—« Chut! » fit Émilie, qui rentra juste à temps pour entendre la fin de ce petit discours, et qui mit la main sur la bouche de son mari. « Monsieur Claude est notre ami, et je ne veux pas que l'on en parle... Mon frère m'a chargée de vous souhaiter le bonsoir à tous, » ajouta-t-elle, « ces deux messieurs se sont aperçus qu'il était plus tard qu'ils ne croyaient, et ils sont partis dare dare.... Et mon aquarelle, qui doit représenter la dernière scène du Sigisbée, quand l'aurai-je? » demanda-t-elle au sous-chef de bureau.

—« Ah! la saison est mauvaise pour les études, » dit ce dernier, « il fait nuit si tôt, et nous sommes surchargés de besogne; mais vous l'aurez, vous l'aurez... Qu'as-tu, Rosalie? Tu es toute pâle. »

La pauvre jeune fille venait en effet d'éprouver une souffrance presque intolérable, à songer que René avait pu s'en aller ainsi, sans un mot pour elle, sans un regard. Sa gorge se serrait, des larmes lui venaient aux yeux. Elle eut la force de retenir ses sanglots cependant, et de répondre que la chaleur du poêle l'incommodait. Sa mère échangea avec Émilie un regard où se lisait un reproche si direct, qu'en dépit d'elle-même madame Fresneau détourna les yeux. Elle eut, elle aussi, une impression pénible, car elle aimait Rosalie. Mais elle avait toujours été opposée à ce mariage; il correspondait trop peu aux ambitieux projets qu'elle caressait vaguement pour son frère. Lorsque la mère et les deux filles se furent levées, qu'elles eurent mis leur chapeau et qu'elles vinrent dire l'adieu accoutumé, la jeune femme trouva dans cette impression de quoi embrasser Rosalie plus affectueusement que de coutume. Elle voulait bien la plaindre de souffrir pour René, mais cette pitié n'allait pas sans une certaine douceur, car la souffrance de la jeune fille prouvait l'indifférence du jeune homme, et, la porte refermée, ce fut avec une joie sans mélange dans ses clairs yeux bruns qu'elle dit à Françoise:

—« Vous aurez bien soin de ne pas faire de bruit demain matin? »

—« Pas plus qu'une mariée de minuit, » répondit la servante.

—« Ni toi non plus, mon gros lourdaud, » dit-elle à son mari, en rentrant dans la salle à manger où le professeur reprenait déjà la corvée de ses copies... « J'ai recommandé à Constant de s'habiller tout doucement pour aller à son cours... »—Elle ajouta, avec un sourire d'orgueil: « Quel triomphe pour René ce soir, à moins que ces gens du monde ne fassent la petite bouche! » Elle répétait une formule habituelle à Claude.—« Bah! ils ne pourront pas, ses vers sont si beaux, presque aussi beaux que lui!... »

—« Sais-tu qu'il est à désirer que toutes ces dames ne le gâtent pas comme toi, » interrompit Fresneau, « il finirait par perdre la tête... Mais non, » continua-t-il pour flatter les sentiments de sa femme, « c'est si charmant de voir comme il reste simple, même dans son succès. »

Et Émilie embrassa son mari, pour cette phrase, tendrement.


III