Oui, les mêmes mots!... Quand il les avait dits à Rosalie, elle avait levé vers lui ses prunelles où se lisait distinctement cette phrase: « Comment peut-on trahir celui qui vous aime?... » Mais elle ne l'avait pas prononcée, au lieu que Suzanne, après avoir fixé avec une curiosité singulière l'énigmatique femme aux lèvres minces, au regard profond, soupira en secouant sa tête blonde:
—« Et elle a un air tellement doux. C'est effrayant de penser que l'on peut mentir avec une physionomie si pure!... »
Tout en parlant, elle aussi tournait vers le jeune homme ses prunelles, aussi claires que celles de Rosalie étaient sombres, et il sentit un étrange remords lui serrer le cœur. Par une de ces ironies de la vie intérieure, comme en produit le secret contraste des consciences, Suzanne, heureuse, jusqu'au ravissement, de cette promenade parmi les toiles qu'elles faisait semblant de regarder, s'amusait avec délices de l'impression que sa beauté produisait sur son compagnon, et pas une ombre ne passait sur son bonheur, tandis que lui, le candide enfant, se reprochait, comme une double perfidie, de conduire cette idéale créature à travers ces salles où il s'était déjà promené avec une autre! La fatale comparaison qui, depuis sa rencontre avec madame Moraines, pâlissait, décolorait dans son esprit la pauvre petite Offarel, s'imposait plus forte que jamais. Le fantôme de sa fiancée flottait devant lui, humble comme elle, et il regardait Suzanne marcher, sœur vivante des beautés aristocratiques évoquées sur les toiles par les maîtres anciens. Ses cheveux dorés brillaient sous le chapeau du matin. Son buste se moulait dans une espèce de courte jaquette en astrakan. La petite étoffe grise de sa jupe tombait en plis souples. Elle tenait à la main un manchon, assorti à son corsage, d'où s'échappait un coin de mouchoir brodé, et elle élevait par instants ce petit manchon au-dessus de ses yeux, afin de se ménager le jour nécessaire à bien voir le tableau. Ah! comment la présente n'eût-elle pas eu raison de l'absente, et la femme élégante de la modeste, de la simple jeune fille,—d'autant plus que chez Suzanne, toutes les délicatesses du goût esthétique le plus raffiné semblaient s'unir à ce charme exquis d'aspect et d'attitude? Elle qui n'aurait pas su distinguer un Rembrandt d'un Pérugin, ou un Ribeira d'un Watteau, tant son ignorance était absolue; elle avait une façon d'écouter ce que lui disait René, et un art d'abonder dans le sens de ses idées, qui aurait fait illusion à de plus habiles connaisseurs du mensonge féminin, que ce poète de vingt-cinq ans. Il y avait même pour lui dans cette promenade quelque chose de si complet, une telle réalisation de ses plus secrètes chimères que cet extrême atteint lui faisait mal. L'heure avançait, et il se sentait saisi d'une émotion indéfinissable où tout se mélangeait: l'excitation nerveuse où la vue des chefs-d'œuvre jette toujours un artiste, le remords d'une coupable duplicité, comme d'une profanation de son passé par son présent, et de son présent par son passé, le sentiment aussi de la fuite irréparable de cette heure. Oui, elle s'en allait, cette heure douce que tant d'heures suivraient, vides, froides, noires, et jamais, non, jamais, il n'oserait demander à son adorable compagne de recommencer cette promenade! Elle, la spirituelle épicurienne, était en train de prolonger le délice de cette possession morale du jeune homme, comme elle aurait prolongé le délice d'une possession physique. Voluptueusement, savamment, elle l'étudiait, sans en avoir l'air, du coin de son œil bleu, si doux entre ses longs cils d'or. Elle ne se rendait pas un compte exact de toutes les nuances d'idées qu'il traversait. Elle le connaissait déjà très bien dans l'intime de sa nature, mais elle ignorait presque tout des faits positifs de son existence, au point qu'elle se demandait parfois avec un tressaillement s'il n'était pas vierge. Elle ne pouvait pas suivre le détail des variations de sa pensée, mais elle n'avait pas de peine à constater qu'il la regardait maintenant beaucoup plus que les tableaux, et aussi qu'il roulait dans la détresse, minute par minute. Elle l'attribuait, cette détresse, à une brûlure de timidité qui lui plaisait tant à rencontrer. Elle y sentait un désir de sa personne, aussi passionné que craintif et respectueux. Et que cela lui plaisait d'être désirée, avec cette pudeur! Elle mesurait mieux l'abîme qui séparait son petit René,—comme elle l'appelait déjà tout bas, pour elle seule,—des hardis et redoutables viveurs qui composaient son milieu habituel. Ses regards, à lui, ne la déshabillaient pas. Ils l'aimaient. Ils souffraient aussi, et cette souffrance la décida enfin à se faire faire cette déclaration qu'elle s'était promis de provoquer.
—« Ah! mon Dieu! » s'écria-t-elle tout d'un coup, en s'appuyant d'une main à la barre qui court le long des tableaux, et levant vers René un visage où le sourire dissimulait une douleur aiguë. « Ce n'est rien, » ajouta-t-elle en voyant le jeune homme bouleversé, « je me suis un peu tourné le pied sur ce parquet glissant... » et, debout sur une de ses jambes et avançant ce pied soi-disant malade, elle le remua dans sa souple bottine, avec un gracieux effort. « Dix minutes de repos, et il n'y paraîtra plus, mais il faut que vous me serviez de bâton de vieillesse... »
Elle prononça ce triste mot avec sa bouche jeune, et elle prit le bras du poète qui l'aida presque pieusement à marcher, sans se douter que cet accident imaginaire n'était qu'un petit épisode de plus dans l'amoureuse comédie où il jouait son rôle, lui, de bonne foi. Elle avait soin de s'incliner un peu, pour que cette légère pesée de son corps redoublât en lui l'ardeur du désir, pour que sa gorge frôlât le coude du jeune homme et le fît tressaillir, pour que cette sensation du mouvement communiqué achevât de le griser. Et ce manège réussit trop bien. Il ne pouvait même plus parler, envahi qu'il était, pénétré, possédé par la présence de cette femme dont il respirait maintenant, d'une manière plus distincte, l'imperceptible parfum. À peine s'il se hasardait à la regarder, et il rencontrait alors, tout près de lui, ce profil, à la fois mutin et fier, cette joue comme idéalement rosée, la pourpre vive de ces lèvres sinueuses qu'un joli sourire de tendre malice plissait par instants, puis, quand leurs yeux se croisaient, ce sourire se changeait en une expression de sympathie ouverte qui rassurait la timidité de René. Cela, elle le sentait à la façon plus hardie dont il lui donnait le bras. Elle avait eu bien soin de choisir pour cette hypocrisie de sa fausse entorse une des salles les plus isolées qu'ils eussent traversées, celle des Lesueur. Ils suivirent ainsi, au bras l'un de l'autre, un petit couloir; ils entrèrent dans une des galeries de l'école française, et ils arrivèrent dans un salon, à cette époque-là tout sombre et désert, celui où se trouvaient appendus les grands tableaux de Lebrun représentant les victoires d'Alexandre. La galerie des Ingres et des Delacroix, qui débouche aujourd'hui sur ce salon, n'était pas ouverte alors, et au milieu se trouvait un grand divan rond garni de velours vert. C'était un coin, à cette heure-là et au milieu de Paris, plus abandonné qu'une salle de musée de province, et où l'on pouvait causer indéfiniment sans autre témoin que le gardien qui s'occupait lui-même à bavarder avec son collègue de la pièce voisine. Suzanne avisa cette place d'un coup d'œil; elle dit à René en lui montrant le canapé:
—« Voulez-vous que nous nous asseyions là un instant? Je suis déjà mieux... »
Il y eut entre eux un nouveau passage de silence. Tout les enveloppait de solitude, depuis le bruit de la cour du Carrousel qui leur arrivait, indistinct, par les deux hautes fenêtres, jusqu'à la demi-clarté de la salle. La détresse du jeune homme augmentait encore par ce tête-à-tête, qui aurait dû lui être un encouragement à se déclarer. Il se disait: « Qu'elle est jolie! Qu'elle est fine!... Et elle va s'en aller, et je ne la verrai plus. Je dois tant lui déplaire, je me sens paralysé près d'elle, incapable, de parler. »—« Jamais, » songeait Suzanne, « je n'aurai une meilleure occasion. »
—« Vous êtes triste, » reprit-elle tout haut, et le regardant avec des yeux où la coquetterie se déguisait en une sympathie affectueuse, presque celle d'une sœur: « Je l'ai bien vu dès mon arrivée, » continua-t-elle, « mais je ne suis pas assez votre amie pour que vous me disiez vos peines... »
—« Non, » fit René, « je ne suis pas triste. Comment le serais-je? puisque je n'ai que des sujets de bonheur... »
Elle le regarda de nouveau avec une physionomie de surprise et d'interrogation qui signifiait: « Ces sujets de bonheur, dites-les-moi donc... » René crut lire cette demande en effet dans ces claires prunelles; mais il n'osa pas comprendre. Il se jugeait, en toute sincérité de conscience, tellement inférieur à cette femme, que même découvrir, en entier, le culte qu'il lui avait déjà voué, lui paraissait au-dessus de ses forces. Tout le séduisant manège de Suzanne, dans lequel il lui était impossible de reconnaître un calcul, cesserait du coup s'il parlait, et il reprit, comme si sa phrase se fût appliquée seulement aux circonstances générales de sa vie: