—« Ah! j'ai eu trop peur. Votre lettre m'a tout fait craindre, et je suis venue. J'ai trop lutté. J'étais à bout de forces... Mon Dieu! mon Dieu! Qu'allez-vous penser de moi?... »

Il la tenait dans ses bras, frémissante. Il releva cette tête adorable et commença de lui donner des baisers, sur les yeux d'abord, ces yeux dont le regard triste l'avait tant navré, lors de l'apparition de la voiture,—sur les joues ensuite, ces joues dont la ligne idéale l'avait tant charmé dès le premier soir,—sur la bouche enfin qui s'ouvrit à sa bouche, amoureusement. Que pensait-il d'elle?... Mais est-ce que son âme pouvait former une idée, absorbée qu'elle était par cette union des lèvres qui est déjà une prise de possession de la femme, ardente, enivrante et complète? À Suzanne aussi comme ce baiser sembla délicieux! À travers les horribles complications de sa diplomatie féminine, un désir sincère avait grandi en elle, celui de rencontrer l'amour jeune et spontané, naturel et vibrant. Cet amour passait avec le souffle de René jusque dans les profondeurs de son être, et la faisait se pâmer à demi. Ah! La jeunesse, l'abandon complet, absolu, sans pensée, sans parole; tout oublier, sinon la minute actuelle; tout effacer, sinon la sensation qui va fuir, mais qui est là, dont notre baiser palpe la douceur, dont il dessine le contour! Cette femme corrompue par la plus désenchantée des expériences, celle d'un Parisien cynique de cinquante ans, dégradée par la pire des vénalités, celle que le besoin n'excuse pas, cette machiavélique courtisane et qui avait fait de son intrigue avec René un problème d'échecs, goûta pendant une seconde cette joie divine. Le châtiment de ceux qui commettent le crime de calculer en amour, c'est que leur calcul leur revient dans des secondes pareilles. Tout envahie qu'elle fût par l'ivresse de ce baiser, Suzanne eut la triste lucidité de penser qu'elle ne pouvait pas se donner ainsi, tout de suite, et le non moins triste courage de se retirer des bras du jeune homme, en lui disant:

—« Laissez-moi partir. Je vous ai vu. Je sais que vous vivez. Je vous en supplie, laissez-moi m'en aller. Oh! René!... »—elle ne l'avait jamais appelé par son petit nom—« ne m'approchez pas!... »

—« Suzanne, » osa répondre le jeune homme qui venait de boire sur cette bouche fine la plus brûlante des liqueurs: la certitude d'être aimé, « n'ayez pas peur de moi... Quand aurons-nous une heure à nous comme celle-ci? C'est moi qui vous supplie de rester... Voyez, » ajouta-t-il gracieusement en se reculant plus loin d'elle, « je vous obéis. Je vous ai obéi quand cela m'était si cruel!... Ah! Vous me croyez!... » fit-il en voyant que les traits de madame Moraines n'exprimaient plus le même effroi. « Voulez-vous être bonne?... » continua-t-il, avec ce rien d'enfantillage qui plaît tant aux femmes, et qui leur fait dire à toutes, depuis les grandes dames jusqu'aux filles, qu'un homme est mignon, « asseyez-vous là, sur ce fauteuil où je me suis tant assis pour travailler, et puis soyez bonne encore, n'ayez pas l'air d'être en visite... » Il s'était rapproché d'elle pour la forcer de s'asseoir, et il lui enlevait son manchon; il lui dégrafait son manteau. Elle se laissait faire avec un sourire triste, comme de quelqu'un qui cède. C'était l'agonie de la madone que ce sourire, le dernier acte dans cette comédie de l'Idéal qu'elle avait jouée. Il lui retira son chapeau aussi, une espèce de toque assortie à son manteau. Il s'était agenouillé devant elle, et il la contemplait avec cette idolâtrie qu'une femme sera toujours sûre de provoquer chez son amant, si elle lui donne une de ces preuves de tendresse qui flattent à la fois chez l'homme la tendresse et la fatuité, les passions hautes du cœur et les passions basses. Le poète se disait: « Faut-il qu'elle m'aime, pour être venue chez moi, elle que je sais si pure, si religieuse, si attachée à ses devoirs? » Tous les mensonges qu'elle lui avait servis soigneusement lui revenaient, comme des raisons de croire davantage à sa sincérité, et il lui disait: « Que je suis heureux de vous avoir ici, et à ce moment!... Ne craignez rien, nous sommes si seuls! Ma sœur est sortie pour toute l'après-midi, et l'esclave... »—il appela Françoise de ce nom pour amuser Suzanne—« l'esclave est occupée là-bas... Et je vous ai!... Voyez, c'est mon petit domaine à moi, cette chambre, l'asile où j'ai tant vécu! Il n'y a pas un de ces recoins, pas un de ces objets qui ne pourrait vous raconter ce que j'ai souffert durant ces quelques jours... Mes pauvres livres... »—et il lui montrait la bibliothèque basse—« je ne les ouvrais plus. Mes chères gravures... je ne les regardais plus... Cette plume, avec laquelle je vous avais écrit, je ne la touchais plus... J'étais là, juste à la même place que vous, à compter les heures, indéfiniment... Dieu! Quelle semaine j'ai passée!... Mais qu'est-ce que cela fait, puisque vous êtes venue, puisque je peux vous contempler?... Une peine que vous me laissez vous dire, ah! c'est du bonheur encore!... »

Elle l'écoutait, fermant à demi les yeux, abandonnée à la musique de ces paroles, sans que la volupté profonde qui l'envahissait l'empêchât de suivre son projet.—L'émotion du danger empêche-t-elle un adroit escrimeur de se rappeler sur le terrain les leçons de la salle?—L'assurance qu'il lui avait donnée de leur solitude l'avait fait tressaillir de joie, le coup d'œil jeté sur cette petite chambre si intime, si minutieusement rangée et parée, l'avait ravie comme un signe qu'elle ne s'était pas trompée au sujet du passé de René. Tout ici révélait une vie studieuse et séparée, la pure et noble vie de l'artiste qui s'enveloppe d'une atmosphère de beaux songes. Et plus que tout, c'était le jeune homme qui lui plaisait, avec ses prunelles brûlantes, sa câline manière de s'approcher d'elle, et elle comprenait que ce chemin des confidences réciproques sur leurs souffrances communes devait la conduire à son but sans qu'elle risquât de rien diminuer de son prestige.

—« Et moi, » répondait-elle, « croyez-vous que je n'ai pas souffert? Pourquoi vous le nier?... Vos lettres?... Dieu m'est témoin que je ne voulais pas les lire. Je suis restée un jour entier avec la première dans ma poche, sans pouvoir la détruire et sans déchirer l'enveloppe. Vous lire, c'était vous écouter de nouveau, et je m'étais tant promis que non! J'avais tant demandé à mon ange gardien la force de vous oublier... Ah! j'ai bien lutté!... » Ici la madone, apparut pour la dernière fois. Elle leva ses yeux au ciel,—représenté, pour la circonstance, par un plafond auquel le poète avait appendu de petites poupées japonaises. Il passa dans ces beaux yeux le reflet des voiles de cet ange gardien dont elle avait osé parler, s'envolant là-bas, là-bas... Puis elle reporta ces yeux bleus sur René, et avec tout l'abandon d'un cœur vaincu, elle lui dit:

—« Je suis perdue maintenant, mais qu'importe? Je vous aime trop... Je ne sais plus rien, sinon que je ne peux pas supporter de vous savoir malheureux... »

Des sanglots la secouaient, convulsifs, et de nouveau sa tête s'abattit sur l'épaule du jeune homme, qui recommença de lui donner des baisers. Comme enfantinement, elle lui mit les bras au cou et elle appuya ses seins contre cette poitrine, où elle put sentir battre un cœur affolé. Elle vit encore passer dans le regard de René cette fièvre du désir qui conduit les plus timides et les plus respectueux aux pires audaces. Elle dit encore: « Ah! Laissez-moi, » et se releva pour s'échapper des bras qui la pressaient, mais cette fois elle recula du côté du lit. Il la poursuivit, et, en la serrant contre lui, il sentit ce corps si souple tout entier contre le sien. Les mots de l'amour le plus insensé lui venaient aux lèvres, et, emportant Suzanne entre ses bras dont la force était décuplée par la passion, il la mit sur le lit, et, s'y jetant à côté d'elle, il la couvrit des plus ardentes caresses jusqu'à ce qu'elle lui appartînt complètement, dans une de ces étreintes qui abolissent tout, chez un enfant de vingt-cinq ans, même le pouvoir d'observer si les sensations qu'il éprouve sont partagées. Comment donc René eût-il gardé la force de recueillir en cet instant suprême les indices qui lui auraient dévoilé la comédie jouée par sa maîtresse? Rien que sa toilette intime eût suffi pourtant à démontrer dans quelle intention elle était arrivée rue Coëtlogon. Elle avait une de ces robes donc la souple étoffe ne redoute pas les froissements, une ceinture au lieu de corset, pas un bijou, pas trace d'un de ces jupons empesés qui peuvent servir d'obstacle, mais de la soie molle et de la batiste; enfin elle était comme nue dans ses vêtements et prête à l'amour. Mais enlacé à cette créature exquise, s'enivrant, malgré cette toilette, des plus secrètes beautés d'un corps si gracieux, si jeune, si parfumé, dans le silence de cette chambre où les balbutiements et les soupirs de la volupté semblaient presque de grands bruits, le jeune homme ne se demanda pas s'il avait raison ou tort d'adorer cette femme; ni s'il en était la dupe. Et puis, est-on jamais dupe de goûter le bonheur?


XIV