—« Regardez donc à l'orchestre, à droite, près de la porte du couloir... Est-ce que ce n'est pas M. Vincy qui nous lorgne? »

—« Le poète de la comtesse? » fit-elle avec indifférence. Elle avait parlé, durant la visite du jeune homme, de sa soirée à l'Opéra. Elle se le rappela maintenant, tandis qu'elle regardait elle-même avec sa lorgnette d'argent ciselé,—un autre présent du baron. Elle aperçut René, qui détourna les yeux, timidement. Elle eut de son côté un petit frisson. Desforges, debout au fond de la loge, n'avait-il pas surpris la réflexion de madame Éthorel? Mais non, il causait très sérieusement avec Crucé.

—« Il parle cuisine, » se dit-elle en écoutant, « il n'a rien entendu. Qu'est-ce que j'éprouve?... »

Pour la première fois depuis bien longtemps, la musique fit vibrer en elle une corde d'émotion. Elle passa cette soirée entre le bonheur involontaire que lui donnait la présence de René, et une angoisse à l'idée qu'il lui fît une visite dans sa loge. La honte d'avoir été remarqué paralysait sans doute le poète, car il n'osa même plus regarder du côté de la baignoire, et, quand Suzanne descendit l'escalier, elle ne surprit pas son visage ému dans la haie des spectateurs rangés sur le passage. Aucune contrariété positive ne l'empêcha donc de se livrer au caprice qui l'envahissait si fortement; et elle en était, quand elle posa sa tête blonde sur son oreiller garni de guipure, à se dire:

—« Pourvu qu'il ne demande pas de renseignements sur moi à son ami Larcher! »


IX

UNE COMÉDIENNE DE BONNE FOI

Chaque matin, un peu avant neuf heures, Paul Moraines entrait dans la chambre de sa femme. Elle avait déjà pris son bain, et vaquait à de menues occupations. Ses pieds blancs et veinés de bleu jouaient librement dans ses mules, sa taille mince ondulait dans une robe souple que nouait une cordelière, et la grosse natte d'or de ses cheveux flottait sur ses belles épaules. La chambre à coucher, dont un vaste lit de milieu remplissait la plus grande partie, était toute rafraîchie, toute parfumée, et c'était pour Paul le meilleur instant de sa journée que ces trois quarts d'heure qu'il passait ainsi à prendre le thé du matin avec Suzanne, sur une petite table mobile, au coin de la fenêtre. À dix heures il devait être à son bureau, et il ne lui restait même pas le loisir de rentrer pour le déjeuner. Il était l'homme qui s'assied vers midi et demi dans un restaurant élégant, demande en hâte le plat du jour, une demi-bouteille de vin, une tasse de café, et s'en va, ayant dépensé la plus petite somme qui se puisse dans un cabaret à la mode. Il lui était si doux de rivaliser ainsi d'économies avec sa femme! Mais le thé du matin, c'était la récompense anticipée de sa journée, des six ou sept heures de présence qu'il devait à sa Compagnie. « Il y a des jours, » lui disait-il avec sa bonhomie naïve, « où je ne saurais rien de toi, sans ce bienheureux thé... » et c'était lui qui la servait; il beurrait pour elle avec un soin d'amoureux la rôtie qui allait craquer sous ses fines dents; il s'inquiétait, lorsqu'il la trouvait, comme le lendemain du jour où elle avait aperçu René à l'Opéra, les yeux un peu battus, le teint lassé, n'ayant visiblement pas assez dormi. Toute la nuit elle avait été tourmentée par la pensée du jeune homme, et par le caprice qu'il avait fait naître dans ce qui lui restait de sensibilité. Comme son esprit était par-dessus tout positif et précis,—un véritable esprit d'homme d'affaires au service des fantaisies d'une jolie femme,—elle avait supputé les moyens de satisfaire ce caprice passionné. La première condition était de revoir le jeune homme et de le revoir souvent; or, c'était impossible chez elle. Son mari lui en donna la preuve, dès ce matin même, en lui demandant, après les premiers mots de sollicitude sur sa santé:

—« Est-ce que tu as eu beaucoup de monde hier à tes cinq heures? »