lui disait-il à la fin d'un de ces poèmes. Lorsque des vers pareils à celui-là tombaient sous ses regards, il devait encore poser la plume, et les choses autour de lui s'évanouissaient de nouveau, mais cette fois pour céder la place à une vision torturante... Le rez-de-chaussée des Offarel s'évoquait, froid et silencieux. La vieille mère allait et venait parmi ses chats. Angélique feuilletait son dictionnaire anglais, et Rosalie le regardait, lui, René. Oui, elle le regardait à travers l'espace, avec des yeux sans un reproche, mais où il lisait l'infinie détresse. Il savait, comme s'il eût été auprès d'elle, là-bas, et la douleur de sa jalousie, et qu'elle avait deviné son secret. Sans cela eût-il eu cette épouvante d'affronter ces yeux de jeune fille? Ah! s'il pouvait aller lui dire: « Ne soyons plus qu'amis!... » C'était son devoir d'agir de la sorte. La loyauté absolue est le seul moyen que l'on conserve de s'estimer soi-même dans ces tarissements d'amour qui sont comme les banqueroutes frauduleuses du cœur. Puis il repoussait cette loyauté par cette sorte de faiblesse où l'égoïsme a sa part autant que la pitié. Il reprenait la plume, il se disait, comme il avait fait dès le premier jour: « Gagnons du temps, » et il essayait de travailler. Il lui fallait s'interrompre de rechef, il sentait Rosalie souffrir. Il songeait aux nuits qu'elle passait à pleurer. Car, de cet être naïf et qui lui avait donné tout son cœur, il connaissait chaque habitude. Elle lui avait raconté bien souvent qu'elle n'avait que la nuit pour se livrer à ses peines, quand elles étaient trop fortes... Alors il appuyait sa tête dans ses mains, et il se disait: « Est-ce ma faute?... » jusqu'à ce que la vision passât.
Une loi de notre nature veut que nos passions soient d'autant plus fortes qu'elles ont eu plus d'obstacles à vaincre, en sorte que le remords de sa trahison envers la pauvre Rosalie eut surtout pour résultat d'aviver l'émotion de René tandis qu'il allait au rendez-vous fixé par madame Moraines. Cette dernière l'attendait de son côté avec une impatience presque fébrile, dont elle s'étonnait elle-même. Elle avait guetté le jeune homme à ses diverses sorties, puis à l'Opéra, quand le vendredi était revenu. Si elle avait rencontré ses yeux fixés sur elle avec cette naïve adoration, compromettante comme un aveu, elle aurait dit: « Quel imprudent!... » Ne pas le voir lui donna un petit accès de doute qui porta son caprice à son comble. Elle était d'autant plus profondément remuée par cette visite, qu'elle la considérait comme décisive. C'était la troisième fois qu'elle recevait René, et, sur ces trois fois, deux à l'insu de son mari. Elle ne pouvait, vis-à-vis de ses gens, aller au delà. Paul, qui n'y entendait pas malice, lui avait dit à dîner, deux jours auparavant:
—« Nous avons causé de René Vincy, Desforges et moi. Il ne lui a pas fait bonne impression. Décidément, il vaut mieux ne pas voir de près les auteurs dont on admire les œuvres... »
Si le domestique qui avait introduit le poète s'était trouvé dans la salle à manger, au moment où son mari prononçait cette phrase, Suzanne aurait dû parler. Le même hasard pouvait se reproduire, demain, après-demain. Aussi s'était-elle juré qu'elle trouverait, dans la conversation, un moyen de fixer à René un rendez-vous ailleurs que chez elle. Tout de suite l'idée lui était venue de quelque course avec le jeune homme, sous prétexte de curiosité: une rencontre à Notre-Dame, par exemple, ou dans quelque vieille église assez éloignée du Paris mondain pour qu'elle fût presque sûre de ne courir aucun danger. Elle avait compté, pour provoquer ce rendez-vous sans en avoir l'air, sur quelques vers à relever parmi ceux que René lui lirait. Elle était donc là, de nouveau en toilette de ville, car, ayant dû assister le matin à une messe de mariage, elle n'avait pas quitté sa robe mauve un peu parée, qui lui seyait comme une robe du soir, tant elle mettait en valeur les rondeurs de son buste, celles de ses épaules et la sveltesse de sa taille. Ainsi vêtue, assise sur un fauteuil bas qui lui permettait de montrer, en s'abandonnant un peu, la ligne adorable de son corps, elle pria le jeune homme, après les banalités forcées de tout début de causerie, de commencer sa lecture. Elle l'écoutait réciter sa poésie sans s'étonner de cet accent spécial, un peu chantant, un peu traînant, dont les cénacles actuels ont l'habitude. Son immobile visage et ses grands yeux intelligents semblaient indiquer la plus profonde attention. Quelquefois seulement, elle hasardait,—on eût dit malgré elle,—un: « Comme c'est beau!... » ou bien un: « Voulez-vous répéter ces vers-ci, je les aime tant!... » En réalité les vers du poète lui étaient aussi indifférents qu'inintelligibles. Il faut, pour pénétrer même superficiellement l'œuvre d'un artiste moderne,—lequel se double toujours d'un critique et d'un érudit,—un développement d'esprit qui ne se rencontre que chez un petit nombre de femmes du monde, assez amoureuses des choses de l'esprit pour continuer de lire et de penser, au milieu de la vie la plus contraire à toute étude et à toute réflexion. Ce qui tendait le joli visage de Suzanne et fixait ses yeux bleus, c'était le désir de ne pas laisser passer le mot inévitable auquel accrocher son projet. Mais les vers succédaient aux vers, les stances aux sonnets, sans qu'elle eût pu saisir de quoi justifier d'une manière vraisemblable le tour qu'elle voulait donner à l'entretien. Et quel dommage! Car les yeux de René, eux, qui se détachaient sans cesse de la page, sa voix qui se faisait voilée par instants, le tremblement de ses mains en tournant les feuilles, tout révélait que la comédie d'admiration achevait d'enivrer en lui le Trissotin qui veille chez tout auteur. Et il ne restait plus qu'une pièce!... Mais celle-là, que le poète avait gardée pour la fin, comme sa préférée, avait un titre qui fut pour Suzanne une révélation: les Yeux de la Joconde. C'était un assez long morceau, à demi métaphysique, à demi descriptif, dans lequel l'écrivain s'était cru original en rédigeant en vers sonores tous les lieux communs que notre âge a multipliés autour de ce chef-d'œuvre. Peut-être faut-il voir simplement, dans ce portrait d'une Italienne, une étude du plus franc naturalisme et du plus technique, une de ces luttes contre le métier qui paraissent avoir été la principale préoccupation de Léonard. N'aurait-il pas voulu saisir cette chose insaisissable, une physionomie en mouvement, et peindre ce qui n'est qu'une nuance aussitôt disparue, le passage de la bouche sérieuse au sourire? Toujours est-il que René, enfantinement fier que son nom ressemblât au nom du village qui sert à désigner le plus subtil des maîtres de la Renaissance, avait condensé là en trente strophes une philosophie entière de la nature et de l'histoire. Il aurait donné, pour ce pot-pourri symbolique, toutes les scènes du Sigisbée, qui n'étaient que naturelles et passionnées,—deux qualités bonnes pour les badauds! Quel fut donc son ravissement d'entendre la voix de madame Moraines lui dire:
—« Si je me permettais d'avoir une préférence, je crois que c'est la pièce qui me plairait davantage... Comme vous sentez les arts! C'est avec vous qu'il faudrait voir les chefs-d'œuvre des grands peintres. Je suis sûre que si j'allais au Musée en votre compagnie, vous me montreriez dans les tableaux tant de choses que je devine, sans les comprendre... J'ai fait souvent de longues séances au Louvre, mais toute seule. »
Elle attendit. Depuis que René avait commencé la lecture de cette dernière pièce, elle se disait: « Que je suis sotte de ne pas y avoir pensé plus tôt, » tout en clignant ses paupières comme pour mieux retenir un rêve de beauté. Elle avait prononcé sa phrase avec l'idée qu'il ne laisserait certainement point passer cette occasion de la revoir. Il lui proposerait une expédition ensemble au Louvre, qu'elle accepterait, après s'être savamment et suffisamment défendue. Elle vit la demande sur sa bouche, et aussi qu'il n'oserait pas la formuler. Ce fut donc elle qui continua:
—« Si je n'avais pas peur de vous voler votre temps?... »
Puis, avec un soupir:
—« D'ailleurs nous nous connaissons trop peu. »
—« Ah! Madame, » fit le jeune homme, « il me semble que je suis votre ami depuis si longtemps! »