—« Mais personne, » répondit-elle, et, comme son procédé habituel était de ne jamais faire de mensonges inutiles, elle ajouta: « Seulement Desforges et ce petit jeune homme, l'auteur de la comédie que l'on jouait avant-hier chez la comtesse... »

—« René Vincy, » s'écria Moraines, « Ah! comme je regrette de l'avoir manqué! J'aime tant ses vers!... Comment est-il?... Est-ce qu'on peut le recevoir? »

—« Ni bien ni mal, » fit Suzanne, « insignifiant. »

—« Il s'est rencontré avec Desforges? »

—« Oui, pourquoi? »

—« J'en parlerai au baron. Il doit l'avoir jugé du premier coup d'œil.... C'est qu'il s'y connaît en hommes!... »

—« Et le voilà bien, » se disait Suzanne quand Moraines fut parti, après l'avoir mangée de baisers, « il a pris l'habitude de tout raconter au baron!... » Et elle entrevoyait que la première personne à instruire Desforges de la présence assidue de René rue Murillo, si elle y attirait le poète, serait Paul lui-même.... « Il est vraiment trop bête... » pensa-t-elle encore, et elle lui en voulait de cette confiance absolue dans le baron, dont elle avait été la principale ouvrière. C'est qu'elle venait d'apercevoir nettement une première contrainte. Cette idée la poursuivit durant toute sa matinée qui fût remplie par des vérifications de comptes, et par la visite de sa manicure, madame Leroux, une personne d'âge mûr, toute confite en dévotion, avec un air béat et discret, qui soignait les mains et les pieds les plus aristocratiques de Paris. D'ordinaire Suzanne, qui considérait avec raison les inférieurs comme la source principale de toutes les anecdotes mondaines, causait longuement avec madame Leroux, en partie pour la ménager, en partie pour savoir d'elle une infinie quantité de petits détails sur les maisons que la digne artiste honorait de ses services. Aussi madame Leroux ne tarissait-elle pas d'éloges sur cette charmante madame Moraines, « et si simple, et si bonne. En voilà une qui adore son mari... » Ce jour-là aucune des flatteries de la manicure ne put arracher une parole à sa belle cliente. Le désir dont la jeune femme avait été mordue s'enfonçait davantage en elle, en même temps que la vision des obstacles matériels se dressait, plus nette, plus inévitable. Pour se faire aimer, il faut et du temps et des endroits où se rencontrer. René n'allait pas dans le monde, et s'il y était allé, c'eût été pire. D'autres femmes le lui auraient disputé. Ici, dans cet appartement de la rue Murillo, elle saurait si bien achever de se graver dans ce cœur tout neuf—et la surveillance de Desforges le lui interdisait! Pour la première fois depuis des années, elle se sentit prisonnière, et elle eut un mouvement de colère contre celui à qui elle devait tout. Elle déjeuna, travaillée par ces idées, toute seule, comme elle déjeunait d'habitude, et très sobrement. Même avec l'aide généreuse de son protecteur, elle n'atteignait l'équilibre parfait de son budget qu'avec des économies sur ce qui ne se voit pas, comme la table. Elle eut, dans cette solitude, un moment si mélancolique, une si totale perception de son impuissance, qu'elle laissa tomber, en se levant, un mot découragé qu'elle ne prononçait guère: « À quoi bon? »

Oui, à quoi bon? Sa vie la tenait. Non seulement elle ne pouvait pas avoir René chez elle comme elle voulait, mais cette après-midi même, malgré le sentiment nouveau qui commençait de lui remplir le cœur, n'avait-elle pas un rendez-vous avec Desforges? « À quoi bon? » se répétait-elle tandis qu'elle s'habillait en conséquence, mettant, au lieu de bottines, les petits souliers qui s'enlèvent plus vite; au lieu de corset, la brassière qui se déboucle par devant, la robe aisée à retirer, le chapeau sombre, et, dans sa poche, une double voilette. Elle avait commandé sa voiture à deux heures, le coupé de la Compagnie attelé de deux chevaux qu'elle louait au mois, pour l'après-midi et la soirée. Quand elle y monta, elle était si écrasée sous l'impression de son esclavage qu'elle aurait pleuré. Que devint-elle, lorsqu'au tournant de la rue Murillo, elle vit René planté là debout, et qui guettait évidemment son passage? Leurs yeux se croisèrent. Il la salua en rougissant, et elle dut rougir de son côté dans l'angle de sa voiture, tant fut vive, au sortir de son abattement, l'émotion de plaisir que lui donna cette rencontre, et surtout cette idée: « Mais lui aussi, il m'aime... » Elle tomba, elle, la créature de calcul et d'artifice, dans une de ces taciturnes rêveries où les femmes qui deviennent amoureuses escomptent à l'avance les innombrables voluptés du sentiment qu'elles éprouvent et de celui qu'elles inspirent. Dans ces minutes-là, elles se donnent en pensée tout entières à celui qu'elles ne connaissaient pas l'autre semaine. Si elles osaient, elles se donneraient en fait, là, tout de suite, ce qui ne les empêchera pas de persuader à l'homme qui a ainsi parlé dès le premier jour au plus intime de leur être, qu'elles ont hésité, qu'il a dû les conquérir peu à peu, moment par moment. Elles ont raison, car la sotte vanité du mâle trouve son compte aux difficultés de cette conquête, et peu d'hommes ont assez de bon sens pour comprendre la divine douceur de l'amour spontané, naturel, irrésistible. Tandis que le poète s'en allait, en se disant: « Je suis perdu, jamais elle ne me pardonnera mon indiscrétion... » Suzanne se sentait, avec délices, en proie à ce frémissement intérieur devant lequel ploient toutes les prudences, et elle entrevoyait, passant par-dessus ses craintes de la matinée, un plan d'intrigue, un de ces plans très simples comme l'esprit profondément réaliste des femmes leur en fait découvrir. Il s'agissait de tromper la défiance d'un homme très fin, très au fait de sa nature. Le plus habile était de se conduire exactement au rebours de ce que cet homme devait et pouvait prévoir. Brusquer les choses; amener, en deux ou trois visites, René à lui faire une déclaration; y répondre elle-même et devenir sa maîtresse avant qu'il n'eût eu le temps de la courtiser;—jamais Desforges ne la soupçonnerait d'une aventure pareille, lui qui la savait si mesurée, si avisée, si adroite. Mais si René allait la mépriser de s'abandonner trop vite? Elle eut un hochement de sa jolie tête quand elle se formula cette objection. C'était, cela, une affaire de tact, une finesse de femme à déployer, et, sur ce terrain, elle était sûre d'elle!

La joie d'avoir ébauché ce projet dans sa pensée, et aussi la joie de tromper le subtil Desforges, se mélangeaient en elle si étrangement, qu'elle vit approcher, non seulement sans regrets, mais avec un plaisir malicieux, l'heure de son rendez-vous. Elle renvoya sa voiture, comme elle faisait toujours, sous prétexte de marcher, et elle s'engagea sous les arcades de la rue de Rivoli. La maison dans laquelle le baron avait loué l'appartement de leurs rencontres offrait cette particularité d'une double entrée, assez rare à Paris pour que ces bâtisses-là soient comptées et cotées dans le monde des adultères élégants. Frédéric était trop au fait des plus intimes dessous de la vie parisienne pour ne pas avoir évité avec le plus grand soin les endroits déjà connus. Celui qu'il avait découvert, un peu par hasard, avait dû échapper aux investigations des chercheurs de ce genre d'asile, par le caractère solennel et triste qu'offrait la façade de la maison sur la rue du Mont-Thabor. Il y avait meublé un entresol, composé d'une antichambre et de trois autres pièces, dont l'une servait de salon pour y goûter ou y dîner au besoin, l'autre de chambre à coucher, la dernière de cabinet de toilette. La plus savante entente de ce qu'il faut bien appeler le confortable du plaisir avait présidé à l'installation de cet appartement, où les tentures et les rideaux étouffaient les bruits, où les peaux de bête jetées sur les tapis appelaient les pieds nus, où les glaces de l'alcôve mettaient comme un coin de mauvais lieu, tandis que les fauteuils bas et les divans invitaient aux longues causeries abandonnées après les caresses. L'infini détail de cette installation aurait à lui seul dénoncé la minutie du sensualisme du baron. Il faisait tenir ce logis clandestin par son valet de chambre, un homme sûr, d'une fidélité garantie par de savantes combinaisons de gages. Suzanne était venue tant de fois, depuis des années, dans cette espèce de petite maison, elle avait tant de fois noué sa double voilette dans l'ombre de la porte de la rue de Rivoli, tant de fois croisé la loge du concierge, qu'elle accomplissait presque machinalement ces rites de l'adultère, d'une si cuisante saveur pour les chercheuses d'émotion. Cette fois, et tandis qu'elle s'engageait sur l'escalier, elle ne put se retenir d'une comparaison, elle se dit qu'elle serait, en effet, autrement émue, si elle devait rencontrer dans cette retraite isolée René Vincy au lieu du baron! Elle savait si bien à l'avance comment tout allait se passer, et qu'elle trouverait Desforges ayant préparé les moindres choses pour la recevoir, depuis les fleurs des vases jusqu'aux petites tartines du goûter, et qu'à un moment elle passerait dans le cabinet de toilette, et qu'elle en reviendrait les cheveux défaits, ses pieds nus dans des mules pareilles à celles de sa matinée, enveloppée d'un peignoir de dentelle, prête au plaisir,—un plaisir qui n'était qu'à demi partagé, d'ordinaire. Mais le baron savait si bien se montrer reconnaissant de ce qu'elle lui donnait, il avait une si charmante manière de la remercier, il déployait une telle grâce d'esprit, et si affectueuse, durant la causerie d'après, que le plus souvent c'était à lui de rappeler l'heure à sa maîtresse et de lui dire:

—« Allons, Suzette, il faut t'habiller. »