UN AMOUREUX ET UN SNOB
Les deux écrivains étaient montés dans la voiture, qui roulait au grand trot de son cheval, par la rue du Cherche-Midi, pour attraper le boulevard Montparnasse, et suivre, en contournant les Invalides, la longue suite d'avenues qui va presque directement à l'Arc de Triomphe, en traversant la Seine au pont de l'Alma. Durant la toute première partie de ce trajet, ils se turent l'un et l'autre. René reconnaissait chaque détail de ce quartier, auquel se rattachaient tant de souvenirs de son enfance et de sa jeunesse. Une vague buée voilait les vitres du coupé, symbole physique de l'espèce de brume qui flottait entre sa vie actuelle et ce passé pourtant si voisin. Il n'était pas un des coins de cette rue du Cherche-Midi qui ne lui fût aussi familier que les murs de sa chambre, depuis le haut et sombre bâtiment de la prison militaire jusqu'à la boutique du marchand de vins, dont l'enseigne étale l'image d'une biche, jusqu'à l'entrée paisible de cette rue de Bagneux, où demeurait Rosalie. Le souvenir de cette amie qu'il avait quittée sans lui dire adieu, ce soir, traversa son esprit, mais il n'en souffrit pas. Il avait la sensation de rêver tout éveillé, tant le personnage promené jadis sur ces pavés, durant les années de son adolescence pauvre et obscure, ressemblait peu à celui qui était assis, à cette minute, sur les coussins du coupé de Claude Larcher, célèbre, car tout Paris avait applaudi sa piécette,—riche, car le Sigisbée, joué en septembre, lui avait déjà rapporté en février la somme, énorme pour lui, de vingt-cinq mille francs!... Et cette source de revenus ne tarirait pas de sitôt. Le Sigisbée faisait spectacle avec une comédie en trois actes d'un auteur à la mode, Le Jumeau, qui tiendrait l'affiche bien longtemps. La vente de la brochure s'annonçait, elle aussi, comme devant être très fructueuse, et très fructueux les droits de représentation de province et de traduction à l'étranger. Ce n'était là qu'un début, et René tenait en réserve bien d'autres œuvres: un volume de poèmes philosophiques intitulé les Cimes, un drame en vers sur la Renaissance, intitulé Savonarole, et un roman de passion, à demi ébauché, dont il cherchait le titre. La voiture roulait, et à l'ivresse profonde des succès assurés, des projets démesurés, une autre griserie se mélangeait, toute nerveuse: celle d'aller dans le monde comme il y allait. Une jeune fille n'est pas plus émue à son premier bal que ne l'était ce grand enfant. Une espèce de fièvre le gagnait, qui abolissait presque en lui la personnalité. C'est le malheur et la félicité des poètes que ce pouvoir d'amplifier, jusqu'au fantastique, des impressions, par elles-mêmes médiocres jusqu'à la mesquinerie. De là dérivent ces passages subits, presque foudroyants, de l'espérance excessive aux excessifs dégoûts, et de l'engouement au désespoir, qui donnent à leur imagination, par suite à leur caractère et à leur sensibilité, une sorte de continuel va-et-vient, une absolue incertitude, terrible pour ceux et surtout pour celles qui s'attachent à ces âmes insaisissables. Il en est cependant, parmi ces âmes, chez qui cette dangereuse mobilité ne détruit pas la tendresse. C'était le cas pour René. L'involontaire comparaison entre son présent et son passé, soudain évoquée en lui par l'aspect familier des rues, ramena sa pensée vers l'ami plus âgé qui avait été la cause de cette volte-face de destinée. Il eut un de ces naïfs mouvements qui font le charme unique des natures très jeunes, parce que l'on y sent cette chose adorable et si rare dans la vie civilisée: la spontanéité, la liaison invincible entre l'être intérieur et l'être extérieur. Il prit la main de son compagnon qui se taisait aussi, et il la lui serra en disant:
—« Que vous avez été bon pour moi!... Oui, » insista-t-il en voyant un étonnement dans les yeux de Claude, « si vous n'aviez pas été aussi indulgent à mes premiers essais, je ne vous aurais point porté le Sigisbée; si vous ne l'aviez pas présenté à Mlle Rigaud, il dormirait à cette heure-ci dans l'armoire aux manuscrits de quelque théâtre. Si vous n'aviez pas parlé de moi à la comtesse Komof, on ne jouerait pas ma pièce chez elle et je n'irais pas dans cette soirée... Je suis heureux, très heureux!... Ah! mon ami, vous me trouverez nigaud comme un collégien... si vous saviez comme j'ai rêvé, dans ma jeunesse, de ce monde où vous me conduisez maintenant, où la toilette seule des femmes est une poésie, où les choses font un cadre exquis à la joie et à la douleur!... »
—« Si ces femmes avaient seulement une âme de la même étoffe que leur robe!... » interrompit Claude en ricanant...« Mais je vous admire, » continua-t-il; « est-ce que vous croyez par hasard que vous allez être du monde parce que vous serez reçu chez Mme Komof, une étrangère dont l'hôtel est un passage, ou chez une des cinq ou six curieuses que vous rencontrerez là, et qui vous diront qu'elles sont à la maison tous les jours avant le dîner? Vous irez dans le monde, mon cher, vous irez beaucoup, si ce sport vous amuse; vous n'en serez jamais, non plus que moi, non plus qu'aucun artiste, eût-il du génie, parce que vous n'y êtes pas né, tout simplement, et que votre famille n'en est pas. On vous recevra, on vous fera fête. Mais essayez donc de vous y marier, et vous verrez... Et c'est la grâce que je vous souhaite... Ces femmes que vous rêvez si délicates, si fines, si aristocratiques, bon Dieu! si vous les connaissiez! Des vanités habillées par Worth ou Laferrière... Mais il n'y en a pas dix qui soient capables d'une émotion vraie. Les plus honnêtes sont celles qui prennent un amant parce qu'elles y trouvent du plaisir. Si vous les disséquiez, vous trouveriez à la place du cœur la note de la couturière, une demi-douzaine de préjugés qui leur tiennent lieu de principes, la rage d'éclipser celle-ci ou celle-là... Sommes-nous assez bêtes tout de même d'être ici, dans cette voiture, deux hommes à peu près intelligents, qui avons du travail chez nous, et vous avec un frémissement dans le cœur, à l'idée d'aller vous mêler à de grandes dames ou soi-disant telles, et moi!... »
—« Que vous a fait Colette aujourd'hui? » interrogea doucement René, que l'âpreté de la parole de son ami avait froissé comme il arrivait souvent; mais comment lui en aurait-il voulu de cette sorte d'hostilité contre ses illusions que Claude lui montrait ainsi? Presque toujours ces furieuses déclamations avaient pour cause, il le savait, une coquetterie de cette actrice dont le malheureux était follement épris, et qui se jouait de lui, tout en l'aimant elle-même, à sa manière. C'était une de ces passions à base de haine et de sensualité, qui dépravent le cœur en le torturant, et transforment celui qui les éprouve en une bête féroce. Un des traits particuliers à ces sortes d'amours, c'est qu'ils procèdent par crises aiguës et violentes, comme les images physiques dont ils se repaissent. Claude venait sans doute de voir tout d'un coup, dans un éclair, la physionomie de sa maîtresse, et une rage soudaine contre elle avait succédé en lui à la bonne humeur de sa visite chez les Fresneau,—rage qu'il aurait satisfaite en ce moment par n'importe quelle outrance de paradoxe. Il se rua aussitôt sur le chemin que son ami venait de lui indiquer, et, lui serrant le bras de toute sa force:
—« Ce qu'elle m'a fait?... » dit-il en riant d'un rire de malade. « Voulez-vous apprécier cet analyste aigu du cœur de la femme, ce psychologue subtil, comme on m'appelle dans les articles, ce Jobard de la grande espèce, comme je m'appelle moi-même? Hélas! Mon intelligence ne m'a jamais servi qu'à éclairer mes bêtises!... Vous ai-je raconté, » ajouta-t-il d'une voix plus basse, « que j'ai la honte d'être jaloux de Salvaney?... Mais vous ne connaissez pas Salvaney, un élégant de la nouvelle école qui s'amuse, son carnet de chèques à la main,—à cinq louis près, et commun!... Avec un nez comme un cornet, un front dénudé, de gros yeux à fleur de tête, le teint d'un bouvier!... Mais voilà: il est anglomane, anglomane à faire paraître Français le prince de Galles... Il a passé l'année dernière trois mois à Florence, et je l'ai entendu lui-même se vanter de n'avoir pas mis, durant ces trois mois, une chemise qui n'eût été blanchie à Londres. Je vous prie de croire que dans ce monde qui vous fascine tant, un trait pareil fait plus d'honneur à un homme que d'avoir écrit le Nabab ou l'Assommoir, ces deux chefs-d'œuvres... Hé bien! ce personnage plaît à Colette. Il est dans sa loge autant que moi. Il la regarde avec ses yeux de buveur de wisky. C'est lui qui a inventé d'aller, après l'Opéra, en compagnie, boire de cet ignoble alcool dans un bar infect de la rue Lafayette; je vous y mènerai, vous jugerez le pèlerin... Et Colette s'y laisse conduire, et Colette va en coupé avec lui...—Ah çà! me dit-elle, vous n'allez pas en être jaloux, de celui-là? D'abord il sent le gin...—Elles vous disent cela, ces femelles, elles vous salissent jusque dans sa vie physique celui avec qui elles ont couché hier... Bref, ce matin, j'étais chez elle. Que voulez-vous? Je savais tout cela et je n'y croyais pas. Un Salvaney! Si vous le voyiez, vous comprendriez que ce n'est, en effet, pas croyable, et elle, vous la connaissez, avec ses beaux yeux tendres, sa beauté si fine, sa bouche à la Botticelli... Ah! quelle pitié!... Oui, j'étais chez elle... On apporte une lettre. Le domestique, un nouveau venu et très mal stylé, dit stupidement:—C'est de M. Salvaney, on attend la réponse...—Elle venait de me jurer, entre deux baisers, qu'il ne s'était rien passé entre eux, rien, pas même une ombre d'ombre de cour. Elle tenait la lettre à la main. Je me dis, oui, j'eus la niaiserie de me dire: Elle va me tendre la lettre et j'y trouverai la preuve écrite qu'elle ne m'a pas menti, une preuve certaine, puisque Salvaney ne pouvait pas savoir que je verrais cette lettre. Elle tenait la lettre et elle me regardait.—C'est bien, fit-elle, je vais répondre. Vous permettez? ajouta-t-elle, et elle passa dans l'autre chambre... avec sa lettre! Vous croyez sans doute que j'ai pris mon chapeau et ma canne, et que je suis parti pour ne plus revenir, en me disant: Voilà une grande coquine!... Je suis resté, mon cher ami; elle est revenue, elle a sonné, rendu la réponse au domestique, puis elle s'est avancée vers moi: Vous êtes fâché? m'a-t-elle dit.—Un silence.—Vous avez eu envie de lire cette lettre?—Un silence encore.—Non, continua-t-elle en fronçant ses jolis sourcils, vous ne la lirez pas, je l'ai brûlée. Elle ne contenait rien que la demande d'un échantillon d'étoffe pour un déguisement de bal, mais je veux que vous me croyiez sur parole...—Et ce fut dit, ce fut joué!... Elle n'a jamais eu plus de talent. Ce que je lui ai répondu, ne me le demandez pas. Je l'ai traitée comme la dernière des dernières. Tout ce que j'ai dans le cœur pour elle de rancunes, de dégoûts et de mépris, je le lui ai craché à la figure, et puis, comme elle pleurait, je l'ai prise dans mes bras et je l'ai possédée, là, sur le canapé de ce fumoir où elle venait de me mentir ainsi et moi de l'insulter comme une fille... Suis-je assez bas?... »
—« Mais vos soupçons étaient-ils justes? » demanda René.
—« S'ils étaient justes!... » répondit Claude, avec cet accent de cruel triomphe que prennent les jaloux, lorsque leur affreuse frénésie de tout savoir les a conduits à reconnaître le bien fondé de leurs pires hypothèses. « Savez-vous ce que le billet de Salvaney demandait? Un rendez-vous... Et celui de Colette? Il fixait le rendez-vous... Je le sais, je l'ai fait suivre, oui, j'ai commis cette vilenie. Au sortir de la répétition, elle est allée chez lui, et elle y était encore à huit heures. »
—« Et vous ne rompez pas avec elle? » dit Vincy.
—« C'est fait, » répliqua Claude, « et pour toujours, je vous en donne ma parole. Seulement, je veux lui dire ce que je pense d'elle, une dernière fois. Ah! la gueuse! mais vous verrez comment je la traiterai ce soir... »