—«Allons donc! Lathuile se blouser, jamais!... Tiens, écoute ce bien allé. Comme les chiens ont empaumé la voie!...[4]»

—« ...Une brisée! Le cerf a passé par ici. Piquons un peu vers la gauche. La chasse est là...»

Louise d'Albiac, elle, paraissait aussi peu soucieuse que Hilda de savoir si l'infaillible Lathuile avait eu raison de faire rapport d'un dix-cors et d'affirmer que ce dix-cors était seul. «Mon chien et mes yeux ne m'ont jamais trompé...» avait-il répété doctement. Que l'animal fût, au contraire, une «troisième» et une «quatrième» tête, que ses «fumées» fussent en «bousard», en «plateau», en «torches», qu'il se «tardât» ou qu'il ait des «allures longues»[5], qu'importait aux deux jeunes filles?

Elles n'avaient, ni l'une ni l'autre, cette insouciance heureuse que le vieux du Fouilloux a si joliment rendue dans ses vers sur le Blason du Veneur:

Je suis veneur, qui me lève matin,
Prends ma bouteille et l'emplis de bon vin.
Beuvant deux coups en toute dilligence,
Pour cheminer en plus grande assurance
Mettant le traict au col de mon limier,
Pour aux forests le cerf aller chercher,
Et en questant aux cernes des gaignages,
Souvent entends des oiseaux les ramages...[6]

Il n'y avait pas de chants d'oiseaux dans les profondeurs fauves de la forêt touchée par l'automne. Elle en eût été toute pleine, comme au printemps, que leur gazouillis n'eût pas trouvé d'écho dans le cœur de ces deux enfants, si jolies toutes deux, si fines, si éloignées, semblait-il, et pour toujours, l'une de l'autre, par leur condition, et voici qu'un commun sentiment pour un même homme les rapprochait. Voici qu'elles éprouvaient, l'une pour l'autre, cet attrait de curiosité passionnée qu'une rivalité comme celle où elles étaient engagées provoque aussitôt. On a deviné, déjà, que la jeune fille du grand monde avait reçu un avertissement qui lui avait appris l'existence de la pauvre petite écuyère, et de quelle nature. La veille de cette chasse, un billet anonyme lui avait annoncé la présence probable, à Rambouillet, d'une personne à qui M. de Maligny s'intéressait particulièrement.—«Si vous vous imaginez qu'il vous aime, ma petite demoiselle,» disait cette lettre, «vous vous trompez. Il vous joue la comédie comme il la joue à cette fille, qui s'appelle miss Campbell, et dont le père est marchand de chevaux. Renseignez-vous, et vous en apprendrez long sur votre joli monsieur. A bon entendeur, salut.» Est-il nécessaire d'ajouter que la main qui avait tracé, en renversant son écriture, les caractères de cette coupable missive, était celle de l'ancien mannequin? Il y a un proverbe, dans le style énergique cher à du Fouilloux: «La caque sent toujours le hareng.» Mme Tournade n'avait pas eu de calcul précis en commettant cette très vilaine action. Elle avait cédé à l'impulsion de la jalousie, comme tout à l'heure, en donnant des ordres à Hilda sur un ton si impérieux, comme à présent, en la retenant auprès d'elle, de peur qu'elle n'allât du côté de Maligny. Elle avait observé, elle aussi, l'attention fiévreuse de Mlle d'Albiac. Ce signe que sa dénonciation avait mordu tendait toutes les forces de son être. Qu'allait-il résulter de cet éveil et de cette défiance? L'amoureuse trop âgée se le demandait en s'appliquant à pratiquer, dans sa manière de diriger son cheval, tous les préceptes que lui avait donnés le maître de manège chez qui elle avait fréquenté secrètement, cette semaine, afin de se remettre en selle. Pour répondre à cette question, il lui eût fallu connaître la délicatesse de ces deux exquises créatures, celle de Louise et celle de Hilda, si étrangement pareilles d'âme, à travers tant de différences. De même qu'elles étaient, l'une et l'autre, par leur sveltesse et leur énergie, leur goût du danger et leur pureté, des créatures de même type, deux représentantes de cette gracieuse et sauvage lignée des Artémis, deux Dianes,—habillées, chapeautées, bottées à la mode de 1902,—elles avaient, aussi, d'intimes et profondes analogies dans leur manière de sentir. J'ai déjà dit que cette mystérieuse et indéfinissable ressemblance avait été sinon l'excuse, au moins une atténuation de la coupable légèreté avec laquelle Maligny s'était occupé de Louise, si vite après s'être occupé de Hilda. Il avait cherché, deviné, goûté, dans les deux jeunes filles, un même charme et composé de mêmes éléments. Son inconstance avait été une de ces infidélités fidèles, le philtre le plus enivrant pour ces émotifs sans vraie tendresse, pour ces égoïstes tendres que sont les hommes de son espèce. Il ne se doutait pas lui-même du degré auquel descendait cette ressemblance, ni qu'à cet instant où elles le voyaient, l'une et l'autre, cavalcader devant elles, si élégant dans son habit rouge, si peu tourmenté du remords de sa triple intrigue, elles se prononçaient le même monologue, tout bas, presque dans les mêmes termes.

—«Que cette miss Campbell est jolie!» se disait Louise d'Albiac. «Est-il possible que cette infâme lettre m'ait rapporté la vérité?... Mais pourquoi me l'a-t-on écrite à moi?... J'aurais dû la montrer à mon père. Il est un homme, lui, il aurait pu savoir... Je la lui montrerai... Et si ce n'est pas vrai, pourtant? Si l'auteur de cette lettre a voulu seulement m'être pénible, m'indisposer contre M. de Maligny?... Alors, moi, je ferais ce tort à cette jeune fille d'appeler l'attention sur elle? Pour savoir, mon père devrait chercher. Il prononcerait son nom... Je ne dois pas... Mais qui a pu m'écrire cette lettre?... Si c'était cette Mme Tournade?... Quelle idée! Je ne croirai jamais qu'une dame ait commis une pareille vilenie... Pourtant, je me souviens, j'ai vu M. de Maligny bien empressé avec elle, durant notre voyage. Je sais qu'il dîne chez elle, qu'elle l'emmène au théâtre. On m'a raconté qu'il voulait l'épouser... L'épouser? Lui? Une femme si commune?... Dieu! qu'elle monte mal et qu'elle a l'air prétentieux!... Ce n'est pas une raison pour que je la suppose capable d'une infamie. Je ne dois pas non plus. Elle n'a pas plus écrit la lettre qu'il ne l'épousera... Non, non, non.. L'épouser? Comme je comprendrais plutôt qu'il épousât cette miss Campbell! Ce serait une mésalliance, mais si expliquée... Qu'elle est jolie, et fine, et lady, aussi lady que l'autre l'est peu! Si M. de Maligny lui faisait la cour, cependant, comme prétend la lettre?... Alors, pourquoi se serait-il occupé de moi?... Ce serait d'un trop malhonnête homme de mentir ainsi à des jeunes filles... Il n'a pas fait cela non plus. Il ne l'a pas fait... Non, non, non... Mais pourquoi cette miss Campbell me regarde-t-elle, aussitôt qu'elle croit que je ne la regarde pas! Et quand ce n'est pas moi qu'elle regarde, c'est M. de Maligny... Pourquoi?... Elle le connaît, c'est certain. Car il l'a saluée, de loin, quand elle est arrivée, je l'ai bien remarqué... De loin? Pourquoi encore? Mais, s'il lui fait la cour et qu'il veuille me le cacher, c'est tout naturel... Alors, la lettre dirait vrai?... Non, non. Et toujours non... Un instinct m'avertirait. Je serais jalouse. Je l'ai tant été de cette Mme Tournade, sur le bateau et depuis!... Avec cette miss Campbell, c'est le contraire. J'ai éprouvé pour elle, au premier regard, une sympathie. Je l'éprouve maintenant, à cette minute même. Je sens qu'elle ne m'est pas une ennemie... Sa façon de porter la tête, son regard, son expression, tout me plaît d'elle, autant que tout me déplaît de l'autre... C'est un fait qu'elle est charmante... Elle m'a encore regardée. Mais pourquoi? C'est elle, peut-être, qui aime M. de Maligny... Ce serait si naturel... Ah! Qui donc a pu m'écrire cette lettre?...»

—«Que cette Mlle d'Albiac est jolie!...» se disait Hilda. «Est-il possible que Jules hésite entre elle et cette affreuse Mme Tournade?...» Et son mépris d'experte écuyère venant à l'aide de ses rancunes de femme: «Il n'y a qu'à les regarder monter à cheval toutes deux... Quel paquet, celle-ci! Et Mlle d'Albiac, quelle grâce!... J'aurais tant cru que je serais jalouse d'elle, quand je la connaîtrais, comme de l'autre... Comme c'est drôle! Cette jalousie, je ne l'éprouve pas, mais pas du tout... Comme elle porte la tête, avec tant de fierté et d'élégance! Comme elle regarde, avec quels yeux, si fins et qui doivent pouvoir être si tendres, qui sont si sincères!... Oui. Voilà le trait dominant de sa physionomie: la loyauté, la sincérité... Ah! si c'était pour elle que Jules m'avait oubliée, pour elle seule, je souffrirais bien, mais je n'en voudrais ni à lui, ni à elle. J'en suis sûre. Je le sens... Ce serait si naturel, qu'il l'aimât!... Mais, s'il l'aimait, est-ce qu'il se serait occupé de cette autre femme?... Et pourquoi?... Parce qu'elle est riche?...»

Hilda se répétait mentalement ces mots, où tenait un infini de désillusion.

—«Parce qu'elle est riche!... Non. Il n'aime pas plus Mlle d'Albiac qu'il ne m'a aimée. Mais quel homme est-ce, alors? Qu'a-t-il dans la conscience pour se jouer ainsi des cœurs sans aucun remords?... Moi, ce n'était rien. C'est trop naturel qu'il ne m'ait pas comprise... Une pauvre écuyère qui n'était pas de son monde! On lui avait mal parlé de moi. Je n'avais ni nom ni fortune. Il a pu ne pas savoir ce qu'il faisait. Et pourtant!... Mais elle, cette Mlle d'Albiac, c'est une fille noble. Elle est charmante. Elle l'aime. Et c'est la même chose!... Mais pourquoi me regarde-t-elle? Est-ce que Jules lui aurait parlé de moi, comme à l'autre? S'il lui a livré mon secret aussi, comme c'est mal!... Et que lui aura-t-il dit? Qu'aura-t-elle cru?... Dieu! Je voudrais tant avoir le droit d'aller à elle et de l'interroger?... Si elle pense du mal de moi à cause de ce qu'il lui a raconté, c'est trop injuste... Il est sûr, pourtant, qu'elle sait qui je suis. Son père a demandé mon nom et le lui a répété. De cela, je ne veux pas douter. Je l'ai vue, de mes yeux, qui se penchait vers lui. Je l'ai vu, lui, qui se retournait de mon côté et qui parlait à son voisin. Je l'ai vue, elle, qui changeait de visage quand son père lui a transmis la réponse... Suis-je folle de douter! Oui, Jules m'a vendue à elle... Oui. Elle me croit une aventurière... Elle doit penser que je suis venue pour les espionner, pour me venger... Est-ce qu'elle ne comprend pas, à me voir auprès de Mme Tournade, que je suis ici par ordre?... Mais non. Mlle d'Albiac était loin. Elle n'a pas entendu, quand cette femme m'a parlé comme je ne parlerais pas à une maid... Avec ce sourire et cette expression, elle ne peut pas ne pas être bonne, sî bonne! Elle m'aurait plainte d'avoir été traitée de la sorte... Ah! qu'elle me plaindrait, si elle savait! Qu'elle me plaindrait!...»