—« La charmante femme! » songeait le baron demeuré seul. « Elle pourrait avoir tant d'aventures! et elle ne pense qu'à me plaire. »
—« Après-demain donc, » se disait Suzanne en longeant le trottoir de la rue du Mont-Thabor, et jetant avec précaution ses regards de l'un et de l'autre côté, avec tant d'art qu'elle paraissait ne pas remuer ses yeux, « je suis bien sûre d'être seule... Mais quel prétexte donner à René (elle l'appelait déjà de ce nom dans sa pensée) pour le faire venir?... Bon! quelques vers à copier pour une dame sur un exemplaire du Sigisbée. » Elle passait rue Castiglione, devant une boutique de libraire. Elle entra pour acheter la brochure. Elle était dans un de ces instants où l'exécution suit le projet avec une rapidité presque mécanique: « Pourvu qu'il ne commette pas d'imprudences jusque-là? Pourvu qu'il continue de m'aimer et que personne ne lui dise du mal de moi? » Elle se représentait de nouveau Claude: « Ah! c'est là encore un danger, » pensa-t-elle, et elle aperçut aussi le moyen de l'éviter, pourvu qu'elle vît René auparavant. Elle réfléchit qu'elle ne savait pas l'adresse du jeune homme. Elle n'avait qu'à rendre visite à madame Komof: « Elle est justement chez elle après six heures. » Elle avisa un fiacre et se fit conduire rue du Bel-Respiro. Elle eut la chance de trouver la comtesse seule et n'eut pas de peine à obtenir le renseignement qu'elle désirait. L'excellente femme, dont la soirée avait réussi, ne tarissait pas sur son poète:
—« Idéal! » disait-elle avec ses grands gestes, « Ravissant!... Et modeste!... Ce sera votre Pouschkine de la fin du siècle... »
—« Savez-vous où il habite? » insinua Suzanne. « Il est venu me voir et il a laissé son nom simplement. »
Quand son billet fut écrit et envoyé, elle vécut dans cette incertitude dont l'amour naissant se nourrit si bien que les professeurs en séduction recommandaient d'abord de provoquer cette fièvre, du temps que ce vice étrange et tout intellectuel était à la mode. René viendrait-il? Ne viendrait-il pas? S'il venait, comment entrerait-il? Elle verrait bien au premier regard si aucun nuage n'avait terni le clair souvenir qu'elle était sûre de lui avoir laissé d'elle à leur entrevue de l'autre jour. Enfin, l'heure qu'elle avait fixée dans son billet arriva, et quand le domestique introduisit le jeune homme, son cœur à elle battait peut-être plus vite que celui de son naïf amoureux. Elle le regarda et elle lut jusqu'au fond de son être. Oui, elle était toujours pour lui la madone qu'elle s'était improvisée dès le premier jour, avec cette souplesse dans la métamorphose qui distingue ces Protées en jupons. Il avait, dans ses prunelles d'un bleu sombre et tendre, le plus touchant mélange de joie et de timidité: joie de la revoir si vite, appelé par elle, dans ce même petit salon; timidité de comparaître devant cet ange de pureté après s'être permis de la chercher à l'Opéra et de l'attendre au coin de sa rue. La gracieuse comédienne avait, cette fois, arrangé à sa beauté un autre décor. Elle était assise auprès de la fenêtre, et elle travaillait à un ouvrage, une espèce de frange qui se parfile avec de la soie et des épingles piquées sur un tambour de drap vert. Derrière elle, les rideaux de guipure, relevés par leur embrasse, laissaient apercevoir, à travers la vitre, le fond de paysage du parc Monceau, l'azur pâle du ciel, les arbres gris, le gazon jaune, et, du côté des ruines, la noire verdure des lierres. Un soleil de février éclairait ce paysage frileux, et ses rayons caressaient les cheveux de Suzanne avec de doux reflets d'or. Une robe faite pour la chambre, blanche avec des broderies violettes, d'une forme fantaisiste, et garnie de larges manches ouvertes, lui donnait une physionomie de châtelaine du moyen âge. Ses pieds chaussés de bas de soie de la même nuance que les broderies de la robe, se croisaient modestement sur un tabouret... Si on lui eût rappelé que, moins de quarante-huit heures auparavant, ces mêmes pieds modestes erraient sur le tapis d'un entresol infâme, que ces mêmes cheveux étaient maniés par un amant âgé qui la payait, qu'elle était enfin la maîtresse vénale de Desforges, peut-être eût-elle répondu « non » à ce souvenir—et avec sincérité, tant le désir de plaire à René la faisait entrer dans le vrai et dans le vif de son rôle actuel. Le poète n'y voyait pas si loin. Il avait passé trois jours dans une exaltation continue, sentant son désir s'exalter d'heure en heure, et si joyeux de le sentir! À vingt-cinq ans, l'approche de la passion attire autant qu'elle effraye à trente-cinq. Le billet de Suzanne lui avait mis aux mains une preuve palpable que les petites imprudences dont il se faisait un crime n'avaient pas déplu; toutefois, quand il s'agit de ce qui nous tient au cœur très profondément, nous trouvons toujours de nouveaux motifs pour douter, et ce grand enfant avait eu la naïveté de trembler sur l'accueil qui lui était réservé. Aussi, quel délice de rencontrer le geste de simple familiarité, les yeux clairs, la douceur du sourire de cette femme qu'il compara aussitôt, dans son esprit, assise au premier plan de ce paysage d'hiver, à ces saintes derrière lesquelles les peintres primitifs développent un horizon d'eaux et de verdures! Mais c'était une sainte à qui le premier couturier de Paris avait taillé cette robe, une sainte qui secouait à chaque mouvement le même parfum d'héliotrope qui avait déjà tant troublé le jeune homme; et cette sainte laissait voir, à travers l'échancrure de sa longue manche ouverte, un bras autour duquel tremblaient deux anneaux d'or et dont le duvet fauve brillait dans le soleil, comme ses cheveux, délicieusement!
Ce que René avait tant appréhendé n'eut pas lieu. Madame Moraines ne prononça pas un mot qui fit allusion ni à l'Opéra ni à leur rencontre au tournant de la rue. Durant ce début de visite, elle continua de travailler, assise devant son ouvrage, ayant amené la conversation tout naturellement, à propos de l'enthousiasme de madame Komof sur les projets d'avenir du jeune homme. Elle parlait, elle qui n'aurait pas su distinguer Béranger de Hugo, ou Voltaire de Lamartine, comme une personne occupée uniquement de choses littéraires. Elle avait rencontré Théophile Gautier deux ou trois fois sous l'Empire, et, d'ailleurs, à peine regardé, tant elle le trouvait dépourvu d'élégance britannique, ce qui ne l'empêcha pas, ayant deviné l'enthousiasme de René, de lui décrire le grand écrivain en détail. Il l'avait tant intéressée! Elle devait même avoir des lettres de lui.
—« Je vous les chercherai, » dit-elle, puis, prenant texte de ce mensonge: « Je me suis reproché de vous déranger pour vous demander un autographe. Mais mon amie part demain pour la Russie. »
—« Que dois-je écrire? » fit le jeune homme.
—« Ce que vous voudrez, » dit-elle en se levant. Elle alla chercher la brochure, puis elle l'installa au mignon bureau encadré de lierre. Elle préparait toutes choses pour lui rendre la tâche plus commode, elle ouvrait l'encrier à fermoir d'argent, elle assurait la plume dans le porte-plume d'écaille et d'or; ce faisant, elle frôlait René, elle l'enveloppait du frisson de ses manches, du parfum de toute sa personne, si bien que la main du poète tremblait un peu en copiant, sur la feuille de garde de l'exemplaire, la chanson en deux strophes que la bonne madame Éthorel avait qualifiée de sonnet:
Le spectre d'une ancienne année
M'est apparu, tenant aux doigts
Une blanche rose fanée,
Et murmurant à demi-voix:
« Où donc est ton cœur d'autrefois?