Ainsi s'accomplissait, sans qu'elles le voulussent, dans ces deux âmes, faites pour se comprendre, dès que le hasard les aurait mises en présence, un de ces phénomènes de sympathie à distance, entre personnes étrangères, qui semblent tenir du miracle. Il faut renoncer à expliquer ce jeu des âmes les unes sur les autres par les lois connues de l'esprit. Mais les savants expliquent-ils davantage ces cas de télépathie ou de lecture de pensées, indiscutables pourtant, et qui offrent une analogie singulière avec le principe, tout physique, des vases communicants? On dirait vraiment qu'entre certains êtres un courant psychique s'établit à de certaines heures, qui met leurs pensées à un même niveau, si l'on peut dire, ou, pour prendre une image d'un ordre différent et plus exact, à un même diapason. Peut-être, doutant l'une et l'autre de celui qu'elles aimaient, Louise d'Albiac et Hilda Campbell étaient-elles plus disposées encore à subir ce magnétisme, cette contagion réciproque de mélancolie et de pitié. Chacune des deux se plaignait elle-même en plaignant l'autre. Chacune aussi, en préférant l'autre à Mme Tournade, se préférait un peu elle-même... Mais, si amoureuse et si rêveuse que soit une jeune fille, il ne faut pas qu'elle suive une chasse à courre quand elle veut s'abandonner tout entière à cette langueur éparse dans les horizons vaporeux d'une forêt d'automne. La brise qui détache les branches et suspend un instant en l'air la pluie des feuilles d'or caresse les fronts songeurs avec une douceur presque défaillante. Puis, cette brise se fait soudain vive et allègre, et voici qu'elle emplit, malgré tout, les poumons d'une fièvre d'agir quand la trompe sonne sur un ton de quête, et que le vent apporte un de ces appels dont les paroles légendaires expriment toute l'ardeur: «Au retour, valets, au retour! Il est là, mes beaux chéris! Il est là! Oh! oh! au retour...» Ou encore: «Au retour, valets! Hourvari, mes beaux! Ha! Ha! Au retour, au retour! Hourvari!»[7]. Et puis, encore, les détours de la poursuite amènent le cerf et la meute à quelques pas... Adieu, alors, les monologues intérieurs et les nostalgies! La chasse est la plus forte. Artémis est, pour un moment, victorieuse d'Eros... A une minute, et comme si la baguette d'une invisible fée s'était levée sur la forêt, cette magie de métamorphose agit sur les deux jeunes filles... Un «Bien allé» nouveau avait retenti, tout près. Du coup, d'instinct, le cheval de Mme Tournade et celui de Hilda s'étaient arrêtés, par imitation du cheval de Jules, que celui-ci avait retenu. Louise et son père s'étaient arrêtés aussi et la voix du jeune homme se fit entendre dans le silence de tous:
—«Ne bougez pas, Hector,» criait-il à son compagnon. «Les chiens se rapprochent... Le cerf va passer là, nous le verrons sauter... Tenez, l'apercevez-vous qui sort sur la route? Il est blond, moyen de corsage...»
—«Sa tête est belle,» répondit Hector, d'un ton comique de connaisseur, «mais un peu grêle.»
—«Tous les cerfs de cette forêt ont la tête grêle... Mais voici les chiens... En avant!... Voulez-vous?» Et, se tournant vers Louise et son père, le joyeux garçon ajouta: «D'Albiac, venez-vous, et vous, mademoiselle Louise?... Taïaut! Taïaut!...»
Il avait mis, en jetant ces dernières syllabes, sa monture au galop. Mlle d'Albiac en avait fait autant, son père de même. En quelques foulées, ils avaient rejoint Maligny et son ami. Déjà, les croupes de leurs quatre chevaux disparaissaient dans une allée transversale, tandis que Mme Tournade disait à Hilda:
—«Suivons-les, mademoiselle, je veux que nous les suivions...» C'était la femme jalouse qui parlait. Et, aussitôt: «Ne me quittez pas, surtout...» Cette fois, c'était la quadragénaire, peu habituée à pousser une bête dans son train. «Croyez-vous que nous les rattraperons?... Où sont-ils?...» C'était, de nouveau, la femme jalouse. La peureuse ne devait pas tarder à reparaître: «Je ne tiens plus ma bête. Elle me casse les bras... Mademoiselle!... Mademoiselle!...»
Cette interpellation, jetée maintenant d'une voix suppliante, était trop justifiée par l'allure que les deux chevaux, celui de l'amoureuse mûre et celui de sa jeune accompagnatrice, avaient continué de prendre. Au moment où elles arrivaient, à leur tour, vers l'orée de la grande allée transversale, elles avaient, en effet, constaté que le groupe formé par Maligny, Louise d'Albiac et son père s'était évanoui. Par où? Ce n'était pas un chemin, c'étaient six que les chasseurs avaient pu prendre. Ces premiers cinquante mètres d'avenue servaient d'amorce à plusieurs routes, sur lesquelles s'en embranchaient d'autres. Jules et sa troupe avaient dû tourner par une de ces sentes. Laquelle? Ils avaient pris, ensuite, un des six embranchements. Lequel? Hilda Campbell avait tendu l'oreille. Un son de trompe lui était arrivé.
—«La Vue...» dit-elle simplement. D'un petit appel de langue, elle excita son cheval, en le lançant dans la direction où elle croyait avoir le plus de chances de rejoindre les autres. La bête était partie de toute sa vitesse. La monture de Mme Tournade avait suivi. C'est alors que la pauvre femme avait commencé d'avoir peur, et, impuissante à empêcher que son cheval ne galopât tête à tête avec l'autre, poussé ce cri, puis supplié que la hardie écuyère ralentît son train. Miss Campbell l'avait regardée. Elle avait reconnu que la poltronne se tenait bien, malgré sa terreur, et ne courait aucun danger. Le terrain était très bon, les bêtes très sûres. Hilda n'avait pas tenu compte de cette imploration de l'apprentie cavalière. La sympathie subite éprouvée pour Mlle d'Albiac n'empêchait pas qu'elle n'aimât Jules et qu'un sursaut de jalousie ne lui eût étreint le cœur à voir sa rivale—la seule vraie—s'éloigner, botte à botte, avec le jeune homme. Sa douceur native n'empêchait pas, non plus, qu'elle ne gardât rancune à la veuve pour ses insolences de leur première rencontre et celles de la matinée. L'occasion s'offrait, trop tentante, d'exercer une petite vengeance, et dans les données de ce métier auquel la parvenue l'avait rappelée si durement. Au lieu de retenir son cheval, elle lui rendit tout. Du talon, elle le touche au flanc. Un second appel de langue l'anime encore. Il redouble de vitesse. Son camarade d'écurie ne veut pas rester en arrière, malgré les efforts désespérés de celle qui le monte et qui n'a même plus de souffle pour supplier, comme tout à l'heure... Les taillis succèdent aux taillis, défilant devant les yeux de Mme Tournade, hypnotisée d'épouvante, avec l'instantanéité folle des paysages traversés en automobile. Les routes succèdent aux routes. Evidemment, Hilda s'était égarée... Aucune sonnerie de trompe. Aucun aboiement de chiens n'arrivait plus aux deux amazones emportées ainsi dans ce galop insensé. Derrière elle, si elle eût la force de se retourner, Mme Tournade n'aurait aperçu aucun cavalier. Elles étaient parties si vite que Corbin, occupé, au même moment, à se battre contre les rétivetés de sa bête, les avait vues disparaître comme elles-mêmes avaient vu disparaître Maligny. Arrivé, lui aussi, à l'orée de la grande avenue, il avait hésité, comme elles, cinq minutes auparavant, sur la direction à prendre. Il s'était engagé dans l'allée précisément opposée... Et les chevaux des deux femmes galopaient toujours. Le visage de la jeune Anglaise exprimait une si farouche résolution que sa victime en demeurait médusée. L'idée lui était soudain venue d'un guet-apens prémédité et que l'écuyère voulait sa mort. Cramponnée d'une main à la crinière, et la jambe crispée sur la fourche, elle attendait la chute inévitable avec une angoisse qui décomposait ses traits, en même temps qu'une sueur d'agonie inondait sa face: et, résultat inattendu, que Hilda n'avait certes pas prémédité, la plus comique transformation s'accomplissait en elle. La teinture de ses cheveux ruisselait en longues raies noires sur sa peau, où la céruse avait fondu. Les secousses de cette course enragée déplaçaient, avec son chapeau, le postiche qui couronnait son front. D'autres mèches s'éparpillaient hors de son chignon... Les chevaux galopaient toujours. Enfin, la malheureuse Mme Tournade jeta un nouveau cri,—de salut, cette fois. A l'extrémité d'une contre-allée, s'apercevait un groupe formé de quelques cavaliers et de plusieurs voitures. Au même instant, Hilda ralentissait le train de sa bête. Le cheval de la veuve imita son camarade dans le passage à une allure modérée, comme il l'avait imité dans son emportement, et c'est au petit trot que les deux femmes se dirigèrent vers ce rassemblement. Voici ce qui s'était passé: tandis qu'elles s'égaraient sur une fausse piste, le cerf, lui, égarait les chasseurs d'un autre côté. L'entrée en scène d'un second animal, emmenant derrière lui une partie de la meute, avait mis l'équipage en désarroi. Plusieurs d'entre les habits rouges s'étaient ralliés là, autour du prince de La Tour-Enguerrand. Ils s'occupaient à délibérer. Des voitures étaient venues les rejoindre, et, parmi elles, celle de Mme Tournade. Le gros Gaultier n'eut pas plus tôt reconnu la loque vivante qu'était, en ce moment, sa maîtresse, lamentablement balancée sur le dos de sa monture, maintenant calme, qu'il dit d'un air triomphal, à son compagnon de siège:
—«Regarde Madame. Tu vois l'état où l'a mise ce cheval. Je l'avais avertie qu'elle ne prenne rien chez ces brigands de Campbell.»
Cette phrase vengeresse, prononcée délibérément d'une voix très haute, visait John Corbin, qui se trouvait à deux pas de la voiture. Sur ce point, son aventure avait ressemblé à celle de sa cousine. Il avait galopé pour rejoindre, à tombeau ouvert, et, au terme de cette randonnée solitaire, aperçu, comme elle, le rassemblement à une extrémité d'allée. Il était accouru pour ne retrouver, des personnes qui l'intéressaient, que Maligny, d'Albiac et Mlle d'Albiac. De Hilda, nulle trace, ni de sa compagne. Tout d'un coup, il les avait vues qui débouchaient dans une avenue, sur leurs chevaux blancs d'écume. Ses yeux de sauvage, habitués à distinguer de très loin les moindres détails, avaient reconnu aussitôt, à vingt petits signes, qu'un événement extraordinaire avait dû se produire. Les bêtes s'étaient-elles emballées? Cette inquiétude toute professionnelle suffit pour qu'il ne relevât point le mot injurieux du cocher. Elle se changea en une anxiété d'un autre ordre, quand les deux femmes, s'étant rapprochées encore, il discerna l'expression de la physionomie de Mme Tournade. La plus violente indignation avait succédé à l'épouvante dans le cœur de la veuve, enfin rassurée. A son aspect de vieille beauté déconfite, plusieurs des assistants, dont Mlle d'Albiac, n'avaient pu retenir un sourire. La femme de quarante ans avait remarqué cette moquerie. Elle arrivait, atteinte dans tous ses orgueils, dans toutes ses prétentions, dans sa chair même, et ce qui mettait le comble à son humiliation, c'était le contraste entre le misérable état où cette équipée l'avait réduite et celui où l'écuyère se trouvait. Ce galop fou avait seulement avivé l'éclat du teint de Hilda, parée de toutes les grâces fières de sa jeunesse, et l'espièglerie de sa vengeance dissipa, une seconde, sa mélancolie. Aussi une rancune, exaltée jusqu'à la haine la plus féroce, frémissait-elle dans l'accent des premières paroles que prononça la femme offensée. Jules de Maligny, étonné, comme Corbin, de cette apparition, et toujours ménager, malgré ses insouciances et ses légèretés, du grand mariage possible, avait fait faire, à son cheval, quelques pas au-devant des deux survenantes. L'occasion de reprendre sa revanche s'offrait maintenant à Mme Tournade, et trop tentante. Elle regarda le jeune homme fixement, sans rien chercher à dissimuler de la colère qui l'étouffait. Elle affecta de ne pas répondre à son salut, et appelant son cocher: