Le lendemain du jour où cette conversation avait été tenue, qui se trouvait être aussi le lendemain de la seconde visite chez Suzanne, la sœur fidèle entra chez son frère, dès le matin, pour tout lui rapporter. Elle le trouva qui préparait plusieurs feuilles d'un papier du Japon, dont elle lui avait fait présent autrefois. Il se proposait d'y copier, de son écriture la plus soignée, ceux de ses vers qu'il lirait à madame Moraines. La table était couverte de pages, noircies de lignes inégales. C'étaient ses poèmes, dont il avait déjà feuilleté la série. Émilie lui raconta son innocent mensonge, et il l'embrassa, tout joyeux, en disant:

—« Comme tu es fine! »

—« Je suis ta sœur et je t'aime, » répondit-elle; « c'est trop simple. » Et prenant quelques-uns des papiers épars: « Est-ce que vraiment tu te décides à préparer ton volume?... »

—« Non, » fit-il, « mais je dois lire un choix de mes vers à une dame... »

—« À madame Moraines, » dit Émilie vivement.

—« Tu l'as deviné, » répondit le jeune homme avec un peu de trouble. « Ah! si tu savais!... »

Et ce fut alors le débordement du flot amassé des confidences. Il fallut qu'Émilie écoutât un éloge enthousiaste de Suzanne et de ses moindres façons. René lui parlait dans la même phrase de l'admirable noblesse d'idées de cette femme et de la forme de ses petits souliers, de sa merveilleuse intelligence et du velours frappé de son buvard. Cet ébahissement puéril devant les minuties du luxe qui s'unissait à l'exaltation la plus poétique pour composer son amour, n'était pas fait pour étonner Émilie. Elle-même, n'avait-elle pas toujours associé dans sa tendresse pour son frère les plus grandes ambitions aux plus petits désirs? Elle aurait souhaité, par exemple, presque avec la même ardeur, qu'il eût du génie et des chevaux, qu'il écrivît Childe Harold et qu'il possédât réellement les quatre mille livres de revenu de lord Byron. Elle était sur ce point aussi naïvement plébéienne que lui, de cette race, excusable, après tout, de confondre l'aristocratie réelle des sentiments avec l'autre, l'apparente aristocratie des formes extérieures de la vie. Quand on appartient à une famille qui a connu les dépressions morales du métier, la seconde de ces aristocraties apparaît si aisément comme la condition de la première! Aussi les détails qui eussent fait croire à un observateur malveillant que René aimait Suzanne pour son décor, et non pour elle-même, charmèrent Émilie au lieu de la choquer, et elle avait si bien épousé la passion de son frère qu'elle lui dit en le quittant:

—« Tu n'y es pour personne... Va, je saurai défendre ta porte... Mais tu me montreras les vers que tu lui liras... Choisis-les bien. »

Ce travail de classement et de copie trompa l'ardeur du jeune homme, et lui permit d'attendre, sans trop se ronger, le jour de sa nouvelle visite au paradis de la rue Murillo. Les heures de solitude, coupées seulement de conversations avec Émilie, s'en allaient dans une douceur tour à tour et dans une mélancolie singulières. Tantôt l'image de Suzanne s'évoquait devant lui, délicieuse. Il posait sa plume, et les objets qui servaient de cadre à ses séances de labeur s'évanouissaient, comme par magie. Au lieu des parois rouges de sa chambre, c'était le petit salon de madame Moraines qu'il avait sous les yeux. Il ne voyait plus ses chers Albert Durer, ses Gustave Moreau, ses Goya, son intime bibliothèque où l'Imitation coudoyait Madame Bovary, les deux arbres défeuillés du jardinet se profilant en noir sur le bleu du ciel... Mais Suzanne était près de lui, avec ses gestes menus et souples, son port de tête, certaine nuance de lumière sur l'or de ses cheveux, l'éclat de son teint et sa transparence rose. Cette apparition, qui n'avait rien d'un pâle et immatériel fantôme, parlait aux sens de René, d'une manière qui eût dû lui faire comprendre combien les attitudes de madame Moraines masquaient en elle la vraie femme, la courtisane voluptueuse et raffinée. Il ne s'en rendait pas compte, et, tout en la désirant physiquement jusqu'au délire, il croyait n'avoir pour elle que le culte le plus éthéré. C'est là un phénomène de mirage sentimental assez fréquent chez les hommes chastes, et qui les livre comme une proie sans défense aux plus grossières duperies. Cette incapacité de juger leurs propres sensations les rend plus incapables encore de juger les manœuvres des femmes qui remuent en eux tous les trésors accumulés de la vie. Le poète, en revanche, devenait parfaitement lucide, quand l'image de Suzanne cédait la place à celle de Rosalie. En feuilletant au hasard ses papiers, il rencontrait sans cesse quelque page en tête de laquelle il avait écrit enfantinement: « Pour la fleur, » c'était Rosalie qu'il désignait ainsi aux temps déjà lointains où il l'aimait; alors il lui composait un petit poème presque chaque jour.

Ô Rose de candeur et de sincérité,