—«Je vous en supplie, Hilda. Contrôlez-vous... Ne vous donnez pas en spectacle...» Débile traduction du dicton énergique: Don't make a fool of yourself, «ne faites pas une folle de vous-même», par la brutalité duquel le cousin, si soumis, trahissait l'excès de son inquiétude.

—«Vous avez raison,» répondit Hilda à mi-voix et dans la même langue. Elle avait eu le tressaillement d'une personne abîmée dans une hallucination et qu'un rappel soudain réveille à la conscience des choses qui l'entourent. Ce n'était plus Maligny qu'elle regardait ainsi avec des yeux comme hypnotisés. C'était Mlle d'Albiac, qui, visiblement, de son côté, avait remarqué ce regard. Elle s'était penchée sur le garrot de son cheval pour parler à un cavalier d'un certain âge, lequel avait mis pied à terre et desserrait la gourmette de la monture de la jeune fille, avec une privauté toute paternelle. Nul doute qu'elle ne lui eût demandé qui était cette nouvelle venue, dont l'observation trop attentive l'étonnait. Le cavalier qui n'était autre en effet que d'Albiac, avait, à son tour, interrogé son voisin. Tous deux avaient dévisagé Hilda. Le voisin avait dit un nom que le père avait répété à sa fille. Jusque-là, rien que de très naturel. Mais que signifiait le geste d'étonnement, aussitôt réprimé, que Louise ne put s'empêcher d'esquisser? Pourquoi commença-t-elle de tourner sans cesse, elle aussi, ses yeux dans la direction de miss Campbell, avec une curiosité à laquelle sa bonne éducation ne lui permettait pas de céder? Et elle y cédait, cependant. Pourquoi?... Mais pourquoi les yeux de Mme Tournade allaient-ils de l'une à l'autre des deux jeunes filles, épiant, sur leur visage, les émotions infligées à chacune par la présence de l'autre?

Elle ne cessait de les étudier que pour regarder Jules. Il continuait, lui, à causer avec le piqueux,—de son même air heureux de jeune seigneur insouciant, qui se sent un bon cheval entre les genoux, l'allégresse de ses vingt-cinq ans dans tous ses muscles, et qui n'attend que le signal du découplement des chiens pour plonger dans la forêt, avec délices, à la poursuite du cerf que la meute aura fait débucher. La femme de plus de quarante ans aurait dû trouver, dans cette indifférence apparente du jeune homme à l'égard de Louise et de Hilda, une occasion de se réjouir. Puisqu'elle rêvait d'en faire son mari, n'était-ce pas une preuve qu'il n'avait pas de bien vifs sentiments à lui sacrifier? Mais comment ne pas constater qu'il ne semblait pas moins indifférent pour elle?... Etait-ce l'irritation de cette froideur? Etait-ce le secret remords de quelque action indélicate à laquelle la jalousie l'avait entraînée, et dont rougissait son fonds de probité bourgeoise? Etait-ce cette jalousie même? Les silhouettes de ses deux rivales, si fines, si élégantes, lui démontraient trop bien que, dans une lutte avec elles, son argent seul pouvait la faire triompher... Etait-ce encore une appréhension de cette chasse, sur un cheval qu'elle connaissait à peine?... Ou bien y avait-il un peu de ces divers motifs dans son énervement? Toujours est-il que sa voix se fit presque impérieuse et qu'une brusquerie passa dans son geste pour dire à Hilda, en la touchant au bras du pommeau de sa cravache:

—«Quand allons-nous nous mettre en selle, mademoiselle? A quoi pensez-vous?... Veuillez vérifier si les sangles sont solides et si la bête est bien embouchée... Et vite...»

Ces paroles avaient été prononcées assez haut pour que Jules pût distinguer chaque syllabe, s'il avait tendu l'oreille du côté où se tenait sa pauvre fiancée d'un jour, livrée en proie aux brutalités d'une mesquine vengeance. Les mots en étaient bien secs. Le ton était pire. Il signifiait: «Vous n'êtes qu'une salariée, ma petite. C'est moi qui paie et vous allez me servir...» La fière jeune fille, et que ses jolies manières réservées faisaient toujours traiter sur un pied d'égalité, eut un nouveau frisson, mais de révolte. Ses yeux dardèrent, sur l'arrogante richarde, un regard dont l'autre sentit bien le muet reproche. Mais dans quel cœur de femme—et d'homme—la jalousie a-t-elle jamais été une conseillère de pitié ou seulement de justice? Une vilaine joie d'avoir fait mal à l'une, du moins, de ses deux rivales, poussa Mme Tournade à répéter:

—«Vous m'entendez, mademoiselle?...»

—«Je suis prête, madame,» répondit Hilda, avec un visible effort. Elle ne voulait pas «accuser le coup,» comme on dit, dans la langue des gens de sport,—olla podrida, faite de mots empruntés à toutes les espèces d'exercices.—Elle interpella Corbin, qui maniait, lui aussi, sa cravache, et combien nerveusement! Avec quel plaisir il se fût servi de cet instrument de correction, en dépit du célèbre proverbe qu'il ne faut pas frapper une femme, même avec une fleur, pour ajouter une scène à la comédie de son grand compatriote: The Taming of the Shrew[3],—«le Domptement de la Mégère».—Mais de même que, tout à l'heure, son appel à sa cousine avait rendu à celle-ci le sang-froid perdu, cette phrase de Hilda: «Voulez-vous mettre madame en selle, Jack?...» lui rendit son sang-froid à lui. Quand la veuve s'enleva de terre sur les mains unies de l'écuyer, elle ne put pas se douter quelle sauvage envie démangeait ces rudes paumes, où posait la semelle de la fine botte vernie qui boudinait son pied court. Ah! s'il avait pu l'empoigner durement, la jeter à genoux devant cette «salariée», pour qu'elle demandât pardon!... Au lieu de cela, il achevait de rendre à l'insolente les menus services que comportait son métier, avec autant de soin que s'il se fût agi de sa cousine elle-même. Il lui tirait soigneusement la jupe de son amazone. Il lui rajustait son étrivière à une plus exacte mesure. Il lui tendait la rêne de filet, puis celle de mors, promenait quelques minutes le cheval pour qu'il ne s'énervât point, et il laissait Dick mettre en selle la pauvre Hilda. On ne va pas plus loin dans la conscience professionnelle, cette vertu si répandue en Angleterre qu'elle est presque le trait le plus national. Il explique, mieux que toutes les théories de haute politique, l'histoire des triomphes de ce pays, qui, du petit au grand, ne connaît pas l'«à peu près»... Mais, déjà, les valets de limiers étaient revenus. Le prince de La Tour-Enguerrand avait donné le signal de découpler. La meute s'était élancée. Les chevaux partaient à la suite. Les voitures s'ébranlaient. Les trompes commençaient de retentir, emplissant la forêt, par intervalles, de ces airs qui sont un langage, eux aussi. Toute la grâce de la vieille France, toute son élégance légère y vibre encore. Quelle différence avec le brutal cornet à bouquin des Anglais et le grand huchet des Allemands! Le «Lancé», la «Vue», le «Bien allé», le «Volcel' est», le «Débuché», allaient, tour à tour, rallier les chasseurs égarés dans les avenues, les sentiers et les clairières. Mme Tournade et Hilda Campbell s'étaient mises en route au trot modéré de leurs montures, sur ce mot de la jeune Anglaise, non moins consciencieusement professionnelle que son cousin:

—«Nos chevaux seront plus sages, madame, si nous ne les poussons pas tout de suite.»

Corbin, qui ne voulait ni quitter sa cousine, ni pourtant avoir l'air de la surveiller, suivait par derrière, mêlé à un groupe d'autres maquignons de sa connaissance, venus, comme lui, présenter des chevaux. Il était monté sur le Norfolk, lequel avait grand besoin, comme avait dit Bob Campbell, d'être habitué aux trompes et aux chiens, car, depuis que le laisser-courre avait été donné, cet animal montrait une telle inquiétude, que même l'excellent cavalier qu'était John devait éployer tout son art pour le retenir. Le brave garçon ne pouvait donc avoir l'œil aussi constamment qu'il aurait voulu sur les faits et gestes de sa cousine. Mais il devinait son énervement, lui qui savait avec quelle tranquille maîtrise elle montait d'ordinaire, à sa manière crispée de se tenir, aux sursauts qu'elle imprimait à sa monture par des à-coups involontaires, à sa façon saccadée de pencher sa tête à droite et à gauche, en avant et en arrière... Qui épiait-elle avec cette évidente angoisse, sinon Louise d'Albiac et Jules de Maligny, lesquels, en ce moment, galopaient aussi, d'un tout petit galop de départ, dans la même route de forêt? Ils étaient, pourtant, séparés. Louise n'avait auprès d'elle, que son père. Maligny s'attardait à causer avec un de ses camarades, un autre fanatique de la chasse à courre, et ils échangeaient ensemble, tout en s'arrêtant de minute en minute, des phrases qu'un troisième cavalier, un petit coulissier faufilé là et qui montait un carcan de louage, déjà essoufflé, écoutait, bouche bée:

—«...Oui, le valet de limier l'a dit. Ce n'est pas une raison pour que le cerf soit seul. Le sol était sec ce matin, et, quand le sol est sec, le revoir est difficile.»