Où donc est l'espérance, éclose
Comme cette rose, en ton cœur?
Douce espérance et douce rose,
Ah! quel parfum était le leur,
Quand toutes deux étaient en fleur!... »
Lorsqu'il eut fini de tracer ces lignes, madame Moraines lui prit des mains le livre, et, debout derrière lui, comme se parlant à elle-même, elle récita les deux strophes d'une voix adoucie, presque insaisissable. Elle ne prononça ni un mot d'éloge, ni un mot de critique. Elle resta silencieuse, après avoir soupiré ces vers, comme si leur musique caressait dans sa rêverie une place infiniment douce. René la regardait avec une émotion presque folle. Comment eût-il résisté à cette suprême, à cette adorable flatterie qu'elle venait d'imaginer pour séduire le jeune homme, et qui s'adressait d'une part à sa secrète vanité d'artiste, de l'autre à sa plus fine sensation de beauté? Car elle avait su si bien se poser, pour cette lecture! Elle connaissait trop le charme de son visage ainsi aperçu de trois quarts, les yeux perdus. Ils se rabaissèrent vers le poète, ces beaux yeux que venaient d'émouvoir ses vers. Pour un peu, ils auraient demandé pardon du songe où ils s'étaient égarés. Elle sembla écarter, pour ne pas les profaner, ces visions de poésie, et, avec une curiosité, aussi réelle cette fois que cette émotion d'art avait été apparente:
—« Je gagerais, » dit-elle, « que vous n'avez pas écrit ces vers pour la comédie? »
—« C'est vrai, » dit René qui se sentit de nouveau rougir. Il se serait fait un scrupule de mentir à cette femme, même pour lui plaire. Mais comment lui raconter l'indigne histoire dont il avait, avec ce pouvoir de transposition dans l'Idéal propre aux poètes, résumé la mélancolie dans cette romance?
—« Ah! vous autres hommes, » reprit-elle sans insister, « comme vous allez et venez dans la vie, comme vous êtes libres!... Du moins ne prenez pas cela pour une plainte... Nous autres, épouses chrétiennes, notre rôle est d'obéir, c'est le plus beau. » Puis, après un silence: « Hélas! Nous ne choisissons pas toujours notre maître... » Elle ajouta, avec une intonation de voix résignée et fière qui autorisait et interdisait à la fois toutes les réflexions: « Je regrette tant de n'avoir pu encore vous présenter à M. Moraines. Vous verrez, c'est un homme charmant... Il ne s'occupe pas beaucoup d'art, mais il a de grandes capacités pour les affaires... Malheureusement nous vivons à une époque où il faut être d'Israël pour monter très haut... » L'antisémitisme était, comme on peut croire, très étranger à Suzanne qui comptait, parmi ses bons jours, ceux où elle dînait dans deux ou trois maisons juives, princièrement hospitalières, mais elle avait pensé que cette phrase compléterait bien la nuance de religiosité qu'elle voulait se donner au regard du jeune homme... « Vous trouverez mon mari un peu froid au premier abord, » continua-t-elle, « mon rêve était d'avoir un salon d'écrivains et d'artistes... Mais vous savez, ces messieurs sont un peu jaloux de vous tous, et puis M. Moraines n'aime guère le monde. Il n'était pas là l'autre soir. Il ne se plaît que dans la plus stricte intimité, parmi des visages connus... »
Elle parlait ainsi, avec un air de contrainte qui semblait dire à René: « Pardonnez-moi si je ne peux vous prier chez moi comme je voudrais... » Il signifiait aussi, cet air de contrainte, que la gracieuse femme avait dû—oh! sans se plaindre!—être sacrifiée, dans son mariage, à ces froides considérations sociales qui ne tiennent aucun compte du sentiment. Déjà, dans l'imagination de René, l'aimable, le jovial Paul Moraines se dessinait comme un mari quinteux et difficile à vivre, auquel cette créature de race supérieure était liée par la chaîne meurtrissante du devoir. Il éprouva pour elle, par-dessus la passion qui le possédait, un de ces mouvements de pitié que les femmes aiment d'autant plus à inspirer qu'elles les méritent moins. Il osa dire, sauvant par la généralité de l'idée ce que sa réponse avait de trop direct:
—« Si vous saviez, Madame, combien de fois je me suis pris, lorsque le hasard de mes promenades m'amenait aux Champs-Élysées, à souhaiter d'être dans la confidence des mélancolies que je croyais surprendre sur certains visages?... J'ai toujours pensé que les chagrins dans le luxe, les détresses morales au milieu de la félicité matérielle devaient être les plus à plaindre... »
Elle le regarda, comme si elle eût été surprise par ce discours. Elle avait dans les yeux cet étonnement ravi et involontaire de la femme, quand elle rencontre soudain chez un homme l'expression inattendue d'une nuance sentimentale qu'elle croyait réservée à son sexe.
—« Je pense que nous deviendrons vite amis, » dit-elle, « car nous avons des coins de cœur bien semblables... Êtes-vous comme moi? Je crois aux sympathies et aux antipathies de premier instinct, et je crois sentir aussi quand on ne m'aime pas... Ainsi,—j'ai peut-être tort de vous dire cela,—mais je vous parle en confiance, comme si je vous connaissais depuis toujours—votre ami M. Larcher, je suis sûre que je ne lui suis pas sympathique... »
Elle était vraiment émue en prononçant cette parole. Elle allait savoir, d'une manière certaine, non pas si Claude avait mal parlé d'elle,—elle avait deviné que non dès l'entrée,—mais si René était discret. Elle n'ignorait pas que, dans un amour, les moments dangereux pour les imprudentes confidences sont les heures du début et celles de la fin. Il n'y a de sûrs que les hommes capables de se taire quand l'espérance ou l'amertume leur déborde du cœur. Par la réponse de René, elle allait juger toute une portion de son caractère, et, dans le projet d'intrigue follement rapide qu'elle caressait déjà, c'était un facteur capital que cette sûreté du jeune homme! Il était trop naturel qu'il eût, dès le premier jour, entretenu Claude de sa passion naissante,—et il l'aurait fait sans la présence de Colette. Pour Suzanne, qui ne pouvait pas tenir compte de ce détail, le silence était une promesse de discrétion qui lui fit chaud à recevoir.