux-là. Il était véritablement le plus joli homme de ceux qui se pressaient au rendez-vous, vêtus comme lui. Le plaisir de la chasse était, pour ce descendant des Maligny, des Nadailles et des palatins de la maison des Lodzia, un goût si nativement héréditaire, si mêlé aux globules les plus intimes de son sang, qu'à cette minute il en oubliait son autre goût: celui de la séduction. Un demi-sourire s'était bien comme estompé sous le voile châtain de sa moustache, quand il avait vu arriver miss Campbell et John Corbin; puis, il avait repris, sans prêter plus d'attention à la nouvelle venue qu'à ses deux autres partners au jeu de l'amour-fantaisie, son dialogue avec un des piqueux. Il l'interrogeait sur le pronostic de la chasse. Leurs voisins entendaient passer, dans leur conversation, ces termes spéciaux qui sont le schibboleth de ce seigneurial divertissement. Rien n'a changé de ce vocabulaire, depuis que Jacques du Fouilloux, «escuyer seigneur du dict lieu pays de Gastine en Poitou», dédiait sa Vénerie «au Roy très chrestien Charles neufiesme de ce nom». Molière se moquait déjà, dans une scène célèbre des Fâcheux, de la vanité, d'ailleurs inoffensive, avec laquelle les initiés parlent de ce véritable idiome, qui compte, prétend-on, plus de trois cents mots pour la seule chasse au cerf. Le narrateur de ce récit s'excuse de ne pas rapporter par le menu les propos échangés entre le jeune homme et le vieux veneur, d'abord parce qu'ils étaient fort insignifiants, et, surtout, il serait assuré de commettre un de ces solécismes à faire se retourner dans leurs tombes les Salnove et les Verrier de La Conterie, les d'Youville et les Desgraviers, les classiques de cette littérature[1]. Il n'aurait qu'à parler du bois d'un cerf ou de sa peau, quand les profès dans la dévotion de saint Hubert disent massacre et nappe! Cependant, les chiens, encore attachés, se pressaient les uns contre les autres. Ils palpitaient, ils hurlaient d'attente, après le moment où ils seraient enfin déhardés. Des curieux et des curieuses étaient descendus des voitures, rangées au long de la route. Piétons et cavaliers causaient gaiement, tandis que le prince de La Tour-Enguerrand, pénétré de son importance, allait et venait sur un magnifique irlandais de couleur pie. C'était une de ses excentricités, à cet arbitre de la mode. Il ne montait que des bêtes de cette fantastique robe.—C'était aussi un de ses snobismes. Les bourgeois et les parvenus ne sont pas les seules victimes de ce ridicule. On peut être aussi bien né qu'un Bourbon et ne pas en être exempt, lorsqu'on pense trop à sa maison. La Tour-Enguerrand ne manquait jamais l'occasion de rappeler le motif de ce choix, comme il le fit à Mme Tournade, qui admirait sa bête:
—«C'est une drôle de couleur, n'est-ce pas?... Elle est de tradition dans notre famille, depuis que le maréchal de Turenne, qui ne montait que des juments pie, a donné une de ses bêtes à mon arrière-arrière-arrière-grand-père... Demandez à miss Campbell la peine que son père a eue pour me trouver ce cheval-ci...»
L'aimable maître d'équipage, que son mariage avec la fille du richissime Firmin Nortier[2] n'a empêché, jusqu'ici, ni de corser son budget à coups d'expédients, ni de conter fleurette à toutes les jolies personnes, en fut pour les frais de son sourire et de son salut. Hilda ne parut pas même l'avoir entendu. Il fallut que Corbin, qui ne l'avait pas quittée, répondît pour elle dans le français et avec l'accent que l'on devine:
—«Beau cheval, c'est vrai... Acheté à Dublin au horse show... Très brillant... Du fond... Prend une haie de six pieds...»
Puis, tout bas, en anglais, cette fois: