—« C'est que vous sentez combien peu je suis coquette, » répondit-elle avec un bon et simple sourire. « Et je vais vous le prouver une fois de plus. Voulez-vous me montrer le Louvre un des jours de la semaine qui vient? »
XI
DÉCLARATIONS
Le rendez-vous avait été fixé pour le mardi suivant, à onze heures, dans le Salon Carré. Tandis qu'un fiacre la conduisait vers le vieux palais, Suzanne supputait, pour la dixième fois, les côtés dangereux de sa matinale escapade. « Non, ce n'est pas bien raisonnable, » concluait-elle, « et si Desforges sait que je suis sortie? Bah! il y a le dentiste...—Et si je rencontre quelqu'un de connaissance? Ce n'est guère probable...—Hé bien! je raconterai juste ce qu'il faut de la vérité. » C'était là un de ses grands principes: mentir le moins possible, se taire beaucoup, et ne jamais discuter les faits démontrés. Elle se voyait donc, disant à son mari, au baron lui-même, si le hasard rendait cette phrase nécessaire: « Je suis montée au Louvre en passant, ce matin. J'ai eu la bonne chance d'y trouver le jeune poète de la comtesse Komof, qui m'a un peu guidée dans le musée... Comme il a été intéressant!... »—« Oui, » se répondait-elle à elle-même, « pour une fois cela passera... Mais ce serait fou de recommencer souvent... » D'autres idées s'emparaient d'elle alors, moins sèchement positives. L'attente de ce qui se passerait dans cette entrevue avec René la remuait plus profondément qu'elle n'aurait voulu. Elle avait joué à la madone avec lui, et le moment était venu de descendre de l'autel où le jeune homme l'avait admirée pieusement. Son instinct de femme avait combiné un plan hardi: amener le poète à une déclaration, répondre par un aveu de ses sentiments à elle, puis le fuir comme en proie au remords, afin de se ménager le retour qui lui conviendrait, à elle. Ce plan devait, en bouleversant le cœur de René, suspendre en lui tout jugement et faire absoudre chez elle toutes les folies. Il était hardi, mais subtil, et par-dessus tout il était simple. Il n'allait pas néanmoins sans de réelles difficultés. Que le poète traversât une minute de défiance, et tout était perdu. Suzanne eut un battement de cœur à cette pensée. Que de femmes se sont trouvées, comme elle, dans cette situation singulière, d'avoir mis le mensonge le plus complexe au service de leur sincérité, si bien qu'elles doivent continuer leur personnage factice, pour que leurs véritables sentiments obtiennent satisfaction! Quand les hommes, pour qui ces femmes-là ont eu la tendre hypocrisie de jouer ainsi un rôle, découvrent ce mensonge, ils entrent d'ordinaire dans des indignations et des mépris qui attestent assez combien la vanité fait le fond de presque tous les amours. « Allons, » se dit Suzanne, « me voici à trembler comme une pensionnaire!... » Elle sourit à cette pensée qui lui fut une douceur, parce qu'elle lui prouva une fois de plus la vérité du sentiment qu'elle éprouvait, et elle sourit encore au moment où, descendue de son fiacre, elle traversa la cour carrée, de reconnaître à la grande horloge qu'elle arrivait bien exactement à l'heure: « Toujours la pensionnaire!... » se répéta-t-elle. Puis elle eut un petit passage de peur, à l'idée que si René arrivait, lui, derrière elle, il la verrait obligée de demander à un gardien l'entrée du musée, elle qui s'était vantée d'y venir sans cesse. Elle n'y avait pas mis trois fois les pieds dans sa vie, ces pieds fins qui traversaient la vaste cour dans leurs bottines lacées, comme s'ils avaient su le chemin depuis toujours. « Que je suis enfant! » reprenait la voix intérieure, celle de l'élève de Desforges, instruite sur la vie comme un vieux diplomate. « Il est là-haut, à m'attendre, depuis une demi-heure! » Elle ne put s'empêcher de jeter autour d'elle un regard inquisiteur, tandis qu'elle se renseignait auprès d'un des employés. Mais ses pressentiments de coquette ne l'avaient pas trompée, et elle ne fut pas plutôt à la porte qui débouche de la galerie d'Apollon sur le Salon Carré, qu'elle aperçut René, adossé contre la barre d'appui, au bas de la noble toile décorative de Véronèse qui représente la Madeleine lavant les pieds du Sauveur, et en face des célèbres Noces de Cana. Dans l'enfantillage de ses timidités, le pauvre garçon avait cru devoir s'endimancher de son mieux pour venir au-devant de cette femme, qui lui figurait, outre une madone, la « femme du monde, »—l'espèce d'entité vague et chimérique qui flotte devant le regard de tant de jeunes bourgeois, et leur résume le bizarre ensemble de leurs idées les plus fausses. Il avait la taille prise dans sa redingote la plus ajustée. Quoique le matin fût très froid, il n'avait point mis de pardessus. Il n'en possédait qu'un seul, et qui, datant du début de l'hiver, ne sortait pas de chez le tailleur où l'avait conduit son ami Larcher. Avec son chapeau haut de forme et tout neuf, ses gants neufs, ses bottines neuves, il était presque parvenu à se donner une tenue de gravure de mode qui contrastait assez comiquement avec sa physionomie romantique. Il aurait pu se rendre plus ridicule encore, que Suzanne aurait trouvé dans ce ridicule des raisons de le désirer davantage. Les femmes amoureuses sont ainsi. Elle se rendit compte qu'il avait eu peur de n'être pas assez beau pour lui plaire, et elle s'arrêta sur le pas de la porte, quelques secondes, afin de jouir de l'anxiété qu'exprimait le naïf visage du jeune homme. Quand il l'aperçut lui-même, quel soudain afflux de tout son sang sur ce visage qu'encadrait l'or soyeux de sa barbe blonde! Quel éclair dans le bleu sombre et angoissé de ses yeux! « C'est un bonheur qu'il n'y ait personne pour le voir m'aborder, » songea-t-elle; mais la blanche lumière qui tombait du plafond vitré du salon n'éclairait, en dehors d'eux, que des peintres en train de disposer leur chevalet ou leur échelle pour le travail de la journée, et des touristes, leur guide à la main. Suzanne, qui s'assura de cette solitude par un simple regard, put donc se laisser aller au plaisir que lui causait le trouble de René s'avançant vers elle, et, d'une voix étouffée par l'émotion, il lui disait:
—« Ah! je n'aurais jamais espéré que vous viendriez... »
—« Pourquoi donc? » répondit-elle avec un air de candeur étonnée. « Vous me croyez donc bien incapable de me lever matin? Mais quand je vais visiter mes pauvres, je suis debout et habillée dès les huit heures... » Et ce fut dit!... Sur un ton à la fois modeste et gai,—celui d'une personne qui ne croit pas raconter d'elle-même quelque chose d'extraordinaire, tant il lui semble naturel d'être ainsi, le ton d'un officier qui dirait: « Quand nous chargions l'ennemi... » Le plaisant était que de sa vie elle n'avait hasardé la pointe de son pied dans un intérieur de pauvre. Elle avait horreur de la misère comme de la maladie, comme de la vieillesse, et son égoïsme élégant ignorait presque l'aumône. Mais celui qui, en ce moment, aurait dévoilé cet égoïsme à René, lui aurait paru le plus infâme des blasphémateurs. Elle resta une minute, après avoir laissé tomber cette phrase de sœur de charité laïque, à en savourer l'effet. Les yeux de René traduisaient cette foi béate qui semble à ces jolies comédiennes une dette si légitime qu'elles disent volontiers, de celui qui la leur refuse, qu'il n'a pas de cœur. Puis, comme pour se soustraire à une admiration qui gênait sa simplicité, elle reprit:
—« Vous oubliez que vous êtes mon guide aujourd'hui. Je ferai celle qui ne connaît rien de tous ces tableaux. Je verrai si nous avons les mêmes goûts. »
—« Mon Dieu! » pensa René, « pourvu que je ne lui montre pas quelques toiles qui lui donnent une mauvaise opinion de moi!... » Les femmes les plus médiocres excellent, pourvu qu'elles le veuillent, à mettre ainsi un homme qui leur est de tous points supérieur dans cette sensation d'infériorité. Mais déjà ils allaient, lui la conduisant auprès des chefs-d'œuvre qu'il supposait devoir lui plaire. Les grandes et les petites salles de ce cher musée, il les connaissait si bien! Il n'y avait pas une de ces peintures à laquelle ne se rattachât le souvenir de quelque rêverie de sa jeunesse, tout entière passée à parer d'images de beauté la chapelle intime que nous portons tous en nous avant vingt ans,—pure chapelle que nos passions se chargent bien vite de transformer en un mauvais lieu! Ces pâles, ces nobles fresques de Luini qui déploient leurs scènes pieuses dans l'étroite chambre, à droite du Salon Carré, qu'il était venu de fois prier devant elles, quand il souhaitait de donner à sa poésie le charme suave, la manière large et attendrissante du vieux maître lombard! La sèche et puissante Mise en croix de Mantegna, dans l'autre petite salle, à l'entrée de la grande galerie, portion détachée du magnifique tableau de l'église San-Zeno à Vérone, il en avait repu ses yeux des heures entières, comme aussi du plus adorable des Raphaëls, de ce saint Georges qui assène un si furieux coup d'épée au dragon,—héros idéal en train d'éperonner un cheval blanc caparaçonné de harnais roses, sur une pelouse verte et fraîche, comme la jeunesse, comme l'espérance! Mais les portraits surtout avaient fait l'objet de ses plus fervents pèlerinages, depuis ceux d'Holbein, de Philippe de Champaigne et du Titien, jusqu'à celui de cette femme fine et mystérieuse, attribuée simplement par le catalogue à l'école vénitienne, et qui porte un chiffre dans sa chevelure. Il aimait à croire, avec un habile commentateur, que ce chiffre signifie Barbarelli et Cecilia—le nom du Giorgione et celui de la maîtresse pour laquelle la légende veut que ce grand artiste soit mort. Cette romanesque et tragique légende, il l'avait racontée jadis à Rosalie, dans une visite au Louvre et à cette même place, devant ce même portrait. Il se surprit la racontant à Suzanne, presque avec les mêmes mots:
—« Le peintre l'aimait, et elle l'a trahi pour un de ses amis... Il s'est représenté lui-même dans un tableau qui est à Vienne, regardant avec ses beaux yeux tristes cet ami qui s'approche de lui, et dans la main de ce Judas, placée derrière le dos, brille le manche d'un poignard... »