—« Une larme, » fit l'employé.
—« À la bonne heure, » reprit le professeur, « vous n'êtes pas comme Larcher, qui a méprisé mon eau-de-vie. »
—« M. Larcher? » dit l'employé. « Vous ne savez pas sa boisson ordinaire?... Hé! hé! » ajouta-t-il d'une voix plus basse et en regardant du côté du corridor prudemment, « j'ai lu ce soir même un article de journal où il est joliment arrangé. »
—« Conte-nous ça, petit père, » fit madame Offarel en posant son ouvrage sur ses genoux, pour la première fois de la soirée, et laissant paraître sur son visage la joie naïve de ses mauvais sentiments, comme elle avait montré tout à l'heure sa naïve affection pour la petite chatte.
—« Il paraît, » reprit le vieil homme en soulignant ses mots, « que, dans les salons où va M. Larcher, on lui donne à boire, au lieu de tasses de thé, des verres de sang. »
—« Des verres de sang? » interrogea Fresneau abasourdi de cet étrange racontar, « et pourquoi faire? »
—« Pour le soutenir, donc, » dit vivement madame Offarel, « vous n'avez pas vu cette mine? Ah! il doit en mener une jolie vie! »
—« Il paraît encore, » continua le narrateur qui tenait à placer quelques anecdotes de plus, avec cette basse ardeur de crédulité propre aux bourgeois, aussitôt qu'il s'agit d'une des innombrables calomnies d'envieux auxquelles sont en proie les hommes connus, « il paraît qu'il vit entouré d'une cour d'adoratrices, et qu'il a trouvé un moyen sûr de faire un succès aux moindres pages qui sortent de sa plume. Il fait tirer ses épreuves à des dizaines d'exemplaires qu'il porte chez chacune des dames qu'il connaît. On les étale sur un canapé et alors: Mon petit Larcher par-ci, mon petit Larcher par-là, vous changerez ce mot, vous enlèverez cette phrase... et il change le mot, et il enlève la phrase, et ces dames s'imaginent qu'elles sont un peu les auteurs de ce qu'il a écrit... »
—« Ça ne m'étonne pas, » dit madame Offarel, « il m'a tout l'air d'un fier intrigant. »
—« Ma foi, » reprit Fresneau, « je n'aime guère sa littérature, mais pour intrigant c'est une autre histoire! Il n'y a pas plus enfant que lui, ma pauvre madame Offarel. Quand je vois dans les journaux qu'il connaît le cœur des femmes... ce que je m'amuse! Je l'ai toujours vu amoureux des pires drôlesses, qu'il prenait consciencieusement pour des anges, et qui le trompaient, qui le lanternaient!... René nous racontait l'autre jour qu'il passe toutes ses journées à se faire moquer de lui par cette petite Colette Rigaud, qui joue dans le Sigisbée, une farceuse qui lui grugera jusqu'à son dernier sou... »